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author: David Bories
contact: contact@artisanat-de-la-donnee.fr
date: Mai 2026
direction: Conçu et dirigé par David Bories --- Albi, France.
lang: fr
licence: "© David Bories -- 2026. Diffusé sous licence Creative Commons
  Attribution 4.0 International (CC BY 4.0). Tout usage, y compris
  commercial, est autorisé sous réserve de créditer l'auteur et la
  source (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/deed.fr)."
redaction: Rédigé en utilisant l'intelligence artificielle générative.
role: trilogie
site: "https://artisanat-de-la-donnee.fr"
statut: fond
subtitle: Le mouvement de la donnée à l'épreuve du flux
suite:
- href: tome_3_la_trace_ou_la_donnee.html
  invite: Le lecteur situé à l'épreuve du flux
  titre: Tome 3 --- La trace ou la donnée
- href: presentation.html
  invite: Revenir au sommaire du corpus.
  titre: ← Le corpus
title: Tome 2 --- De la source au torrent
version: 1.3.3
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# Introduction

## *Pour une approche processuelle du mouvement de la donnée*

**Une donnée que personne ne reçoit n'est pas encore tout à fait une
donnée.**

Le premier tome a défendu une idée simple et dérangeante : nous ne
vivons pas entourés de données, mais de réel qui s'écoule, et la donnée
n'est pas un objet que l'on cueille --- c'est un prélèvement opéré sur
le flux du réel, un instantané qui, dès qu'il est pris, commence à
s'éloigner du monde qu'il décrit. Ce tome partait de la *fabrication* de
la donnée : comment l'humain prélève, fixe, et voit son prélèvement se
périmer.

Mais l'humain ne fabrique pas ses données pour les garder par-devers
lui. Il les transmet. Le mot le dit : *donnée* vient de *datum*, ce qui
est donné --- donné à quelqu'un, pour une occasion ultérieure. Une
donnée inscrite et jamais transmise reste solitaire, comme une eau qui
ne coule pas. Le présent tome part de ce constat et déroule ce qui en
découle : le mouvement par lequel la donnée s'achève en parvenant
jusqu'à un lecteur.

De ce mouvement, le tome dégage une thèse directrice, jumelle de celle
du premier : la donnée navigue parce qu'elle est fixée. Loin de
s'opposer, sa fixité et son voyage se conditionnent --- on ne transporte
que ce qui tient. Et de cette thèse découle tout le reste : il faut un
acte pour mettre une donnée en circulation, comme il en fallait un pour
la prélever ; le transport n'est pas le déplacement d'une chose mais un
rapport entre deux mouvements, celui de la donnée vers le lecteur et
celui du lecteur vers la donnée ; transporter une donnée ne la déplace
pas, mais en multiplie les porteurs, car elle ne se cède pas comme un
objet, elle se partage comme un fait ; et propager la donnée n'est
jamais propager la connaissance, qui exige une part que le transport ne
peut accomplir à la place du lecteur.

Les huit documents qui composent ce tome conduisent cette idée depuis
l'acte d'échange jusqu'à son emballement --- depuis la source, ce point
stable que l'homme plante dans le flux, jusqu'au torrent, ce régime où
la circulation accélérée produit plus de données qu'aucun regard n'en
peut suivre. Au terme de ce parcours, le tome touche un seuil : celui où
le moyen même que l'homme s'était donné pour ne pas tout laisser
emporter par le flux menace, à force d'abondance, de tout laisser filer
de nouveau. Ce qui se décide là --- qu'une donnée parvenue sans être lue
retombe en trace muette, ou qu'un lecteur en fasse une donnée vivante
--- n'appartient plus à la circulation. Cela appartient à la lecture, et
c'est l'objet du tome suivant.

Ce tome s'arrête donc au bord du lecteur. Il a pour seule charge
d'amener la donnée à portée, et de montrer en quoi cette mise en
mouvement --- sa vitesse, sa propagation, son emballement --- complète
et déplace la manière dont on pense aujourd'hui la circulation des
données.

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*Conçu et dirigé par* **David Bories**.

*Rédigé en utilisant l'intelligence artificielle générative.*

*Mai 2026*

# Préface méthodologique

## *Le fond, la forme, et le statut de ce second tome*

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> *« Toutes les opinions ne se valent pas, mais toutes méritent d'être
> pesées. »*
>
> --- adapté d'un adage attribué à Voltaire

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## Pourquoi cette préface

Ce second tome déploie, en huit documents, une réflexion sur le
mouvement de la donnée. Comme le premier, il n'est ni un manuel
pratique, ni un manifeste politique, ni un traité académique. Il est un
essai de conceptualisation, qui cherche ce qui demeure vrai de la
circulation de la donnée indépendamment des techniques qui la réalisent
à un moment donné, et qui s'interdit pour cela de prescrire la forme
concrète que prennent les choses dans le temps présent du lecteur.

Cette posture est celle du premier tome, et elle vaut ici à l'identique.
Le lecteur qui a lu la préface méthodologique du premier tome la
retrouvera dans ses principes ; il peut, s'il le souhaite, passer
directement aux documents. Cette préface la reprend néanmoins pour
elle-même, parce qu'un tome doit pouvoir être abordé seul, et parce que
le mouvement de la donnée appelle quelques précisions propres. Une fois
cette préface lue, chaque document peut être abordé sans rappel ; la
règle vaut, partout, sauf indication contraire.

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## L'analogie de 1950

Reprenons l'analogie qui ouvrait la préface du premier tome. Imaginons
que nous sommes en 1950. L'automobile se démocratise. Pour penser la
transformation qu'elle annonce, on peut établir des faits qui relèvent
du **fond** --- vrais indépendamment de l'évolution future du produit :
une automobile roule, donc il faudra un revêtement au sol ; elle
consomme, donc il faudra des points de ravitaillement ; elle se conduit,
donc il faudra apprendre à la conduire. Ces énoncés ne seront pas
démentis par l'histoire.

Mais on ne peut pas, en 1950, fixer la **forme** : la largeur des voies,
les limitations de vitesse, l'électrification future, le détail du code
de la route. Ces éléments dépendent d'une évolution imprévisible. Les
figer serait une erreur.

Le présent tome applique strictement cette distinction au mouvement de
la donnée. Le premier tome avait posé qu'une donnée se prélève, se fixe
et se périme ; le second pose qu'elle se transmet, se transporte, se
propage. Et il en énonce le fond : il faut un acte pour la mettre en
circulation, un support pour l'acheminer, du temps pour le trajet, une
part qui revient au destinataire. Ces énoncés sont, sur le mouvement, ce
que « il faudra des routes » était sur l'automobile. **Le tome
s'interdit de prescrire la forme** : les architectures de réseau, les
protocoles, les débits, les institutions de la circulation, les
solutions actionnables. Le lecteur qui chercherait ici des recettes
opérationnelles ne les y trouvera pas --- non qu'elles soient
illégitimes, mais parce qu'elles relèvent d'un autre travail.

Cette retenue n'est pas un agnosticisme. Elle est la condition pour
produire un texte qui ne se périme pas en même temps que la génération
technique qui l'a vu naître --- ce qui, pour un essai dont le sujet est
précisément la péremption, serait une contradiction performative.

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## Le statut des illustrations

Le tome mobilise un certain nombre d'exemples concrets : la lettre et le
messager, le rouleau de papyrus traversant la mer, la tablette d'argile,
la bibliothèque et son rayon, la fibre optique et le câble sous-marin,
la déclaration administrative pré-remplie, la photographie qui retient
un instant, le coffre où dort une donnée jamais transmise.

Ces illustrations relèvent de la **forme**. Elles sont datées,
révisables, et ne constituent pas des affirmations empiriques sourcées.
Elles servent à rendre intuitif un concept abstrait --- pas à le
démontrer. Le lecteur est invité à les lire comme on lirait, dans un
texte de 1950, « une automobile peut atteindre cent kilomètres à l'heure
» : vrai à la date d'écriture, accessoire au raisonnement, destiné à
être dépassé. Seul le concept qu'elles servent engage l'essai.

Le même statut vaut pour les images directrices. Le premier tome avait
posé le fleuve --- le flux du réel ---, le canal --- le flux
d'observation ---, la vague et l'océan, la source, le torrent. Le second
en ajoute deux. L'**irrigation** : l'art d'amener l'eau d'où elle coule
vers où elle est nécessaire, image du transport qui achève le canal. Et
la **spirale** : le mouvement par lequel le réel s'éloigne d'une donnée
non comme on s'écarte en ligne droite, mais en tournant autour d'elle, à
la manière de la lune qui reste liée à la terre tout en s'en éloignant à
chaque révolution --- image de la navigation temporelle. Ces images sont
destinées à rendre le concept mémorable. Elles relèvent de la forme ;
seul le fond qu'elles servent engage l'essai. Une image qui cesse
d'éclairer peut être remplacée sans perte.

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## Le statut du « flux du réel » et le rapport au premier tome

Le présent tome mobilise constamment des notions établies dans le
premier : le flux du réel, le prélèvement, l'acte d'inscription, la
fixation, la péremption, la trace, le lecteur situé. Il ne les redéfinit
pas ; il les suppose acquises et renvoie, pour leur établissement, à la
*Bibliographie raisonnée du Tome 2* et aux documents du premier tome
qu'elle indique.

Sur le « flux du réel », la précaution du premier tome demeure : l'essai
n'engage pas une thèse métaphysique sur la nature ultime du réel. Que
l'écoulement appartienne au réel lui-même ou à notre condition de le
percevoir, le propos tient dans les deux cas.

De même, quand le tome emploie des formules qui semblent prêter une
activité aux données --- « la donnée navigue », « le réel s'éloigne
autour d'elle », « le torrent emporte » --- ce sont des raccourcis
d'écriture. Ce qui agit, dans tous les cas, ce sont des humains, des
institutions, des dispositifs techniques --- des systèmes
sociotechniques. La donnée elle-même ne navigue pas : elle est portée,
transmise, propagée par des actes humains. Le raccourci est commode ; il
ne doit pas être pris à la lettre. Cette précaution est particulièrement
importante ici, car le mouvement, plus encore que la fabrication, donne
l'illusion d'une donnée qui aurait sa volonté propre --- un torrent qui
« s'emballerait » de lui-même. Le tome y insiste : la vitesse, nous
l'avons mise.

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## La position du lecteur et la responsabilité de la forme

Le tome vise un lecteur singulier : celui qui prendra le concept entre
ses mains pour en faire quelque chose dans son propre contexte. Cette
responsabilité de la forme --- déterminer, dans tel cas concret, à qui
transmettre, ce qu'il faut rendre accessible, quel chemin ouvrir entre
une donnée et qui pourrait la lire, où placer le partage entre le secret
légitime et l'incapacité à lever --- n'est pas un défaut du concept.
C'est le concept qui reconnaît la responsabilité humaine pour ce qu'elle
est : irréductible à une règle générale, toujours à reprendre dans la
situation.

Le concept est une lampe : il éclaire la zone où il faut regarder, il
avertit qu'il y a là des écueils --- la donnée périmée traitée comme
fraîche, la fraîcheur de transport prise pour une fraîcheur d'origine,
la masse confondue avec le savoir. Il ne dessine pas la carte détaillée
des récifs. Cette carte, c'est à chaque humain, dans chaque contexte, de
la dresser.

Le tome assume enfin une part d'ouverture délibérée plus marquée que le
premier. Sur certaines questions --- l'arbitrage de la sagesse
collective, le partage entre les secrets qu'une société tient et les
incapacités qu'elle pourrait lever ---, il pose le cadre sans trancher
le contenu, parce que ce contenu relève du présent de chacun. Cette
ouverture n'est pas une lacune ; elle est la forme que prend, sur ces
questions, le respect du lecteur.

Et la destination demeure : la trilogie débouche, au tome suivant, sur
une éthique --- celle du lecteur situé, de ses postures et de sa
probité. Le présent tome n'en dit rien encore ; il conduit la donnée
jusqu'au seuil où elle se joue.

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## Le statut de ce tome et le rôle de l'IA

Ce tome a été conçu et dirigé par David Bories, et rédigé en utilisant
l'intelligence artificielle générative. Cette transparence n'est pas un
effet de mode : elle est une cohérence avec la thèse même de l'essai, et
le second tome lui donne un relief particulier.

Selon la théorie développée au premier tome --- la métaphore de la
sauvegarde, les trois âges de la donnée, la distinction entre fraîcheur
et vraisemblance ---, un grand modèle de langage n'est pas un lecteur
direct du flux du réel : il est entraîné sur un corpus figé, et produit
des vraisemblances calculées à partir de ce corpus. Le présent tome
ajoute à ce constat une précision qui le concerne directement. Un modèle
de langage est un point de circulation : il reçoit des données
transportées jusqu'à lui, et il en propage à son tour. Mais, comme le
tome l'établit, propager la donnée n'est pas propager la connaissance :
la part du lecteur ne se transporte pas. L'IA a donc fait circuler et
recombiner de la matière ; elle n'a pas produit, à la place de l'humain,
l'arbitrage qui décide de ce qui mérite d'être dit. C'est l'humain qui a
vu l'urgence du sujet, choisi l'angle, tranché les phrases, retenu et
rejeté. L'IA n'a pas créé la pensée ; elle a aidé à la formuler, à la
tester, à la déplier.

Il y a là une mise à l'épreuve de la thèse du tome par sa propre
fabrication. Cet essai sur le mouvement de la donnée a été écrit avec un
instrument qui est lui-même un point de ce mouvement --- une sauvegarde
qui propage. Que cette collaboration ait été féconde tout en confirmant
que l'arbitrage restait humain fait partie des questions que l'essai
laisse ouvertes, et qu'un travail séparé pourra examiner plus
frontalement.

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## La règle de ce tome en une phrase

Ce tome dit ce qu'il est vrai de dire du mouvement de la donnée pour
longtemps. Il laisse à d'autres, et au lecteur, le soin de déterminer ce
qu'il faut en faire pour aujourd'hui.

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*Préface du Tome 2 rédigée en mai 2026.*

# La donnée navigue parce qu'elle est fixée

## *La double navigation, et le paradoxe d'un point fixe qui voyage*

### *Tome 2 --- Document 1*

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> *« Un datum est ce qui est donné --- pour une occasion ultérieure. »*
>
> --- Alfred North Whitehead, *Process and Reality* (1929)

> *« L'eau qui ne coule pas devient impure. »*
>
> --- Proverbe latin (*aqua quae non fluit, corrumpitur*)

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## Préambule --- Une donnée qui ne circule pas

Le premier tome a établi ce qu'est une donnée. Il l'a définie comme un
prélèvement opéré par un acte d'inscription sur le flux du réel, fixé
par un support, et appartenant simultanément à deux temps --- celui de
l'inscription, où elle ne bouge plus, et celui du réel, dont elle
s'éloigne. Il a montré que la donnée naît à la rencontre d'un réel qui
porte des traces et d'un lecteur capable de les lire. Il a, en somme,
éclairé la **fabrication** de la donnée.

Mais une donnée fabriquée et jamais transmise reste solitaire. Le relevé
inscrit sur le carnet d'un seul observateur, jamais montré, jamais
envoyé, jamais consulté, existe --- il a été inscrit, il est fixé --- et
pourtant il ne sert à rien ni à personne d'autre que celui qui l'a
produit. Il est comme une eau qui ne coule pas : elle existe, mais elle
se corrompt sans avoir rien irrigué.

Or l'humanité ne fabrique pas ses données pour les garder par-devers
elle. Elle les transmet. Une donnée enregistrée et consultée par
personne est une rareté pratique, presque une anomalie. Le geste
d'inscription, dans son immense majorité, est porté par une intention de
transmission --- actuelle ou différée, vers un destinataire identifié ou
vers un public anonyme à venir. C'est ce que la langue conserve dans le
mot même : *donnée* vient du latin *datum*, « ce qui est donné ». La
donnée, étymologiquement, n'est pas ce qui *est* indépendamment ; c'est
ce qui *a été remis* à quelqu'un. Whitehead, que l'essai cite, le disait
avec précision : un datum est ce qui est donné, *pour une occasion
ultérieure*. La donnée appelle un destinataire ; sans cet horizon,
l'inscription est un geste qui ne s'achève pas.

### Un tome qui va de la source au torrent

Ce second tome a pour objet ce mouvement par lequel la donnée s'achève :
sa mise en circulation. Son titre dit son trajet : *de la source au
torrent*. Ces deux termes demandent, dès l'abord, d'être situés dans le
réseau d'images que le premier tome a posé --- le fleuve, qui est le
flux du réel ; le canal, qui est le flux d'observation que l'homme y
creuse. La **source**, dans ce réseau, n'est pas un objet qu'on
trouverait déjà fait : le premier tome a montré que l'homme, entre le
seuil de l'instantané et le seuil de l'éternel, *plante ses sources* ---
il établit les points stables d'où il tirera des données dont le réel
coule assez lentement pour l'usage qu'il en fait. Le tome part de là :
de la donnée à sa source, au point où elle est émise. Et il va jusqu'au
**torrent** --- le régime que la circulation atteint quand elle
s'accélère et s'agrège au point de tout emporter. De la source au
torrent, c'est le trajet du mouvement de la donnée, depuis son point
d'émission jusqu'à son emballement.

Mais on ne décrira pas le mouvement sans avoir résolu un paradoxe --- un
paradoxe jumeau de celui que le cinquième document du premier tome a
déjà rencontré, et qui menace, tant qu'il n'est pas dissous, de rendre
le mouvement de la donnée inintelligible.

Le paradoxe est celui-ci. Le premier tome a longuement insisté sur le
fait que la donnée est **figée**. Une fois inscrite et fixée, elle ne
bouge plus : c'est même de là qu'elle tient son utilité, car on ne peut
transmettre, consulter, rejouer que ce qui demeure identique à soi. Et
voici que ce tome annonce qu'elle **navigue**, qu'elle voyage, qu'elle
se déplace de lieu en lieu. Comment ce qui est figé peut-il naviguer ?
Comment un point fixe peut-il voyager ?

La thèse de ce document tient en une phrase : **la donnée navigue parce
qu'elle est fixée**. Loin de s'opposer, la fixité est la condition du
mouvement. Ce n'est pas malgré sa fixité que la donnée voyage ; c'est
grâce à elle. L'établir demande de distinguer deux navigations que
l'usage confond, comme le cinquième document distinguait deux temps.

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## Partie I --- Pourquoi la fixité rend le mouvement possible

### Ce qui ne tient pas ne se transporte pas

Reprenons la définition acquise. Produire une donnée, c'est accomplir
deux opérations : **arrêter une valeur** (l'acte d'inscription) et la
**fixer sur un support** (la fixation). La seconde opération arrache la
valeur à l'écoulement et la confie à une matière qui la maintiendra ---
l'os entaillé, l'argile cuite, le disque magnétisé. À partir de cet
instant, la donnée est soustraite au flux : elle demeure.

C'est cette permanence qui ouvre toutes les opérations différées que le
quatrième document recensait : la donnée fixée peut être consultée,
rejouée, dupliquée, transmise. Aucune de ces opérations n'est possible
sur ce qui ne demeure pas. On ne transmet pas une valeur qui s'est déjà
dissoute. On ne transporte pas une vibration qui s'est éteinte avant
d'arriver. Le transport présuppose qu'il y ait, tout au long du trajet,
quelque chose à transporter --- c'est-à-dire une valeur qui tient.

La fixité n'est donc pas l'inverse du mouvement : elle en est la
condition matérielle. De même qu'on ne peut expédier un colis que s'il
garde sa forme pendant le trajet, on ne peut faire voyager une donnée
que parce qu'elle reste identique à elle-même d'un bout à l'autre. Ce
qui se défait en route n'arrive pas ; ce qui n'arrive pas n'a pas
voyagé.

### Le point fixe et son support

Le cinquième document avait offert une image : la donnée est un point
fixe planté dans un courant. Sa force est d'être un point fixe --- c'est
ce qui permet de bâtir sur elle ; sa limite est d'être plantée dans un
courant --- c'est ce qui fait qu'elle s'en éloigne. Le présent document
ajoute à cette image une dimension que le cinquième n'avait pas eu à
considérer.

Ce point fixe, on peut le faire voyager. Mais soyons ici précis sur *ce
qui* voyage. La donnée n'est pas dans son support : elle est *portée*
par lui --- le cinquième document l'a établi à propos de la duplication.
Ce qui se déplace matériellement, ce n'est donc jamais « la donnée »
comme une chose qu'on soulèverait, c'est le **support** qui la porte :
la lettre de papier, le rouleau, le disque, ou bien le signal qu'une
onde module. Faire voyager une donnée, c'est faire voyager un support
qui la porte --- ou en produire ailleurs une copie, c'est-à-dire la
faire porter par un second support sans cesser de la faire porter par le
premier.

Et c'est précisément parce que la donnée est *fixe* --- parce qu'elle ne
se dissout pas quand on manipule le support qui la porte --- qu'on peut
ainsi la déplacer sans la perdre. Un courant ne se déplace pas : il
*est* le déplacement. Un point fixe, lui, se laisse porter, parce qu'il
garde sa forme pendant qu'on le porte. Voilà la première navigation : le
déplacement, d'un lieu vers un autre, du support qui porte la donnée.
Nous l'appellerons la **navigation spatiale**. Mais il y en a une
seconde, plus discrète, que le premier tome a déjà décrite sous un autre
nom.

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## Partie II --- Les deux navigations

### La navigation spatiale : voyager sur le support

La première navigation est celle qu'on voit. Le support qui porte la
donnée quitte son lieu d'origine et se rend en un autre lieu, ou bien
une modulation se propage le long d'un support en place. La lettre part
de l'expéditeur et arrive au destinataire ; le rouleau traverse la
Méditerranée ; le signal parcourt la fibre. Dans tous ces cas, la donnée
se déplace **dans l'espace**, portée par un support qui assure le
trajet.

Cette navigation est visible, mesurable, datable. Elle a un point de
départ et un point d'arrivée. Elle prend un temps, parfois négligeable,
parfois considérable. Elle emprunte un chemin matériel, que ce chemin
soit une route, un câble ou une onde. C'est la navigation au sens le
plus immédiat : un mouvement d'un point de l'espace vers un autre.

Le tome qui s'ouvre est, pour l'essentiel, l'examen de cette navigation
spatiale : ce qui la déclenche, ce qui la porte, ce qui la contraint, ce
qui s'accumule quand elle se répète. Mais elle n'est pas la seule. Si
l'on s'en tenait à elle, on manquerait quelque chose que le premier tome
a déjà mis au jour, et qui « voyage » avec la donnée sans qu'aucun
support n'en soit responsable.

### La navigation temporelle : le réel qui s'éloigne autour de la donnée

Le cinquième document l'a établi : dès l'instant où elle est inscrite,
la donnée commence à s'éloigner du réel qu'elle a prélevé. Reprenons ici
sa formulation avec exactitude, car elle est subtile. La donnée *ne
bouge pas*. Elle a un pied dans le temps de l'inscription, où le support
la maintient immobile, et un pied dans le temps du réel ; mais ces deux
pieds ne s'écartent pas l'un de l'autre --- ils restent là où ils sont.
Ce qui bouge, ce n'est pas la donnée : c'est le réel. Le flux poursuit
son cours et s'éloigne du point que l'acte avait marqué. La péremption
n'est donc pas un mouvement de la donnée ; c'est une **relation** entre
une donnée immobile et un réel mobile.

Le cinquième document a donné de ce mouvement une image décisive, qu'il
faut retenir pour tout ce tome : là où la science classique mesure le
déplacement d'un objet dans un cadre fixe, la donnée donne à constater
l'éloignement d'un cadre mobile **autour** d'un objet fixe. Le mot
*autour* est important. Le réel ne s'éloigne pas de la donnée en ligne
droite, comme on s'écarte d'un point en marchant tout droit. Il tourne
autour d'elle tout en s'en éloignant --- à la manière de la lune qui, à
chaque révolution, reste liée à la terre, agit encore sur elle, et
pourtant s'en éloigne imperceptiblement. La donnée demeure en rapport
avec le fragment de réel qu'elle a prélevé : elle continue d'en dire
quelque chose, comme la lune agit encore sur les marées. Mais ce rapport
se distend, tour après tour, et l'écart croît irréversiblement. Le
mouvement de la donnée dans le temps n'est pas une fuite rectiligne ;
c'est une spirale qui s'élargit, lien maintenu et distance croissante.

C'est la **navigation temporelle** : non pas la donnée qui se déplace,
mais le réel qui s'en va en tournant autour d'elle. Elle n'exige aucun
support de transport, aucun trajet, aucun chemin. Elle a lieu sur place,
par le seul écoulement du réel. Une donnée enfermée dans un coffre,
jamais transmise, navigue ainsi dans le temps sans bouger d'un pas dans
l'espace. Le cinquième document l'a décrite sous le nom de péremption ;
le présent document la nomme navigation temporelle pour la mettre en
regard de l'autre --- car les deux navigations, on va le voir, ne sont
pas indépendantes.

### Ce que les deux navigations ont en commun, et ce qui les sépare

Les deux navigations partagent une même condition : la fixité. La
navigation spatiale est possible parce que la donnée tient pendant qu'on
déplace le support qui la porte. La navigation temporelle est possible
parce que la donnée tient pendant que le réel s'éloigne autour d'elle.
Sans fixité, ni l'une ni l'autre : ce qui se dissout n'arrive nulle part
et ne témoigne de rien.

Mais elles se séparent sur un point. La navigation spatiale est
**voulue** : elle procède d'un acte humain qui décide de déplacer le
support --- ce que le document suivant nommera l'acte d'échange. La
navigation temporelle, elle, a sa source dans un écoulement que nul ne
commande : *l'écoulement du réel ne se décide pas*. En ce sens premier,
elle nous est faite plutôt que faite par nous.

Gardons-nous pourtant d'en conclure que l'homme y serait entièrement
passif. Car si l'écoulement lui-même ne se commande pas, l'homme dispose
néanmoins de prises sur l'écart. Il agit sur le réel --- le premier tome
a montré que l'humain est une portion du flux, et ce tome montrera que
le torrent est le réel marqué par nous ; impacter le réel, c'est agir
sur la vitesse à laquelle le fragment prélevé s'éloigne de la donnée. Et
il dispose d'une autre prise : il peut, par un nouveau prélèvement,
produire une donnée fraîche à côté de l'ancienne --- non pour rattraper
l'écart de celle-ci, qui ne se rattrape jamais, mais pour reconstituer,
par accumulation cadencée, un flux qui suit le réel. L'homme ne supprime
pas la navigation temporelle ; il en module, dans une certaine mesure,
l'effet. La part exacte de cette prise --- jusqu'où l'homme peut tenir
l'écart, et à quelle fin --- déborde ce tome, qui se borne à noter
qu'elle existe : la navigation temporelle a sa source dans un écoulement
subi, mais elle n'est pas, pour autant, hors de toute action humaine.

Cette dissymétrie a une conséquence que tout le tome déploiera. Si la
navigation spatiale prend du temps --- et elle en prend toujours, fût-il
infime ---, alors *pendant qu'elle a lieu, la navigation temporelle
continue*. La donnée que son support fait voyager dans l'espace vieillit
dans le temps pendant le voyage. Elle arrive plus éloignée de son réel
qu'elle ne l'était au départ. Le transport est donc lui-même une cause
de péremption : déplacer une donnée, c'est la laisser vieillir le temps
du déplacement. Les deux navigations s'additionnent, et c'est leur
addition qui fera, à la fin de ce tome, tout le problème du torrent.

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## Partie III --- Ce que la double navigation éclaire

### Pourquoi la vitesse devient un enjeu

Si la donnée ne faisait que la navigation spatiale, sa vitesse de
transport serait une simple commodité : arriver plus tôt vaudrait mieux
qu'arriver plus tard, sans que rien d'essentiel n'en dépende. Mais parce
que la navigation temporelle court pendant le transport, la vitesse
cesse d'être une commodité pour devenir un enjeu de fond. Plus le
transport est lent, plus la donnée a vieilli en arrivant ; plus il est
rapide, moins elle s'est éloignée de son réel. La vitesse du transport
est, littéralement, une lutte contre la péremption.

C'est ce qui éclaire le sens profond de l'accélération des techniques de
transmission, que le premier document de l'essai a documentée.
Transmettre plus vite n'est pas seulement gagner du confort : c'est
faire arriver la donnée moins vieillie, plus proche du réel qu'elle
prélève. À la limite --- celle de la transmission quasi instantanée ---
le vieillissement de transport disparaît presque : la donnée arrive
aussi fraîche qu'elle est partie. Le quatrième document avait identifié
là un *saut systémique*, et l'on en mesure maintenant la nature : ce
n'est pas que le transport soit devenu plus rapide, c'est que sa durée
propre est passée sous le seuil de la perception, et avec elle le
vieillissement qu'elle imposait. Nous y reviendrons longuement ; il
suffit ici de noter que c'est la double navigation qui rend cet enjeu
pensable.

### Pourquoi une donnée transportée n'est pas une donnée rajeunie

Une confusion doit être écartée d'emblée, car elle est tenace.
Transporter rapidement une donnée la fait arriver peu vieillie ; cela ne
la **rajeunit** pas. Une donnée prélevée il y a dix ans et transmise
aujourd'hui en une fraction de seconde arrive intacte, mais elle reste
une donnée de dix ans d'âge. La rapidité du transport agit sur le
vieillissement *de transport* --- le délai du trajet --- non sur le
vieillissement *d'origine* --- l'écart entre l'instant du prélèvement et
le présent.

Cette distinction est capitale, et la double navigation permet de la
tenir. La vitesse spatiale ne corrige que la part temporelle
qu'elle-même ajoute. Elle ne remonte pas le cours du temps du réel ---
car le cinquième document l'a établi : la fraîcheur ne se rattrape
jamais, l'acte qui aurait pu la capter est passé. C'est pourquoi un
torrent de données transmises à grande vitesse peut être, malgré sa
fraîcheur de transport, un torrent de données déjà périmées à la source
: la vitesse les a fait arriver vite, elle ne les a pas rendues
actuelles. Le tome reviendra sur ce point lorsqu'il examinera ce que la
circulation accélérée fait --- et ne fait pas.

### Pourquoi la donnée est un moyen de ne pas tout laisser emporter

Une dernière remarque ouvre la voie au reste du tome, et donne au
mouvement de la donnée son enjeu le plus profond. L'introduction de
l'essai s'ouvrait sur une phrase : *nous ne vivons pas entourés de
données, mais de réel qui s'écoule*. Le réel emporte tout ; rien de ce
qui passe ne demeure de soi-même. Or l'homme, seul parmi les portions du
flux, a trouvé le moyen de ne pas tout laisser emporter : il inscrit.
Prendre une photographie de ce présent, c'est faire qu'un fragment de
lui demeure quand le flux aura tout emporté ; c'est arracher au courant
une part, aussi infime soit-elle, et la fixer.

La donnée est ce moyen. Elle est l'instrument par lequel une portion du
réel --- l'homme --- retient une autre portion contre l'écoulement qui,
sans cela, l'effacerait. Et si la donnée doit être fixe pour pouvoir
voyager, c'est que ce moyen ne vaut pleinement qu'à être partagé : on
retient le présent non seulement pour soi, mais pour le transmettre ---
à un autre lieu, à un autre temps, à un autre que soi. C'est par là que
l'homme s'est construit en tant qu'homme, qu'il a su accumuler,
transmettre, évoluer : non en empêchant le flux de couler, ce qui est
impossible, mais en fixant et en faisant circuler des prises sur ce
flux. Le point fixe est fixe *pour pouvoir être donné* ; on retrouve
l'indice étymologique, la donnée est ce qui est donné pour une occasion
ultérieure.

Mais l'occasion ultérieure --- la rencontre avec un lecteur, l'acte par
lequel il déchiffrera ce qui lui parvient --- n'appartient pas à ce
tome. Ce tome conduit la donnée jusqu'au seuil de cette rencontre, et
s'y arrête. Il montre comment le point fixe se met en mouvement, comment
ce mouvement s'engage, se déploie, s'accélère, et finit par produire
plus de données qu'aucun lecteur n'en pourra recevoir --- au point que
le moyen même que l'homme s'était donné pour ne pas tout laisser
emporter menace, retourné, de tout emporter de nouveau. Ce que devient
alors ce qui parvient sans être lu --- donnée vivante ou trace muette
--- est la question du tome suivant. Le présent tome a pour seule charge
d'amener la donnée à portée. C'est déjà beaucoup, et c'est ce que les
documents qui suivent vont établir.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- la précision
philosophique du mot *datum* chez Whitehead, la distinction bergsonienne
de la durée et du temps spatialisé qui fonde les deux temps de la donnée
---, voir la *Bibliographie raisonnée du Tome 2*. Le statut de méthode
(fond/forme, statut des illustrations et des images directrices) est
posé dans la *Préface méthodologique* de l'essai ; la lettre, le
rouleau, la fibre, le coffre, la photographie, la spirale de la lune
relèvent de ce statut. Les concepts repris du premier tome --- les deux
temps, l'acte d'inscription, la fixation, la péremption, le lecteur
situé, la source plantée entre deux seuils --- sont établis aux
documents 5 et 6 de l'essai.

# L'acte d'échange

## *Le troisième geste, et le support qui le porte*

### *Tome 2 --- Document 2*

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> *« Donner, recevoir, rendre. »*
>
> --- Marcel Mauss, *Essai sur le don* (1925)

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## Préambule --- Symétrie d'un geste

Le cinquième document a posé que la donnée naît de deux opérations : un
**acte** qui la fait naître --- l'acte d'inscription ---, et un
**support** qui la fait durer --- la fixation. Le premier ancre la
donnée dans le temps du réel ; le second l'installe dans le temps de
l'inscription. La donnée est la tension entre ces deux ancrages.

Mais une donnée inscrite et fixée n'existe que là où elle a été
produite. Pour qu'elle existe ailleurs --- chez un autre, dans une autre
institution, dans un autre temps que celui de son lieu d'origine ---, il
faut qu'un troisième geste intervienne. Ce geste, le présent document
l'appelle l'**acte d'échange**, et il montre qu'il est rigoureusement
symétrique à l'acte d'inscription.

La symétrie est exacte, et elle est la thèse de ce document. L'acte
d'inscription engage un support de fixation ; l'acte d'échange engage un
support de transport. L'acte d'inscription fait passer le réel au statut
de donnée ; l'acte d'échange fait passer la donnée d'un point à un
autre. L'acte d'inscription **fonde** la donnée ; l'acte d'échange
l'**accomplit**. Cette symétrie n'est pas un ornement : elle est la clé
d'une grande partie de ce qui se joue dans l'usage social des données.

Une précision de vocabulaire commande ce qui suit : distinguer nettement
l'**acte** qui décide la mise en circulation --- l'acte d'échange --- du
**trajet** qu'il déclenche --- le transport, objet du document suivant.
L'acte est ponctuel et voulu ; le transport est étendu et matériel. Ne
pas les confondre est la condition pour penser correctement ce qui
vient.

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## Partie I --- Un troisième geste fondateur

### Pourquoi il faut un acte, et non un simple événement

On pourrait croire que le mouvement de la donnée va de soi : qu'une fois
inscrite, elle « circule » d'elle-même, comme l'eau s'écoule par pente
naturelle. C'est une illusion, la même qui faisait croire que la donnée
se ramasse dans le réel comme un objet déjà fait. Le sixième document
l'a dissipée pour l'inscription : entre le réel lisible et la donnée,
rien ne franchit le seuil tout seul ; il faut un acte qui décide, qui
vise, qui arrête. Le présent document la dissipe pour le mouvement :
entre la donnée fixée et la donnée transmise, rien ne se franchit tout
seul ; il faut un acte qui décide de la faire passer.

Cet acte est de même nature que l'acte d'inscription. Il est **humain**
: c'est quelqu'un qui décide d'envoyer, de publier, de partager, de
mettre à disposition. Il est **intentionnel** : on transmet pour quelque
chose, vers quelqu'un ou vers un public, dans un but. Il est **situé** :
il a lieu à un instant, en un lieu, avec les moyens d'une époque. Et il
est, comme l'acte d'inscription, **daté et non répétable** : l'envoi de
cette donnée, à cet instant, vers ce destinataire, est un événement
unique du flux du réel ; on peut en accomplir un autre, on ne peut pas
refaire celui-là.

La distinction entre la trace et la donnée que le sixième document a
établie --- la trace est *causée*, la donnée est *voulue* --- trouve ici
son prolongement. Une donnée qui « fuit », qui se répand sans que
personne ne l'ait décidé, n'est pas l'objet d'un acte d'échange : c'est
un accident, un effet causal, l'équivalent pour le mouvement de ce
qu'est la trace pour l'inscription. L'acte d'échange, lui, est voulu. Il
y a quelqu'un qui le pose, et donc quelqu'un qui en répond.

### Le coût et la responsabilité

Comme l'acte d'inscription, l'acte d'échange a un **coût**. Transmettre
n'est jamais gratuit : il faut un support, une énergie, un temps, une
infrastructure. Le document suivant montrera que ce coût ne disparaît
jamais, même quand il devient si faible qu'on cesse de le voir. Pour
l'instant, retenons qu'un acte qui a un coût est un acte qu'on choisit
d'accomplir ou non --- et ce choix engage celui qui le fait.

Car l'acte d'échange engage une **responsabilité**, et d'une portée
propre. L'acte d'inscription engageait déjà la responsabilité du
prélèvement : quoi observer, avec quelle probité, en laissant quoi hors
champ. L'acte d'échange y ajoute la responsabilité de la **mise en
circulation** : à qui je transmets, ce que je rends accessible, ce que
je choisis de ne pas faire circuler. On peut avoir inscrit avec probité
et transmettre sans discernement ; on peut avoir prélevé une donnée
juste et la mettre entre des mains qui la détourneront. La
responsabilité de l'échange n'est pas couverte par celle de
l'inscription : c'est une responsabilité distincte, qui naît avec le
troisième geste.

C'est pourquoi le mouvement de la donnée n'est pas un fait technique
neutre. Décider de transmettre, c'est poser un acte dont on répond ---
au même titre, et d'une autre manière, qu'on répond du prélèvement qu'on
a opéré.

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## Partie II --- Le support de transport

### Tout transport exige un support matériel

L'acte d'inscription ne tient que par un support de fixation : une
matière qui conserve l'inscription dans la durée. L'acte d'échange, de
même, ne s'accomplit que par un support --- mais un support d'une autre
fonction. Ce n'est plus le support qui *fait durer* ; c'est le support
qui *fait passer*. Le présent document l'appelle le **support de
transport**.

Tout transport exige un support matériel. C'est vrai pour les denrées,
pour les personnes, pour les paroles ; c'est vrai aussi pour les
données. Une donnée qui voyage emprunte toujours un véhicule. Le rouleau
de papyrus traverse la mer dans une caisse, porté par un bateau et des
mains. La tablette d'argile passe d'une cité à l'autre par un messager.
Le livre est acheminé par la poste avec d'autres objets. Dans chacun de
ces cas, le support de transport est visible : on peut le montrer du
doigt.

### Une matérialité parfois invisible

L'illusion contemporaine consiste à croire que la donnée numérique,
elle, ne serait pas transportée matériellement. Cette illusion vient de
la rapidité et de l'invisibilité du transport --- non de son absence.
Une donnée numérique qui voyage est, à chaque instant, inscrite sur un
support physique : la fibre qui module un signal lumineux, l'antenne qui
émet une onde, le câble sous-marin qui porte des photons, la mémoire
intermédiaire qui retient brièvement le paquet avant de le faire suivre.
Le transport numérique est aussi matériel que le transport postal ; il
est seulement plus rapide, plus distribué, plus difficile à voir.

Cette précision n'est pas un détail technique. Elle ouvre la question
des **conditions matérielles du transport** --- coût énergétique,
infrastructures, dépendances, vulnérabilités --- qui sont aussi réelles
pour le numérique que pour les supports anciens. Une donnée numérique a
une empreinte de transport ; elle n'est jamais purement immatérielle.
Croire le contraire, c'est commettre, sur le mouvement, l'erreur que le
premier tome combattait sur l'existence : prendre pour immatériel ce qui
n'est qu'invisible.

### Une typologie minimale

Les supports de transport se laissent décrire selon trois familles, qui
correspondent à trois manières dont la matérialité assure le mouvement.
Cette typologie est minimale et de fond ; les formes concrètes qui la
peuplent sont datées.

Les supports qu'on **déplace** : le rouleau, le livre, la tablette, la
lettre, la clé de mémoire. Le support est lui-même mobile ; il porte la
donnée avec lui et la livre en arrivant. La donnée et son support font
le voyage ensemble.

Les supports qui **transmettent** : la voix qui porte la parole, l'onde
qui porte le signal, le câble qui porte le courant. Le support est en
place, fixe ou stationnaire ; ce qui voyage est une modulation de ce
support --- vibration, onde, impulsion. La donnée traverse le support
sans qu'il bouge.

Les supports qui **rendent accessible** : le mur qui porte la fresque,
le monument qui porte l'inscription, l'écran qui affiche, le rayon qui
présente le livre. Le support n'est pas conçu pour le déplacement ; il
offre la donnée à qui vient à elle. Le transport, dans ce cas, n'est pas
celui de la donnée vers le destinataire, mais celui du destinataire vers
la donnée --- point dont le document suivant fera tout un développement.

Ces trois familles ne sont pas étanches. Un livre prêté est un support
déplacé ; lu sur place en bibliothèque, il devient un support qui rend
accessible. Un signal diffusé est un support qui transmet ; capté par un
récepteur, il s'inscrit sur un support de fixation chez le destinataire
et repasse au régime de la donnée fixée. Le même cas peut donc combiner
plusieurs supports selon le moment du trajet qu'on considère.

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## Partie III --- Ce que l'acte d'échange éclaire

### La grille complète : trois actes, trois supports

On peut maintenant énoncer la grille complète de l'ontologie
processuelle, telle que les deux tomes la portent ensemble. À l'origine,
le flux du réel. Sur ce flux, un **acte d'inscription** prélève une
valeur ; un **support de fixation** la conserve. La donnée existe. Puis
un **acte d'échange** décide de la faire passer ; un **support de
transport** l'achemine. La donnée circule.

Trois actes, trois supports --- mais un seul reste en réserve, que ce
tome ne traite pas : l'**acte de lecture**, par lequel un destinataire
fera, de la donnée parvenue, un sens actualisé. La parcimonie
conceptuelle invite à ne pas multiplier les actes sans nécessité ; le
tome s'en tient donc à l'échange, et laisse la lecture au tome suivant.
La grille qu'il complète s'arrête au seuil du lecteur --- fidèle en cela
à la ligne de partage des deux tomes.

### Pourquoi la maintenance d'un flux est si exigeante

Cette grille éclaire un point que le quatrième document avait laissé
implicite. Un flux d'observation --- ce dispositif où l'inscription se
répète pour reconstituer le mouvement du réel --- n'est pas seulement
une inscription répétée. Il est une **chaîne articulée de trois actes**
: les prélèvements sont inscrits, puis transportés vers un lieu de
stockage, puis mis à disposition de qui les consultera. Inscription,
transport, mise à disposition se répètent en parallèle.

C'est pourquoi entretenir un flux d'observation est si exigeant : ce ne
sont pas une mais trois chaînes qu'il faut maintenir en état. On peut
inscrire parfaitement et transporter mal ; transporter fidèlement et
rendre l'accès impraticable ; tout assurer en amont et laisser le
stockage se dégrader. Chaque maillon a ses défaillances propres, et la
solidité de l'ensemble est celle de son maillon le plus faible. La
grille des trois actes donne à cette exigence son nom et sa raison.

### L'inscription seule fonde ; l'échange accomplit

Reste à mesurer la portée de la symétrie posée en préambule. L'acte
d'inscription **fonde** la donnée : sans lui, il n'y a que du flux, rien
d'arrêté. L'acte d'échange l'**accomplit** : sans lui, la donnée existe
mais reste solitaire, inscription orpheline qui ne nourrit personne. Une
donnée inscrite et jamais transportée est comme l'eau d'un canal qu'on
aurait creusé sans le relier à aucun champ : elle coule dans son lit,
sans féconder ce qui en aurait besoin.

Ici, une propriété singulière de la donnée doit être mobilisée, car elle
change la nature même de l'échange. Quand on transmet un objet matériel,
on s'en dépossède : il part, on ne l'a plus. La donnée ne fonctionne pas
ainsi. Le cinquième document l'a établi : la donnée n'est pas *dans* son
support, elle est *portée* par lui ; et dupliquer le support ne crée pas
un second acte d'inscription, mais multiplie les porteurs d'un acte
unique. Il suit que l'entité qui transmet une donnée ne s'en dépossède
pas : elle en garde une copie, et les deux copies sont la même donnée.
Ce qui circule, dans l'acte d'échange, n'est donc pas un objet qui
passerait de main en main ; c'est un constat qui se rend présent en
plusieurs lieux à la fois. **La donnée ne se cède pas comme une chose ;
elle se partage comme un fait.** Cette propriété, le document sur les
propriétés du mouvement la reprendra pour elle-même ; il fallait la
poser ici, car elle est ce qui distingue l'acte d'échange de tout
transfert d'objet.

On peut alors avancer, prudemment, une thèse modérée. Si l'humain, dans
l'immense majorité de ses inscriptions, ne se contente pas de les garder
mais les partage, c'est que la donnée est faite, en général, pour
circuler. Sa fin n'est pas dans son inscription mais dans son partage.
C'est ce que l'étymologie indiquait, ce que Whitehead disait, ce que
l'histoire des techniques d'inscription semble montrer --- depuis les
premières entailles, qui valaient comme repères partageables, jusqu'au
flux contemporain qui s'adresse à des destinataires innombrables.

Mais « être faite pour circuler » ne veut pas dire « circuler bien ». Le
transport a ses formes, ses contraintes, ses propriétés, qui peuvent
servir le destinataire ou le tromper, l'atteindre ou le manquer. C'est
l'objet du document suivant, qui examinera ce qu'est, précisément, un
transport --- et découvrira qu'il n'est pas ce qu'on croit : non le
déplacement de la donnée, mais un rapport entre deux déplacements.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- la triade maussienne
« donner, recevoir, rendre », l'indice étymologique du *datum* chez
Whitehead ---, voir la *Bibliographie raisonnée du Tome 2*. Le statut de
méthode est posé dans la *Préface méthodologique* de l'essai ; le
rouleau, la lettre, la fibre, le canal sans champ relèvent du statut des
illustrations. Les concepts repris du premier tome --- l'acte
d'inscription et la fixation (document 5), la trace causée et la donnée
voulue (document 6), le flux d'observation comme chaîne d'actes et la
donnée portée et non cédée (documents 4 et 5) --- y sont établis.

# Transport et propagation

## *Le rapport entre deux déplacements, et ce que la circulation emporte sans le donner*

### *Tome 2 --- Document 3*

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> *« Le savoir est la seule chose qui s'accroît lorsqu'on la partage. »*
>
> --- Attribué à Socrate

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## Préambule --- Une vue naïve à redresser

Le document précédent a posé l'acte d'échange et le support de
transport. Il reste à examiner ce qu'est, précisément, le transport
lui-même. Et ici une vue naïve s'impose d'abord --- à redresser, car
tout le reste en dépend.

La vue naïve est celle-ci : transporter une donnée, ce serait la
déplacer, elle, d'un point à un autre --- comme on déplace un colis.
L'expéditeur pousse la donnée vers le destinataire, et le transport est
ce mouvement de la donnée. Cette image a une part de vérité, mais elle
est incomplète, et son incomplétude masque l'essentiel.

Car le destinataire n'est pas un point immobile qui n'aurait qu'à
recevoir. Lui aussi, souvent, doit se déplacer --- vers la donnée, vers
le lieu où elle l'attend, vers le rayon où elle est rangée. Le transport
n'est donc pas le déplacement de la donnée seule : c'est un **rapport
entre deux déplacements**, celui de la donnée vers le lecteur, et celui
du lecteur vers la donnée. C'est la thèse de ce document, et elle change
la manière de penser toute la circulation.

Ce document fixe enfin un vocabulaire à deux degrés. Le **transport**
désigne la phase élémentaire --- l'acheminement d'une donnée vers un
lecteur. La **propagation** désigne l'objet agrégé --- l'ensemble des
transports accumulés, par lesquels une donnée gagne de proche en proche
une multitude. Le rapport du transport à la propagation est celui de
l'acte d'inscription au flux d'observation : l'élémentaire et l'agrégé.

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## Partie I --- Le transport est un rapport entre deux déplacements

### Les deux moitiés du chemin

La lecture ne devient possible que lorsque la donnée et son lecteur se
rejoignent. Or ce rapprochement peut s'accomplir des deux côtés, et le
rapport entre les deux peut varier énormément.

Avec une lettre, l'expéditeur fait l'essentiel du chemin : il adresse la
donnée à un destinataire visé, qui n'a guère qu'à la recevoir. Le
déplacement est presque tout entier du côté de la donnée. Avec la
bibliothèque, le partage est inverse : la donnée vient jusqu'au lieu,
s'y arrête, et c'est le lecteur qui accomplit le reste --- il vient, il
cherche le rayon, il ouvre le livre. Le déplacement bascule du côté du
lecteur. Avec la publication ouverte ou la diffusion massive, le
déplacement côté donnée est maximal et indifférencié --- la donnée est à
portée de tous, sans destinataire visé --- et tout le poids du rapport
bascule sur le lecteur, qui doit accomplir toute sa part : se brancher,
chercher, venir.

Il n'y a donc pas deux modes opposés du transport --- l'un où la donnée
viendrait, l'autre où le lecteur irait. Il y a un seul rapport, dont le
poids se distribue diversement entre les deux déplacements. Penser le
transport comme un rapport, et non comme un déplacement unique, c'est se
donner le moyen de comprendre des situations que la vue naïve confond.

### Ce que chaque côté présuppose

Ce rapport n'est pas symétrique dans ses exigences, et la dissymétrie
est instructive.

Quand la donnée fait l'essentiel du chemin, l'émetteur doit savoir *qui*
est le destinataire, *où* il se trouve, *quand* le servir. Le transport
présuppose alors une connaissance préalable --- un carnet d'adresses, un
annuaire, l'intention de toucher tel récepteur. C'est un rapport
personnalisé, qui ne peut s'adresser à tous indistinctement sans devenir
prohibitif.

Quand le lecteur fait l'essentiel du chemin, l'émetteur n'a pas besoin
de savoir qui viendra. Il met en place un lieu d'accès, en garde
l'entrée, en assure la conservation. Mais alors c'est le lecteur qui
doit savoir *où* aller : il faut constituer une connaissance dans
l'autre sens --- non plus l'annuaire des destinataires, mais le
catalogue des lieux d'accès, les enseignes, la connaissance des
bibliothèques et des dépôts. C'est un rapport collectif, qui peut servir
une multitude sans changer de nature.

Aucune des deux distributions n'est en soi meilleure. Elles servent des
intentions différentes, et un même corpus peut être à la fois mis à
disposition pour qui en a connaissance et adressé activement à qui l'on
veut toucher. Mais leur distinction est de fond : elle distribue
autrement la charge du transport, et elle appelle des connaissances
différentes en amont.

### Le critère d'accomplissement : la part du lecteur praticable

Reste une question que la vue naïve ne sait pas trancher : quand un
transport est-il *accompli* ? Si l'on disait « quand le destinataire a
reçu », on ferait dépendre l'accomplissement du transport d'un acte ---
la réception, la lecture --- qui n'appartient pas au transport. Or il
faut une réponse qui n'empiète pas sur la lecture, puisque la lecture
est l'affaire du tome suivant.

La réponse tient au rapport lui-même. **Le transport est accompli quand
la donnée a fait sa part et que la part du lecteur est devenue
praticable** --- c'est-à-dire quand la donnée est à portée, accessible,
que le lecteur la lise ou non. Ce qui suit --- vient-il ? a-t-il le code
? lit-il ? --- n'est plus du transport ; c'est de la lecture. Une donnée
perdue en route n'a pas fait sa part : le transport est resté en
puissance. Une donnée mise à disposition a fait la sienne : le transport
est accompli, et c'est au lecteur de jouer.

« À portée » n'est donc pas une propriété de la donnée seule : c'est une
propriété du **rapport**. Il faut que la part du lecteur soit non
seulement permise mais *praticable* --- qu'il ait le récepteur, l'accès,
le lieu ordonné où trouver. La diffusion la plus large ne transporte
rien vers qui ne peut pas se brancher. Mettre une donnée « à la
disposition de tous » sur un support que personne ne sait atteindre,
c'est n'avoir accompli aucun transport, quelque ampleur qu'ait eu le
geste d'émission.

Ce critère rejoint et prolonge un cas que le cinquième document avait
isolé : la **donnée inaccessible**. Ce document décrivait une donnée
fixée sur une onde qui s'éloigne au-delà de toute portée --- un signal
dont le support tient et dont la fraîcheur n'est pas en cause, mais
qu'aucun lecteur situé ne peut plus rejoindre. Il concluait qu'une
donnée peut être « parfaitement vivante en elle-même, et néanmoins
perdue pour un lecteur situé ». On voit maintenant ce que cette
inaccessibilité est, du point de vue du mouvement : c'est un transport
dont la part du lecteur n'a jamais pu être rendue praticable. La donnée
a beau être émise et durable, le rapport ne s'est pas accompli, parce
que le déplacement du côté du lecteur est impossible. L'inaccessibilité
du cinquième document et l'inaccomplissement du transport sont une seule
et même chose, vues de deux côtés : l'extinction pour le lecteur situé,
et l'échec du rapport de transport.

Ce critère tranche aussi le cas du « destinataire qui ne reçoit pas »
sans toucher à la lecture. La donnée mise à disposition et jamais
consultée a été *transportée* --- sa part est faite, la part du lecteur
est praticable ---, même si nul ne vient. Ce qui n'a pas eu lieu, ce
n'est pas le transport ; c'est la lecture. Et la lecture, ici, on ne
fait que la nommer comme la limite où le transport s'arrête.

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## Partie II --- De l'élémentaire à l'agrégé : la propagation

### La donnée se propage de lecteur en lecteur

Un transport mène une donnée vers un lecteur. Mais les transports
s'accumulent : la donnée parvenue à l'un est retransmise vers d'autres,
qui la retransmettent à leur tour. De cette accumulation naît un objet
agrégé que le présent document nomme la **propagation** : l'ensemble des
points parcourus par une donnée à mesure qu'elle gagne, de proche en
proche, une multitude.

Le rapport de la propagation au transport reproduit celui du flux
d'observation à l'acte d'inscription, établi au quatrième document.
L'acte d'inscription est élémentaire ; le flux d'observation est
l'agrégat des inscriptions répétées. De même, le transport est
élémentaire ; la propagation est l'agrégat des transports accumulés.
Cette correspondance n'est pas une analogie commode : c'est la même
structure --- l'élémentaire et l'agrégé --- qui se retrouve sur les deux
versants de la vie de la donnée, celui de sa fabrication et celui de sa
circulation.

### Ce que la propagation emporte

La propagation est le véhicule matériel par lequel se répandent, à
l'échelle collective, non seulement la donnée mais ce que les hommes en
tirent. Chaque lecteur, en recevant la donnée, la déchiffre avec son
corpus, en tire une information, l'intègre à sa connaissance --- selon
la chaîne étendue que le quatrième document a posée : du flux du réel au
flux d'observation, puis aux données élémentaires, aux données
consolidées, à l'information, à la connaissance, à la sagesse. La
propagation fait circuler la matière à partir de laquelle, lecteur après
lecteur, cette chaîne se reconstitue.

C'est le sens profond du mouvement historique que le premier document de
l'essai décrivait : ce qui était privilège devient, avec le temps,
commun. Le premier document le montrait à propos des bibliothèques ---
d'abord réservées à une élite, puis ouvertes, jusqu'à la bibliothèque
publique accessible à tous. La bibliothèque publique généralise le
rapport de transport favorable au lecteur : elle abaisse le coût de sa
part, jusqu'à ce que n'importe qui puisse accomplir sa moitié du
déplacement. Rendre commun, c'est cela : non pas multiplier la donnée,
mais rendre praticable, pour le plus grand nombre, la part qui revient
au lecteur.

### Ce que la propagation n'emporte pas

Ici il faut énoncer une limite avec la plus grande netteté, car elle est
capitale et elle tend la main au tome suivant : **propager la donnée
n'est pas propager la connaissance.**

La donnée arrive à portée. L'information, la connaissance, la sagesse,
elles, ne voyagent pas avec le signal. Elles exigent que le lecteur
accomplisse sa part --- le déplacement vers la donnée, son
déchiffrement, son intégration. La connaissance n'est pas *contenue*
dans la donnée transportée ; elle est *produite* par un lecteur qui fait
sa part. Faire circuler la donnée n'accomplit que la moitié du rapport ;
l'autre moitié n'est pas de l'ordre du transport, et aucun
perfectionnement du transport ne pourra l'accomplir à la place du
lecteur.

C'est pourquoi une société peut être traversée de données comme jamais
et n'en être pas plus savante. Le torrent --- on y viendra --- fait
circuler des données à un débit sans précédent ; il ne fait pas, par là,
circuler la connaissance à due proportion, car la part qui revient au
lecteur ne se transporte pas. La circulation accomplit ce qui est de son
ressort, et rien de plus. Ce qu'elle laisse intact --- la part du
lecteur --- sera l'objet propre du tome suivant. Le présent tome se
borne à le nommer comme sa limite : il y a, au bout du transport,
quelque chose que le transport ne fait pas.

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## Partie III --- L'empêchement du rapport

### Un rapport contraint, de deux manières

Le rapport de transport n'est pas systématique. Il est relatif à la
volonté, à la capacité et aux moyens que l'homme se donne. Il peut être
empêché --- et son empêchement est de deux natures, dont la distinction
est de fond.

L'empêchement **volontaire** est le secret. Une entité ferme l'accès
pour un intérêt propre : propriété d'un savoir, plan tenu caché,
avantage de qui sait sur qui ne sait pas. Le secret est une dimension
permanente de l'humain ; il y aura toujours nécessité de secrets. Ce
n'est pas une imperfection à corriger : c'est un choix, parfois
légitime. Le rapport est ici délibérément rompu.

L'empêchement **involontaire** est l'incapacité. Pas de récepteur pour
l'onde, pas de lieu ordonné pour retrouver ce qui est accumulé, pas de
moyen de transmettre. Le rapport est rompu par contrainte, non par
volonté. Et cet empêchement *appelle une réponse* : l'homme cherche des
contournements, exploite sa connaissance pour ouvrir un chemin entre la
donnée et le lecteur --- apprentissage, enseignement, technique.

### Le travail d'ouverture des chemins

Cet empêchement involontaire désigne, en creux, un travail propre :
celui qui consiste à **ouvrir les chemins que l'incapacité ferme**. Là
où le rapport est rompu faute de moyen, ce travail rétablit la
praticabilité de la part du lecteur --- il construit le récepteur,
ordonne le dépôt, établit le pont entre la donnée et qui pourrait la
lire. Et il a un périmètre exact, qui demande d'être nommé : il sert la
praticabilité de la lecture, il remédie à l'incapacité. Il n'a pas
vocation à forcer les secrets. Le secret relève d'autre chose qu'un
remède technique, car il n'est pas une contrainte aveugle mais une
volonté --- et l'on ne résout pas une volonté comme on résout une
incapacité.

Cette distinction est parallèle à celle, fondatrice, du sixième document
: la trace est *causée*, la donnée est *voulue*. L'empêchement
involontaire est causé --- contrainte aveugle, remédiable ;
l'empêchement volontaire est voulu --- intention de fermer, qui ne
relève pas du remède. La légitimité du travail d'ouverture des chemins
tient dans ce partage : il œuvre du côté du causé, là où un chemin
manque, non du côté du voulu, là où une porte a été close à dessein. *Ce
travail d'ouverture des chemins --- qui ouvre la voie à un artisanat de
la donnée --- fera l'objet d'un traitement propre, hors du présent tome
; on se borne ici à en établir la nécessité et le périmètre à partir du
seul mouvement de la donnée.*

### Une part délibérément ouverte

Une part de cette question reste ouverte, et son ouverture même est
significative. *Quelles* contraintes pèsent à une époque, *quels*
secrets une société tient, *quels* moyens elle se donne pour ouvrir les
chemins --- cela, l'essai ne peut le trancher à la place de son lecteur.
Le fond pose le cadre : le transport est un rapport contraint, empêché
de deux manières dont l'une appelle un remède et l'autre non. Le
tranchage effectif --- où placer le partage entre le secret légitime et
l'incapacité à lever, quels chemins ouvrir en priorité --- appartient au
présent de chacun. C'est une ouverture assumée vers la forme, non une
lacune de l'analyse.

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## Partie IV --- Ce que transport et propagation éclairent

### L'irrigation

Le réseau d'images de l'essai a posé le fleuve --- le flux du réel ---,
le canal --- le flux d'observation ---, la source --- le point stable où
le réel coule lentement, planté par l'homme entre ses deux seuils de
perception. La circulation invite à y ajouter une image :
l'**irrigation**.

L'irrigation est l'art d'amener l'eau d'où elle coule vers où elle est
nécessaire --- le champ, le jardin, la rizière. Sans irrigation, le
canal aurait beau être creusé, l'eau resterait dans son lit, sans
féconder ce qui en aurait besoin. L'irrigation est l'achèvement du canal
: ce qui le rend utile, ce sans quoi le creusement aurait été vain. De
même pour la donnée : sans transport, l'inscription est solitaire. Le
flux d'observation a beau être bien construit, son optimum bien situé,
sa probité élevée --- s'il ne nourrit personne, il reste sans effet. Le
transport est ce qui irrigue la société par les données qu'elle produit.

Cette image dit aussi la dimension politique du transport. L'irrigation
n'est pas neutre : elle a ses bénéficiaires et ses laissés-pour-compte.
Une politique d'irrigation décide qui sera arrosé et qui restera sec. De
même pour le transport : qui en bénéficie, qui en supporte le coût, qui
en décide les flux --- ce sont des questions politiques, qui se posent
dès lors qu'il existe une asymétrie entre les producteurs d'inscriptions
et les destinataires possibles. Le problème politique de la donnée
commence à l'inscription ; il s'achève --- ou il s'aggrave --- au
transport.

### Le contact comme essence du transport

Une dernière clarification dégage l'essentiel. Puisque le transport est
un rapport entre deux déplacements, ce qui le définit n'est pas *qui* se
déplace vers *qui* --- la donnée vers le lecteur, ou l'inverse --- mais
le **contact** qui en résulte : le moment où la part de chacun s'est
faite et où la rencontre est devenue praticable. Que la donnée vienne ou
que le lecteur aille est second ; ce qui est premier, c'est que les deux
moitiés du chemin se rejoignent et qu'un contact devienne possible. Le
transport est l'établissement de ce contact.

Et c'est par là qu'il faut le quitter pour la suite du tome. Une fois
posé que le transport établit un contact praticable, on peut examiner
les **propriétés** de ce mouvement --- sa fidélité, sa durée, sa
singulière capacité à multiplier ce qu'il transporte ---, puis voir
comment, en s'accumulant et en s'accélérant, la propagation engendre le
régime que l'essai a nommé le torrent. Les documents qui suivent suivent
ce fil. Mais on n'oubliera pas le point capital établi ici : au bout du
contact le mieux établi, il reste la part du lecteur, que le transport
rend praticable sans jamais l'accomplir.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- le mouvement «
privilège → commun » et l'histoire des bibliothèques (premier document
de l'essai), la théorie des communs d'Elinor Ostrom en arrière-plan de
la dimension politique du transport ---, voir la *Bibliographie
raisonnée du Tome 2*. Le statut de méthode est posé dans la *Préface
méthodologique* ; la lettre, la bibliothèque, la diffusion massive,
l'irrigation relèvent du statut des illustrations et des images
directrices. Les concepts repris du premier tome --- la chaîne étendue
et le flux d'observation (document 4), la donnée inaccessible (document
5), la trace causée et la donnée voulue (document 6) --- y sont établis.

# Les propriétés du mouvement

## *Fidélité, durée, et l'étrange pouvoir de multiplier les porteurs de ce qu'on transporte*

### *Tome 2 --- Document 4*

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> *« Celui qui reçoit une idée de moi reçoit un savoir sans diminuer le
> mien, comme celui qui allume sa chandelle à la mienne reçoit la
> lumière sans me plonger dans l'obscurité. »*
>
> --- Thomas Jefferson, lettre à Isaac McPherson (1813)

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## Préambule --- Le transport n'est pas neutre

Le document précédent a établi ce qu'est le transport : un rapport entre
deux déplacements, accompli quand la donnée a fait sa part et que la
part du lecteur est praticable. Mais dire qu'un transport a eu lieu ne
dit pas encore *comment* il a eu lieu. Un transport peut être fidèle ou
trahissant, rapide ou lent, conservateur ou multiplicateur. Comme
l'inscription, le transport a ses propriétés, et ces propriétés ne sont
pas neutres : elles décident de ce qui arrive au bout du chemin.

Le quatrième document avait recensé les propriétés du flux d'observation
--- stocker, rejouer, consolider, transmettre, et le reste. Le présent
document recense, dans le même esprit, les propriétés du transport.
Trois retiennent l'attention, parce qu'elles commandent tout le reste du
tome : le transport a sa **fidélité**, il a sa **temporalité**, et il
**multiplie**. La troisième est la plus singulière, et c'est par elle
que le mouvement de la donnée se sépare le plus nettement du mouvement
des objets.

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## Partie I --- La fidélité du transport

### Une fidélité distincte de celle de l'inscription

Un transport peut être plus ou moins fidèle. Une copie peut être exacte
ou approximative, une traduction juste ou trahissante, une transcription
rigoureuse ou fautive. À chaque relais --- chaque support intermédiaire,
chaque conversion, chaque recopie ---, la donnée court le risque d'une
altération.

Cette fidélité du transport est distincte de la fidélité de
l'inscription, que le quatrième document avait posée comme l'une des
variables de l'optimum observationnel, sous le nom de probité.
L'inscription peut être parfaitement fidèle à son flux d'observation, et
le transport dégrader ensuite cette inscription : la donnée juste, mal
transportée, arrive faussée. Inversement, une inscription approximative
peut être transportée à l'identique, sans que le transport y ajoute
aucune faute : la fidélité du transport ne corrige pas l'infidélité de
l'inscription, elle ne fait que ne pas l'aggraver. Les deux fidélités
sont indépendantes, et il faut les juger séparément. Demander si une
donnée est fidèle, c'est en réalité poser deux questions : à quoi
a-t-elle été fidèlement prélevée, et a-t-elle été fidèlement acheminée.

### L'optimum de transport

Il existe sans doute un **optimum de transport**, à l'image de l'optimum
observationnel du quatrième document --- lequel comptait déjà le
transport parmi les coûts à arbitrer. La fidélité intégrale n'est pas
toujours le but : il y a un point où la fidélité est suffisante pour
l'usage, sans exiger une conservation totale là où elle ne sert à rien.

Une transcription sténographique d'un discours technique exige une
grande fidélité, car chaque terme compte. Le compte rendu d'une
découverte destiné au grand public peut être très condensé sans nuire à
son objet --- à condition d'être honnête sur sa propre condensation. Le
bon transport n'est donc pas le transport intégral : c'est le transport
qui sert son destinataire sans le tromper. Transporter tout, toujours, à
la plus haute résolution, serait à la fidélité de transport ce que la
sur-ingénierie était à l'observation : un coût engagé sans bénéfice,
parfois au détriment de la clarté.

La probité de transport se loge précisément là : non dans la promesse
impossible d'une fidélité absolue, mais dans l'honnêteté sur la part
qu'on a condensée. Une condensation avouée sert ; une condensation
masquée trompe. C'est la version, sur le versant du mouvement, de la
probité du prélèvement que le premier tome exigeait de l'inscription.

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## Partie II --- La temporalité du transport

### Tout transport prend du temps

Tout transport prend du temps. Ce temps peut être négligeable --- un
signal entre deux composants voisins --- ou considérable --- un
manuscrit voyageant des mois. Mais il n'est jamais nul. Aucun transport
n'est instantané au sens strict ; le plus rapide a encore une durée,
fût-elle imperceptible.

Or, pendant que la donnée voyage, le flux du réel continue de s'écouler.
Le premier document de ce tome l'a nommé : la navigation spatiale et la
navigation temporelle courent ensemble. La donnée *vieillit pendant son
transport*. Inscrite à l'instant *t* et reçue à *t + Δt*, elle est, à
son arrivée, déjà plus éloignée de son réel qu'elle ne l'était au départ
--- le réel a tourné un peu plus loin autour d'elle. Le transport est
lui-même une cause de péremption : il ajoute au vieillissement d'origine
le vieillissement du trajet.

### La disparition du Δt et le saut systémique

Cette observation prolonge la grille du cinquième document et éclaire le
saut systémique que le quatrième avait identifié dans l'instantanéité de
la transmission. L'instantanéité n'est pas seulement une accélération
technique : c'est la **suppression du Δt**, donc la suppression du
vieillissement de transport. La donnée arrive aussi fraîche qu'elle est
partie ; la durée propre du trajet est passée sous le seuil de la
perception.

Le saut tient précisément là. Tant que le transport avait une durée
sensible, chacun savait, en recevant une donnée, qu'elle avait vieilli
en chemin --- la lettre disait des nouvelles déjà anciennes, et l'on en
tenait compte. La transmission quasi instantanée efface ce délai et,
avec lui, l'avertissement qu'il portait. La donnée semble arriver du
présent même. Mais --- le premier document de ce tome l'a souligné ---
supprimer le vieillissement de *transport* ne supprime pas le
vieillissement *d'origine* : une donnée ancienne transmise
instantanément reste ancienne. L'instantanéité fait disparaître le seul
délai qu'elle pouvait faire disparaître, et masque par là le délai
qu'elle ne touche pas. C'est là un de ces écueils que le concept peut
pointer sans en dresser la carte : la fraîcheur de transport peut donner
le change pour une fraîcheur d'origine qui n'y est pas.

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## Partie III --- Le transport multiplie

### Transporter une donnée ne la déplace pas : cela en multiplie les porteurs

Voici la propriété la plus singulière de la donnée au regard des objets
matériels. Quand on transporte un objet, il quitte son lieu d'origine :
il est ici ou il est là, jamais aux deux. Quand on transporte une donnée
--- du moins une donnée numérique, mais déjà, en partie, une donnée
écrite recopiée ou imprimée ---, l'inscription d'origine reste où elle
était. Le transport, dans ce cas, ne déplace pas : il **multiplie**.

Cette propriété renoue avec un point que le cinquième document a établi
avec précision : la donnée n'est pas *dans* le support, elle est
*portée* par lui. La duplication porte sur la fixation --- elle copie
l'inscription d'un support vers un autre --- et ne touche pas à l'acte,
qui est unique et non répétable. Dupliquer le support ne crée donc pas
une seconde donnée comme on aurait deux pommes : cela multiplie les
porteurs d'un acte unique. On obtient la même donnée, présente en
plusieurs lieux à la fois. C'est pourquoi, le cinquième document le
disait, la donnée ne se *cède* pas comme une chose ; elle se *partage*
comme un fait : l'entité qui transmet n'est pas dépossédée, elle garde
une copie, et les deux copies sont la même donnée.

### Pourquoi cette propriété déroute les cadres hérités

Cette propriété n'est pas un détail. Elle est ce qui rend la donnée si
difficile à penser dans les cadres juridiques et économiques hérités du
droit de propriété sur les objets. Un vol matériel prive le propriétaire
de son bien ; une copie ne le prive de rien --- sauf de l'exclusivité de
possession, qui est tout autre chose que la possession elle-même. Le
troisième document du premier tome l'avait pressenti en distinguant la
propriété du *prélèvement*, qu'on peut tenir, de l'inappropriabilité du
*flux*, qui échappe. La multiplication par transport ajoute une couche :
même le prélèvement, une fois copié, cesse d'être un objet unique qu'on
posséderait exclusivement, puisque la copie est la même donnée et non
une autre.

On ne tranche pas ici les questions de droit que cela soulève --- elles
relèvent de la forme, et changent. On note seulement le fait de fond :
transporter une donnée, c'est généralement en multiplier les porteurs,
et un cadre conçu pour des objets qui se déplacent sans se multiplier
sera toujours en porte-à-faux avec elle.

### Les trois axes de la duplication

La duplication, qui est ainsi au cœur du transport, peut être
caractérisée selon trois axes, qui en mesurent les qualités et
permettent d'en comparer les formes.

Le **coût** : ce que la copie exige de moyens, d'énergie, de temps de
fabrication. Il a décru au fil des techniques, jusqu'à devenir, pour la
donnée numérique, si faible qu'on le néglige --- à tort, car il n'est
jamais nul.

La **vitesse** : la rapidité avec laquelle une copie est produite et
acheminée. Elle gouverne le vieillissement de transport examiné plus
haut : plus la duplication est rapide, moins la copie a vieilli en
chemin.

La **fidélité** : le degré auquel la copie reproduit l'original. La
duplication numérique atteint une fidélité parfaite --- la copie est
strictement identique ---, là où la recopie manuelle introduisait des
écarts à chaque relais.

Ces trois axes ne varient pas ensemble. Une copie peut être fidèle mais
lente, rapide mais coûteuse, bon marché mais infidèle. Caractériser une
forme de transport, c'est situer sa duplication sur ces trois axes. Et
c'est leur conjonction --- coût quasi nul, vitesse quasi instantanée,
fidélité parfaite --- qui définit le régime contemporain de la
duplication, et prépare le terrain du torrent.

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## Partie IV --- Ce que ces propriétés annoncent

### La diffusion potentiellement illimitée

De la multiplication découle une conséquence que les documents suivants
déploieront. Là où un transport matériel est un acte de déplacement
*fini* --- un bien va d'un point unique vers un point unique ---, le
transport d'une donnée par copie ouvre l'**indéfinition du nombre de
destinataires**. Une fois transmise une première fois, la donnée peut
l'être de nouveau, et encore, sans coût marginal proportionné. Le
transport de la donnée est, par construction, un acte de diffusion
potentielle.

C'est cette propriété qui rend possibles les grandes diffusions et les
communs ouverts ; c'est elle aussi qui rend difficiles à contenir les
fuites et les usages abusifs. Pour le meilleur et pour le pire, la
donnée transportée est une donnée aux porteurs potentiellement
démultipliés. Le geste d'échange, qui décidait d'un transport, engage en
réalité une diffusion dont il ne maîtrise pas le terme --- et c'est une
part de la responsabilité que le document précédent attachait à l'acte
d'échange.

### Du mouvement à sa stabilité apparente

Les propriétés recensées ici --- fidélité variable, vieillissement de
transport, multiplication --- décrivent le mouvement de la donnée d'un
lieu à un autre. Mais il existe un cas que ces propriétés éclairent par
contraste : celui des données qui paraissent ne pas bouger, les sources
stables, les références qu'on consulte sans qu'elles semblent vieillir.
Comment une donnée peut-elle paraître immobile alors que le réel, lui,
ne cesse de tourner autour d'elle ? C'est l'objet du document suivant :
naviguer sur place --- la stabilité apparente comme un certain rapport
entre la vitesse d'usage et la vitesse de péremption.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- la propriété de
duplication de la donnée et la distinction entre propriété du
prélèvement et inappropriabilité du flux ---, voir la *Bibliographie
raisonnée du Tome 2*. Le statut de méthode est posé dans la *Préface
méthodologique* ; la sténographie, le compte rendu de presse, le
manuscrit, la copie numérique relèvent du statut des illustrations. Les
concepts repris du premier tome --- l'optimum observationnel et le saut
systémique (document 4), la donnée portée et non cédée et la fraîcheur
qui ne se rattrape pas (document 5), l'inappropriabilité du flux
(document 3) --- y sont établis.

# Naviguer sur place

## *Les sources stables, ou la donnée qui paraît immobile parce que le réel coule lentement*

### *Tome 2 --- Document 5*

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> *« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. »*
>
> --- Héraclite, fragment 91

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## Préambule --- L'illusion de l'immobile

Le premier document de ce tome a posé la double navigation : la donnée
navigue dans l'espace, portée par un support, et « navigue » dans le
temps --- non qu'elle bouge, mais que le réel s'éloigne en tournant
autour d'elle. Les documents suivants ont examiné le déclenchement du
mouvement, sa structure, ses propriétés. Reste un cas qui semble
échapper à toute navigation : celui des données qu'on consulte comme des
points d'appui sûrs, et qui paraissent ne pas bouger. La table d'un
savoir constitué, une constante physique, la carte d'un territoire, un
dictionnaire : on les consulte aujourd'hui comme hier, et elles semblent
dire la même chose. Elles paraissent **immobiles**.

Cette immobilité est une illusion, et la dissiper éclaire en retour tout
le mouvement de la donnée. Aucune donnée n'échappe à la navigation
temporelle ; le cinquième document du premier tome l'a établi sans
exception : dès l'instant de l'inscription, le réel commence à
s'éloigner du point marqué. Si certaines données paraissent stables, ce
n'est pas que le réel ne s'en éloigne pas --- c'est qu'il s'en éloigne
si lentement, *relativement à l'usage qu'on en fait*, que la dérive est
imperceptible à l'échelle de cet usage. La stabilité n'est pas l'absence
de mouvement ; c'est un certain rapport entre deux vitesses.

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## Partie I --- La stabilité comme rapport de vitesses

### Deux vitesses en présence

Reprenons l'image du cinquième document, avec sa précision. La donnée
est un point fixe ; elle ne bouge pas. Ce qui bouge, c'est le réel, qui
s'éloigne du point que l'acte avait marqué --- la péremption n'est pas
un mouvement de la donnée, mais une relation entre une donnée immobile
et un réel mobile. La vitesse de cette relation, disait le document,
n'est pas une propriété de la donnée : c'est la vitesse du fragment de
réel dont elle fut extraite. Un réel qui change lentement s'éloigne
lentement du point marqué ; un réel qui change vite s'en éloigne vite.

À cette première vitesse --- celle de la péremption, imposée par le réel
--- il faut adjoindre une seconde : la **vitesse d'usage**, c'est-à-dire
la fréquence et l'échelle de temps auxquelles on se sert de la donnée.
On consulte un dictionnaire plusieurs fois par jour, mais le sens des
mots dérive sur des décennies. On consulte une constante physique
constamment, mais sa valeur établie ne bouge pas à l'échelle d'une vie.
La stabilité apparente naît de la rencontre de ces deux vitesses : une
donnée paraît stable quand sa vitesse de péremption est très inférieure
à sa vitesse d'usage --- quand le réel qu'elle prélève s'éloigne
beaucoup plus lentement qu'on ne se sert d'elle.

### Pourquoi la même donnée est stable ici, fugace là

Ce rapport de vitesses explique pourquoi une même donnée peut être tenue
pour stable dans un usage et fugace dans un autre. La position d'une
côte est une donnée stable pour le promeneur qui s'oriente d'une semaine
à l'autre ; elle est une donnée fugace pour le géomorphologue qui étudie
l'érosion sur le siècle. Rien n'a changé dans la donnée : c'est
l'échelle de l'usage qui a changé, et avec elle le rapport entre les
deux vitesses. La stabilité n'est donc jamais absolue ; elle est
toujours relative à un usage, qui fixe l'échelle à laquelle on regarde.

C'est pourquoi parler de « données stables » en soi est aussi trompeur
que parler de « données brutes » : cela attribue à la donnée une
propriété qui appartient en réalité au rapport entre elle et l'usage
qu'on en fait. Une source stable est une source dont le réel s'éloigne
assez lentement pour l'usage qu'on lui destine --- pas une source
soustraite à l'écoulement. C'est en ce sens, le premier tome l'a dit,
que l'homme *plante ses sources* entre son seuil de l'instantané et son
seuil de l'éternel : il choisit, dans le flux, des points dont la dérive
est assez lente pour qu'il puisse s'y appuyer.

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## Partie II --- Naviguer sur place

### Le mouvement de celui qui consulte

On peut alors comprendre ce que signifie « naviguer sur place ». Quand
on revient consulter une source stable, on ne la déplace pas --- elle
reste où elle est, et le document précédent a rappelé qu'une donnée mise
à disposition a fait sa part du transport. C'est nous qui nous déplaçons
vers elle, encore et encore. La source stable est le cas-limite du
rapport de transport où tout le poids est du côté du lecteur : la donnée
ne bouge pas, c'est le lecteur qui, à chaque usage, refait le chemin
vers elle.

Mais pendant que le lecteur navigue ainsi vers la source, le réel, lui,
continue de tourner autour de la donnée. Le lecteur revient au même
point ; le point, imperceptiblement, n'est plus tout à fait au même
endroit du flux. « Naviguer sur place », c'est cela : revenir vers une
donnée qu'on croit immobile, alors que le réel a dérivé lentement autour
d'elle. Le mouvement n'est pas dans la donnée qu'on consulte, ni dans le
lecteur qui y revient ; il est dans l'écart, qui se creuse à bas bruit,
entre ce que la donnée disait à son inscription et ce que dit le réel
présent.

### Le danger propre des sources stables

De là vient un danger propre à ces sources, et qui est l'inverse de leur
vertu. Leur vertu est qu'on peut s'y appuyer sans craindre une dérive
rapide. Leur danger est qu'on finit par oublier qu'elles dérivent. Une
donnée manifestement fugace porte sur elle l'avertissement de sa
fraîcheur : nul ne décide du présent avec le cours de la bourse d'il y a
dix ans. Mais une donnée tenue pour stable se prête à l'oubli de sa
propre navigation temporelle : on la consulte des années durant comme si
elle disait toujours le présent, jusqu'au jour où la dérive accumulée la
rend trompeuse sans que rien, à sa surface, l'ait signalé.

C'est l'un des écueils que le quatrième document avait pointés sans
pouvoir en dresser la carte : la donnée périmée traitée comme fraîche.
Les sources stables en sont le terrain d'élection, précisément parce que
leur dérive est lente et silencieuse. La probité du lecteur --- qui
n'est pas l'objet de ce tome, mais qu'on ne peut s'empêcher de nommer
ici comme sa limite --- consisterait à savoir, à chaque appui sur une
source stable, depuis combien de temps le réel a quitté le point qu'elle
marque. Le tome ne fait que poser le rapport de vitesses qui rend cette
vigilance nécessaire ; ce que le lecteur en fait lui appartient.

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## Partie III --- Ce que les sources stables éclairent

### Il n'y a pas de hors-flux

La leçon de fond est qu'il n'existe aucun hors-flux. Le premier tome
avait combattu l'idée que la donnée serait un objet soustrait au temps ;
le présent document combat son dernier refuge : l'idée qu'il y aurait,
au moins, certaines données --- les plus établies, les plus sûres ---
qui seraient sorties du courant. Il n'y en a pas. Les sources les plus
stables dérivent comme les autres ; le réel s'en éloigne seulement plus
lentement. Leur stabilité est un régime de la navigation, non une
exception à elle.

Cette absence de hors-flux prépare le concept central de la fin du tome.
Car si même les sources les plus lentes dérivent, alors l'accélération
générale de la production de données ne laisse rien intact : elle ne
fait pas que multiplier les données fugaces, elle accélère aussi, par
contagion, le réel que les sources stables prélevaient lentement. Quand
le réel lui-même est mis en mouvement par l'action humaine --- ce que le
tome nommera bientôt le régime « réel-marqué-par-nous » ---, les sources
qui étaient stables parce que leur réel s'éloignait lentement perdent
une part de leur stabilité : leur réel, désormais, s'éloigne plus vite.
La stabilité, qui était un rapport de vitesses, se dégrade quand l'une
des deux vitesses s'emballe.

### Vers le torrent

Le tome a maintenant établi tout ce qu'il faut pour penser le torrent.
Il a posé que la donnée navigue parce qu'elle est fixée, qu'un acte
d'échange déclenche son transport, que le transport est un rapport entre
deux déplacements dont la propagation est l'agrégat, que ce mouvement a
ses propriétés --- dont la multiplication ---, et qu'aucune donnée, pas
même la plus stable, n'échappe à la navigation temporelle. Reste à voir
ce qui advient quand ce mouvement, dans toutes ses dimensions,
s'accélère au point de changer de régime. C'est le moment que l'essai a
nommé le torrent, et c'est l'objet des trois derniers documents du tome.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- la péremption comme
relation entre une donnée immobile et un réel mobile, la vitesse de
péremption comme vitesse du réel prélevé, les trois âges de la donnée
---, voir la *Bibliographie raisonnée du Tome 2*. Le statut de méthode
est posé dans la *Préface méthodologique* ; le dictionnaire, la
constante physique, la côte vue par le promeneur et par le
géomorphologue relèvent du statut des illustrations. Les concepts repris
du premier tome --- les deux temps et la péremption (document 5), les
trois âges (document 3), la source plantée entre deux seuils (documents
5 et 6) --- y sont établis.

# Le torrent

## *Définition d'un régime, et pourquoi il porte notre signature*

### *Tome 2 --- Document 6*

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> *« Nous nous noyons dans l'information, mais nous sommes affamés de
> connaissance. »*
>
> --- John Naisbitt, *Megatrends* (1982)

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## Préambule --- Reprendre le torrent, mais le fonder

Le premier tome s'est achevé sur une image : le torrent. L'humanité,
disait le septième document, produit aujourd'hui en quelques années
l'équivalent de tout ce qu'elle avait accumulé auparavant, et ce rythme
s'accélère encore. Elle ne grave plus des entailles ; elle entretient en
permanence des flux d'observation innombrables. Le mot torrent désignait
ce moment : de l'eau vive --- une richesse, une force --- et ce qui peut
emporter, noyer, échapper.

Ce document reprend l'image, mais il ne se contente plus de la nommer :
il la **fonde** sur tout ce que le tome a établi. Le torrent n'est plus
une métaphore d'ouverture ; c'est désormais un concept que la double
navigation, l'acte d'échange, la propagation et les propriétés du
mouvement permettent de définir avec précision. Et cette définition fait
apparaître un point que l'image seule laissait dans l'ombre : le torrent
n'est pas une crue qui s'imposerait du dehors. Il porte notre signature.

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## Partie I --- Définition technique du torrent

### Ce qui distingue le torrent du flux

Le flux du réel coule de lui-même ; nul ne le produit. Le flux
d'observation est construit par l'homme, mais chaque flux pris isolément
reste mesuré, cadré par une intention. Le torrent est autre chose :
c'est le **régime** qu'atteint la circulation de la donnée quand la
multitude des flux d'observation, leur transport et leur propagation
s'accélèrent et s'agrègent au point que le débit d'ensemble change de
nature.

Le torrent se définit par la conjonction de plusieurs traits que le tome
a isolés un à un. Il y a, d'abord, la **multiplicité** des flux
d'observation entretenus en permanence --- non plus des prélèvements
ponctuels, mais des canaux innombrables qui captent un écoulement
continu. Il y a, ensuite, la **vitesse** du transport, poussée jusqu'à
la quasi-instantanéité, qui supprime le vieillissement de trajet et fait
arriver les données comme si elles sortaient du présent. Il y a, enfin,
la **multiplication** par copie, qui ouvre l'indéfinition du nombre de
destinataires et démultiplie les porteurs de chaque donnée sans coût
proportionné. Multiplicité des sources, vitesse du transport,
multiplication par copie : ces trois traits, que les documents
précédents ont établis séparément, définissent ensemble le torrent.

### Le torrent n'est pas un stock

Une erreur doit être écartée, la même que le septième document signalait
: le torrent n'est pas un stock qui s'accumulerait. Le premier tome a
établi que la donnée n'est pas un objet mais un prélèvement ; le torrent
n'est donc pas une réserve qui grossit, mais une multitude de
prélèvements en mouvement sur un réel qui continue de couler. Croire que
le torrent est un stock, c'est retomber dans l'ontologie objectale que
tout l'essai a défaite. Le torrent ne s'entasse pas : il circule. Et ce
qui circule vieillit pendant qu'il circule, se multiplie en se
propageant, et excède à mesure ce qu'aucune fenêtre n'en peut recevoir.

C'est pourquoi stocker n'est pas savoir, et accumuler n'est pas
comprendre. Le torrent peut grossir indéfiniment sans qu'aucune
connaissance ne croisse à proportion --- car la connaissance, le
troisième document du tome l'a établi, ne se propage pas avec la donnée
; elle exige la part du lecteur, que le torrent ne fournit pas. Un
torrent est une masse de données en circulation, pas une masse de
savoir.

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## Partie II --- Le torrent comme régime du réel marqué par nous

### Un seul réel, deux régimes

Voici le point que l'image seule laissait dans l'ombre, et qui doit
traverser tout le reste du tome sans se diluer. On serait tenté
d'opposer deux flux : l'un naturel et pur, le flux du réel ; l'autre
artificiel, le torrent de données. Cette opposition est fausse, et la
corriger est décisif.

Il n'y a qu'un seul réel qui s'écoule. Le sixième document du premier
tome l'a établi : l'homme n'observe pas le flux depuis une rive
extérieure ; il est une portion du flux, que le flux a façonnée de telle
sorte qu'elle est devenue capable de lire les autres portions. La vague
est faite de l'eau de l'océan. Ce que l'homme produit --- le torrent ---
est donc aussi du flux du réel ; il n'est pas une autre substance.

La distinction juste n'est pas *réel / artefact*, mais **réel-sans-nous
/ réel-marqué-par-nous** : un seul réel, deux régimes, selon que
l'action humaine y est inscrite ou non. Le torrent n'est pas ce que le
flux du réel aurait produit si l'homme n'avait pas agi. Il est, dans le
flux du réel, la **résultante de l'impact de l'homme** --- la part du
flux qui porte la signature de l'action humaine. Le distinguer
contrefactuellement, par ce qu'il ne serait pas sans nous, c'est le
rattacher au réel sans le naturaliser.

### La vitesse, nous l'avons mise

De là découle directement la responsabilité, et c'est la conséquence
capitale de ce document. **On ne peut pas dire « le réel va trop vite »
comme on dirait « il pleut ».** La pluie nous est faite ; la vitesse du
torrent, nous l'avons mise. La vitesse du flux de données --- et donc du
flux du réel que ce torrent impacte en retour --- est la responsabilité
de l'homme.

Ce garde-fou empêche de naturaliser le torrent. Une crue naturelle
s'impose du dehors, et l'on n'en répond pas ; le torrent, lui, est
creusé par nos propres actes --- d'inscription, d'échange, de
propagation. Il a un responsable : celui qui l'alimente. Cela ne
signifie pas qu'un individu le commande ; cela signifie qu'il est notre
résultante collective, et qu'on ne peut s'en déclarer ni l'auteur unique
ni la victime innocente. Le torrent est à nous, non comme une propriété,
mais comme une responsabilité.

Cette responsabilité prolonge un fil du premier document de ce tome. La
navigation temporelle, disions-nous, a sa source dans un écoulement que
nul ne commande --- mais l'homme n'y est pas pour autant passif,
puisqu'il impacte le réel. Le torrent est précisément le lieu où cet
impact devient massif : en accélérant le flux de données, l'homme
accélère le réel qu'il marque, donc la vitesse à laquelle ce réel
s'éloigne de chaque donnée prélevée. La péremption générale s'accélère
parce que nous avons accéléré le réel. C'est une raison de plus de ne
pas naturaliser le torrent : non seulement nous le produisons, mais en
le produisant nous précipitons le vieillissement de tout ce qu'il
charrie.

Cette responsabilité a une conséquence que les documents suivants
déploieront. Si le torrent était naturel, la seule attitude sensée
serait de s'en protéger comme d'une intempérie. Parce qu'il est nôtre,
une autre attitude devient possible --- et exigible : en répondre. Le
document suivant montrera comment le torrent se creuse lui-même, par une
boucle dont chaque pas est raisonnable et dont la somme ne l'est pas ;
et le dernier document du tome conduira cette responsabilité jusqu'au
seuil où la circulation produit plus que toute fenêtre n'en peut
recevoir.

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## Partie III --- Ce que le concept de torrent éclaire

### Les écueils, pointés et non décrits

Le septième document du premier tome avait posé une règle : le concept
peut *pointer* les écueils, comme une lampe éclaire la zone où regarder
; il ne peut pas en *dresser la carte détaillée*, car les écueils
dépendent des formes concrètes, et les formes changent. Le présent
document tient cette règle. Le torrent, en tant que régime, fait surgir
des écueils que l'essai nomme sans les décrire.

L'écueil de la confusion entre la donnée et le réel : plus le torrent
est large et fluide, plus il ressemble au fleuve, plus on oublie qu'il
n'en est qu'un canal --- démultiplié. L'écueil de la donnée périmée
traitée comme fraîche : le torrent, par la quasi-instantanéité de son
transport, masque le vieillissement d'origine sous la fraîcheur de
trajet, et met à portée des données dont rien, à leur surface, ne dit
depuis combien de temps le réel les a quittées. L'écueil de la
sur-ingénierie : le torrent incite à prélever toujours plus, bien
au-delà de l'optimum observationnel, comme si la masse valait par
elle-même. Ces écueils, l'essai les éclaire ; il laisse au lecteur le
soin d'en dresser, dans son présent, la carte que le concept ne peut
tracer à sa place.

### Le torrent rend le problème pensable

L'apport du concept n'est pas de juger le torrent --- l'essai ne dit pas
qu'il est un bien ou un mal, ce serait un jugement de forme, daté. Son
apport est de rendre le torrent **pensable**. Un torrent qu'on pense est
déjà un torrent dans lequel on ne se contente plus de se laisser
emporter. Le tome a forgé les instruments qui permettent de le regarder
avec clarté : la double navigation montre qu'il vieillit en circulant ;
la propagation montre qu'il ne transporte pas la connaissance qu'il
semble charrier ; le régime « réel-marqué-par-nous » montre qu'il est
notre résultante, non une fatalité.

Reste à comprendre *pourquoi* il grossit --- non par accident, mais par
une dynamique propre. Car le torrent ne se contente pas d'exister : il
se creuse, il s'amplifie, il entretient sa propre crue. C'est cette
dynamique, l'auto-amplification, qu'examine le document suivant --- et
c'est elle qui révélera que le torrent grossit faute, non de
connaissance, mais de sagesse.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- le torrent et la
règle qui consiste à pointer les écueils sans les décrire, l'homme comme
portion du flux et la vague faite de l'eau de l'océan ---, voir la
*Bibliographie raisonnée du Tome 2*. Le statut de méthode est posé dans
la *Préface méthodologique* ; le torrent, la crue, la vague et l'océan
sont des images directrices relevant de ce statut. Les concepts repris
du premier tome --- le torrent (document 7), la donnée comme prélèvement
et non comme stock (document 3), le régime « réel-marqué-par-nous »
dérivé de l'homme-portion-du-flux (document 6) --- y sont établis.

# L'auto-amplification

## *La boucle qui creuse son propre lit, et le silence de la sagesse*

### *Tome 2 --- Document 7*

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> *« Il ne suffit pas d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de
> l'appliquer bien. »*
>
> --- René Descartes, *Discours de la méthode* (1637)

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## Préambule --- Pourquoi le torrent grossit

Le document précédent a défini le torrent et établi qu'il porte notre
signature : il est le réel marqué par nous, et sa vitesse, nous l'avons
mise. Mais dire que le torrent est nôtre ne dit pas encore *pourquoi* il
grossit. On pourrait croire qu'il grossit par décision --- que
quelqu'un, quelque part, voudrait qu'il enfle. Ce n'est pas le cas, et
c'est ce qui rend la chose redoutable. Le torrent grossit sans que
personne n'ait à vouloir sa croissance comme telle, par des dynamiques
qui produisent les conditions de leur propre poursuite.

Il en est deux, complémentaires et de même rang. La première est une
**boucle** : plus de données appellent plus d'automatisation, qui
produit elle-même plus de données. La seconde est la **coexistence des
régimes** : quand un nouveau régime d'observation s'installe, l'ancien
ne disparaît pas d'un coup, et les deux se cumulent le temps d'une
transition qui n'en finit pas. La boucle creuse le lit du torrent ; la
coexistence en élargit les berges. Ce document décrit successivement ces
deux moteurs, puis en propose le diagnostic commun au moyen de la chaîne
étendue que le quatrième document avait posée. Le diagnostic est précis,
et il déplace le lieu du problème : aucun de ces moteurs ne relève d'un
défaut de connaissance, l'un et l'autre relèvent d'un défaut de sagesse.
Le torrent grossit non par excès de bêtise, mais par absence d'arbitrage
sage.

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## Partie I --- La boucle qui creuse son lit

### Le mécanisme

La boucle d'auto-amplification se décrit en quelques pas, dont chacun
est conséquence du précédent.

Plus de données circulent. Pour les traiter --- car aucune fenêtre
humaine n'y suffit ---, on automatise. L'automatisation, pour
fonctionner, observe : elle prélève des données sur son propre
fonctionnement, sur les flux qu'elle traite, sur les résultats qu'elle
produit. Ces nouvelles données rejoignent le torrent et appellent, à
leur tour, davantage d'automatisation pour être traitées. Et la boucle
repart, un cran plus haut.

Chaque tour de boucle creuse le lit du torrent un peu plus profond.
L'automatisation ne se contente pas de traiter le flux : elle en
produit, et le flux qu'elle produit justifie une automatisation accrue,
qui produit plus de flux encore. C'est une rétroaction positive --- au
sens technique, où l'effet renforce sa propre cause. Rien n'arrête la
boucle de l'intérieur, car rien, dans la boucle, n'a pour fonction de
l'arrêter. Elle est faite pour croître.

Cette boucle prolonge un mouvement que le premier document de l'essai
avait identifié : confier à l'outil ce qui est répétitif pour libérer
l'attention vers ce qui demande une décision. L'automatisation traite le
répétitif --- compter, classer, trier, transmettre. Mais là où ce
mouvement libérait jadis l'attention, la boucle contemporaine la sature
: le répétitif automatisé produit lui-même des données, qui appellent un
nouveau traitement répétitif, sans que l'attention libérée ait le temps
de se porter sur la décision. Le geste ancien creusait un lit ; la
boucle le creuse sans fin.

### Pourquoi la boucle est invisible comme problème

Le caractère redoutable de cette boucle tient à ce que chacun de ses pas
est, pris isolément, parfaitement raisonnable. Automatiser un traitement
qu'aucune fenêtre humaine ne peut plus assumer est rationnel. Observer
le fonctionnement de cette automatisation pour l'améliorer est
rationnel. Traiter les données ainsi produites est rationnel. À aucun
moment on ne rencontre un pas déraisonnable qu'on pourrait pointer du
doigt. Le problème n'est dans aucun pas ; il est dans la **somme** des
pas, et la somme n'est le projet de personne.

C'est ce qui distingue l'auto-amplification d'une faute ou d'une
négligence. Il n'y a personne à blâmer pour un pas en particulier, parce
qu'aucun pas n'est blâmable. La difficulté est d'un autre ordre : elle
est que des décisions localement justes composent un résultat
globalement intenable. Et un résultat qui n'est le projet de personne
est un résultat que personne ne se sent tenu d'arbitrer.

La boucle n'est cependant pas le seul moteur. Elle décrit comment le
torrent se creuse en profondeur, par rétroaction ; il faut maintenant
décrire comment il s'élargit, par cumul --- et ce second moteur tient à
la manière dont les régimes d'observation se succèdent.

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## Partie II --- La coexistence des régimes

### Un saut systémique n'est pas spontané

Le quatrième document du premier tome a posé la notion de saut
systémique : ces moments où un changement de régime d'observation ne
fait pas que rendre l'ancien plus rapide ou moins coûteux, mais en
change la nature --- la transmission qui devient quasi instantanée, la
fusion de la bibliothèque, du bibliothécaire et du conteur. On serait
tenté de se représenter un tel saut comme un basculement net : un jour
l'ancien régime, le lendemain le nouveau, l'ancien aboli. Ce n'est
jamais ainsi qu'un saut s'opère.

La raison en est que le saut ne se produit pas dans l'abstrait, mais
doit être assimilé par des lecteurs situés. Le sixième document du
premier tome l'a établi : un lecteur ne perçoit le réel qu'à travers une
fenêtre, bornée par ses facultés, son corpus, ses compétences. Un
nouveau régime d'observation exige de chaque lecteur qu'il assimile le
saut à la mesure de cette fenêtre --- qu'il acquière les compétences
requises, et qu'il déplace parfois sa fenêtre pour s'y adapter. Or cette
assimilation ne se fait ni partout, ni au même rythme. Les générations
exposées tôt à un nouveau régime l'appréhendent aisément, comme une
évidence ; celles qui l'ont rencontré tard exigent, pour continuer
d'agir, que les services anciens se maintiennent dans leur forme
antérieure. Entre les deux, une transition s'installe --- et cette
transition n'est pas un instant, c'est une durée, parfois une génération
entière.

Pendant toute cette durée, les deux régimes **coexistent**. La société
intègre les nouveaux flux d'observation sans supprimer ceux qu'ils
devaient remplacer, parce qu'une part de ses lecteurs situés dépend
encore des anciens. Le saut n'abolit pas : il superpose. Et tant que
dure la superposition, ce ne sont pas un mais deux dispositifs
d'observation qu'il faut entretenir pour le même objet.

### La coexistence ajoute au débit

Cette coexistence a une conséquence directe sur le torrent : elle ajoute
du débit. Et elle l'ajoute de trois manières, qu'il faut distinguer.

Par la multiplication des formats, d'abord. Les mêmes données, de nature
fondamentale identique, se trouvent démultipliées dans des formats
divers --- l'un pour le régime ancien, l'autre pour le nouveau, parfois
plusieurs pour les états intermédiaires de la transition. Une même
information de fond est inscrite, transportée, propagée en plusieurs
versions parallèles, non parce qu'elle aurait changé, mais parce qu'elle
doit rester accessible à des lecteurs dont les fenêtres diffèrent.

Par le maintien des chemins parallèles, ensuite. Quand plusieurs moyens
conduisent au même résultat, la transition ne tranche pas en faveur d'un
seul : elle les conserve tous, le temps que chacun trouve ou perde ses
usagers. Plusieurs voies vers un résultat unique sont maintenues actives
en même temps, et chacune entretient son propre flux d'observation.

Par la conservation de secours, enfin. La suppression d'un flux
d'observation n'est jamais aussi nette qu'on la déciderait. On conserve
l'ancien « au cas où », comme solution de repli si le nouveau venait à
défaillir. Mais conserver un dispositif en réserve, ce n'est pas
l'éteindre : un flux d'observation maintenu en secours reste un flux
d'observation actif, qui prélève, inscrit et occupe sa part du débit,
fût-il peu sollicité.

L'illustration la plus immédiate en est le courrier. Le courrier postal
n'a pas disparu avec le courrier électronique : certaines données
doivent encore parvenir physiquement, sous une forme que le numérique ne
remplace pas. Mieux, le numérique l'a relancé sous un autre format : le
lecteur contemporain reçoit moins de lettres, mais bien plus de colis,
dont l'acheminement est lui-même piloté par un flux d'observation
numérique. L'ancien régime de transport n'a pas été aboli ; il a été
maintenu, déplacé, et finalement réalimenté par le nouveau. On observe
des dynamiques voisines ailleurs --- une ressource moins sollicitée dont
l'usage se redéploie vers des emplois de second plan plutôt que de
cesser, et qu'on conserve en réserve ; mais ce ne sont là que des échos,
et le fond ne tient pas à eux. Le fond est que la transition entre
régimes, parce qu'elle est lente et qu'elle ménage des lecteurs aux
fenêtres inégales, additionne les débits au lieu de les substituer.

### Une transition qui n'en finit pas

Reste à mesurer pourquoi ce moteur, contrairement à ce que son nom de «
transition » suggère, ne s'épuise pas. Une transition, dirait-on, a un
terme : l'ancien régime finit par s'éteindre, et le surcroît de débit
avec lui. Cela serait vrai si les sauts systémiques étaient rares et
espacés. Mais le torrent est précisément le régime où les sauts se
succèdent sans laisser à aucune transition le temps de s'achever. Avant
que l'assimilation du régime précédent soit complète, un nouveau saut
survient, qui ouvre sa propre transition et sa propre coexistence. Les
superpositions ne se résolvent pas l'une après l'autre : elles
s'empilent. Ce n'est plus une transition, mais un régime permanent de
transition --- et c'est pourquoi la coexistence, loin d'être un état
provisoire, est un moteur durable de l'élargissement du torrent.

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## Partie III --- Le diagnostic par la chaîne étendue

### Tous les maillons relèvent de la connaissance

Le quatrième document a posé la chaîne étendue : du flux du réel au flux
d'observation, puis aux données élémentaires, aux données consolidées, à
l'information, à la connaissance, à la sagesse. La sagesse, que le
deuxième document définissait comme l'application de la connaissance à
bon escient dans une situation singulière, en est le sommet. Cette
chaîne fournit l'instrument exact pour diagnostiquer les deux moteurs à
la fois --- car ils partagent, on va le voir, un même défaut.

Examinons-les à cette lumière. Du côté de la boucle : « Comment traiter
plus de données ? » --- question de connaissance. « Comment observer le
fonctionnement de l'automatisation ? » --- question de connaissance. «
Comment améliorer le traitement ? » --- question de connaissance. Du
côté de la coexistence : « Comment maintenir l'ancien format en
parallèle du nouveau ? » --- question de connaissance. « Comment garder
le dispositif ancien disponible en secours ? » --- question de
connaissance. Chaque pas, dans l'un et l'autre moteur, est une question
de *comment* : comment observer plus, comment maintenir l'existant,
comment ménager toutes les fenêtres. La connaissance répond
admirablement à ces questions, et c'est pourquoi la boucle tourne si
bien et la coexistence se prolonge si aisément.

Mais aucun de ces pas ne pose la question que seule la sagesse pose :
*faut-il ?* Faut-il observer plus ? Faut-il automatiser davantage ?
Faut-il maintenir indéfiniment l'ancien régime à côté du nouveau, ou
faut-il accepter d'éteindre un service dont quelques lecteurs dépendent
encore ? Quel intérêt présent prévaut sur l'intérêt en devenir ? La
connaissance dit comment faire ce qu'on fait ; elle ne dit jamais s'il
faut le faire. Cette question-là n'est dans aucun maillon des deux
moteurs, parce qu'ils sont tout entiers faits de connaissance et que la
sagesse n'y a pas de place assignée.

### Le torrent grossit par absence d'arbitrage sage

Le diagnostic est alors net : **le torrent grossit par absence
d'arbitrage sage.** Il n'enfle pas parce que la connaissance manque ---
elle abonde, c'est même son abondance qui fait tourner la boucle et qui
rend la coexistence si commode. Il enfle parce que la sagesse ne tranche
pas, parce que la question *faut-il ?* n'est posée par aucun des
maillons qui composent ces dynamiques. Chaque moteur optimise localement
--- chaque pas est sage *localement* --- sans que rien n'arbitre
globalement et dans la durée. Chaque pas est sage, et la somme est
folle.

Ce résultat déplace le lieu du problème. On pourrait croire qu'il faut,
contre le torrent, plus de connaissance --- de meilleurs traitements, de
meilleures observations, de meilleurs moyens de maintenir l'ancien à
côté du nouveau. Mais plus de connaissance, c'est précisément ce qui
alimente la boucle et facilite la coexistence. Ce qui manque est d'un
autre ordre : un arbitrage qui ne soit pas un maillon de plus dans la
chaîne du *comment*, mais une instance du *faut-il*. Le torrent ne se
résout pas en bas, par plus de technique ; il se résout --- si tant est
qu'il se résolve --- en haut, par la sagesse qui décide de ce qu'il faut
faire de la technique, et de ce qu'il faut, le moment venu, cesser de
maintenir.

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## Partie IV --- Le fil de la sagesse collective

### D'une sagesse individuelle à une sagesse collective

Ici s'ouvre, sur le principe, un fil que les deux derniers tomes portent
ensemble. Le deuxième document parlait de sagesse dans une situation
*singulière* --- donc, implicitement, individuelle : un homme qui
applique sa connaissance à bon escient, ici, maintenant. Le torrent
force à penser autre chose : une **sagesse collective**. Mais avant de
la nommer, mesurons ce que l'individu peut, et ce qu'il ne peut pas ---
car le second moteur, fait d'adoptions et de refus, donne à chacun une
prise qu'il ne faut ni surestimer ni nier.

L'individu a une prise, et elle est élémentaire. Adopter un nouveau
régime ou ne pas l'adopter, c'est l'acte premier dont la coexistence est
faite : qui adopte dit oui, qui n'adopte pas dit non, et le moyen qu'on
cesse d'employer perd, à proportion, sa raison d'être. Cette prise est
réelle, mais son effet ne vaut qu'**agrégé** : un refus isolé ne fléchit
rien, un refus partagé par le grand nombre rend un moyen inutile et
force l'inflexion. C'est une puissance par fédération --- non par
décision. Aucun observateur isolé ne décide, pour le torrent tout
entier, qu'il faut cesser d'observer plus ni éteindre tel régime ancien
; mais le grand nombre, par ses adoptions et ses refus, y pèse sans
l'avoir décidé.

Une dissymétrie se remarque alors entre les deux faces de cette prise.
Face à l'adoption d'un moyen, l'abstention n'existe pas vraiment comme
troisième position : ne pas adopter --- qu'on le refuse, ou qu'on ne
soit pas en capacité de l'adopter, quitte à le devenir plus tard si la
compétence devient accessible --- produit le même effet que le refus.
Pour le moyen, le silencieux et celui qui décline sont également des
non-usagers. L'abstention ne réapparaît comme position distincte que là
où le choix est *exposé* --- rendu visible, énoncé, pesé dans la
délibération collective --- et où la capacité d'adopter est *acquise* :
alors seulement « je n'adopte pas, bien que je le pourrais » devient un
refus délibéré, et « je m'abstiens de peser » une troisième voie,
distincte du oui et du non.

Cette dissymétrie dessine deux niveaux de décision. Au niveau
**individuel**, la prise est binaire et son effet vient du nombre :
c'est la puissance qu'une communauté fédère par ses usages réels. Au
niveau **collectif**, un système institué délibère *sur* la répartition
de ces choix --- jusqu'où contraindre l'adoption, que protéger chez ceux
qui ne transitent pas, quel régime soutenir ou laisser s'éteindre. Ce
niveau est réflexif : la société y observe ce que ses propres choix
d'observation et d'adoption produisent. C'est, au sens que le premier
document donnait à ce terme, un acte **méta-cognitif** --- non plus
observer le monde, mais observer ce que notre observation du monde a
fait de lui --- porté cette fois non par un individu, mais par les
institutions qu'une société se donne.

La sagesse collective serait donc cette capacité, non plus d'un individu
mais d'une société, à arbitrer l'intérêt présent contre l'intérêt en
devenir. C'est l'apport propre de ce fil, et il prolonge la définition
héritée sans la contredire : appliquer la connaissance à bon escient,
mais à l'échelle d'une collectivité et dans la durée, là où chaque
acteur isolé n'a sous les yeux que son pas, localement sage. L'intérêt
présent, lui, agit aux deux niveaux : en bas, celui qui a intérêt à ce
qu'un régime s'installe œuvre à contraindre son adoption ; en haut, il
pèse sur la délibération qui tranchera la répartition. La sagesse
collective n'arbitre donc pas dans le vide : elle arbitre la composition
de ces choix élémentaires.

### L'abstention n'est pas neutre

Le fil culmine sur un point à énoncer explicitement, car il est le plus
important et le moins évident : **l'abstention n'est pas neutre.** On
l'entend ici au niveau où l'abstention existe vraiment --- celui où le
choix est exposé et la capacité acquise, et non celui de l'adoption
privée, où ne pas adopter se confond avec refuser.

On pourrait croire que ne pas exprimer sa sagesse --- s'abstenir,
laisser faire, ne pas peser sur l'arbitrage collectif --- laisse un vide
équilibré, un terrain neutre où les choses trouveraient d'elles-mêmes
leur mesure. C'est faux. Ne pas peser ne laisse pas un vide : cela
laisse la place à une sagesse *orientée*. Car ceux qui ont un intérêt
présent, eux, se mobiliseront toujours ; leur sagesse sera celle de leur
intérêt, à bon ou à mauvais escient. L'abstention du plus grand nombre
ne produit donc pas l'équilibre : elle produit un déséquilibre en faveur
des intérêts présents les mieux organisés.

La sagesse collective n'est donc pas la somme spontanée des sagesses
individuelles, qui adviendrait toute seule si chacun se taisait. Elle
est ce qui advient --- ou ce qui manque --- selon que chacun s'implique
ou s'abstient. En dernier ressort, c'est une affaire d'implication. Le
torrent ne grossit pas seulement parce que la boucle tourne et que les
régimes se superposent ; il grossit aussi parce que la sagesse qui
pourrait l'arbitrer s'abstient, et que son abstention laisse le champ
aux intérêts qui, eux, ne s'abstiennent jamais.

### Ce que ce fil prépare

Ce fil est ici un **diagnostic** : il explique pourquoi le torrent
grossit et où manque l'arbitrage. Il sera repris au tome suivant comme
**critère** --- car les attitudes que le lecteur peut prendre face au
torrent qui le déborde seront jugées, en partie, à l'aune de cette
sagesse collective. Le présent tome ne déploie pas ce versant : il pose
seulement que l'arbitrage manque, et que son absence n'est pas neutre.
Le dernier document du tome va maintenant conduire la dynamique
d'auto-amplification jusqu'à son terme --- le point où la circulation
accélérée produit plus de données qu'aucune fenêtre n'en peut recevoir.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- la chaîne étendue et
le sommet de la sagesse, ainsi que le saut systémique (document 4 de
l'essai), la sagesse comme application de la connaissance à bon escient
dans une situation singulière (document 2), le lecteur situé borné par
sa fenêtre (document 6), le mouvement « confier à l'outil ce qui est
répétitif » et la métacognition --- observer ce que notre observation du
monde produit --- (document 1) ---, voir la *Bibliographie raisonnée du
Tome 2*. Le statut de méthode est posé dans la *Préface méthodologique*
; la boucle, le lit creusé, la formule « chaque pas est sage, la somme
est folle », le courrier postal et le colis, et l'écho des ressources
dont l'usage se redéploie relèvent du statut des illustrations. La
coexistence des régimes comme second moteur de l'auto-amplification, la
dissymétrie entre adoption et abstention, les deux niveaux de décision,
la sagesse collective et l'abstention non neutre sont l'apport propre de
ce tome, prolongeant le saut systémique et la métacognition du document
1, le saut systémique du document 4 et la sagesse individuelle du
document 2.

# Le torrent qui se sait

## *La vitesse, le sur-débit, et la trace qui menace au bord du lecteur*

### *Tome 2 --- Document 8*

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> *« Où est la sagesse que nous avons perdue dans la connaissance ? Où
> est la connaissance que nous avons perdue dans l'information ? »*
>
> --- T. S. Eliot, *The Rock* (1934)

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## Avertissement

Ce document clôt le second tome, et il occupe une place singulière : il
est le **seuil**. Tout le tome a construit le mouvement de la donnée
jusqu'à ce point ; ce document le mène à son terme, et s'arrête net là
où commence le tome suivant. Cette frontière n'est pas un effet de
composition : elle est de fond. Le tome traite la circulation ; il ne
traite pas la lecture. Aussi ce document nommera-t-il la **trace** comme
un produit possible du mouvement --- mais toujours au futur ou au
conditionnel, comme une *menace*, jamais comme un fait accompli. Dire
qu'une donnée *est* une trace supposerait un acte de lecture, ou son
absence constatée ; or la lecture est l'objet du tome suivant. Le
présent document s'arrête au bord du lecteur, et tient ce bord avec
rigueur. C'est le seul point du tome où une note d'avertissement propre
est nécessaire, parce que c'est le seul où la discipline de la ligne de
partage doit être tenue phrase après phrase.

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## Préambule --- Le torrent qui se sait

Le document précédent a montré comment le torrent se creuse lui-même,
par une boucle dont chaque pas est raisonnable et dont la somme ne l'est
pas, faute d'arbitrage sage. Reste à conduire cette dynamique à son
terme : que produit, à la fin, un torrent qui s'accélère sans cesse ?

Le titre de ce document indique la réponse, et le déplacement qu'elle
opère. Le torrent, jusqu'ici, était décrit du dehors --- comme un régime
qu'on observe. Ce document le décrit du point où il devient un problème
: celui d'un regard fini placé devant un débit infiniment croissant. Un
torrent *qui se sait* est un torrent ressaisi depuis la situation de
celui qui doit en recevoir quelque chose, et qui découvre qu'il ne le
peut pas tout. C'est ici que le tome touche à sa limite, et qu'il la
nomme.

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## Partie I --- La chaîne de la vitesse à la menace de la trace

### De la vitesse au sur-débit

Reprenons les acquis du tome et nouons-les en une chaîne. Plus la donnée
circule vite --- par la quasi-instantanéité du transport, établie au
quatrième document. Plus elle circule vite, plus le réel en est impacté
--- car le torrent est le réel marqué par nous, établi au sixième
document, et sa vitesse, nous l'avons mise. Plus le réel est impacté,
plus il s'éloigne vite du point que chaque acte avait marqué --- c'est
la navigation temporelle du premier document, accélérée par
l'emballement du réel lui-même. Et plus le réel s'éloigne vite, plus les
sources qu'on tenait pour stables perdent leur stabilité --- car la
stabilité, le cinquième document l'a montré, n'était qu'un rapport de
vitesses que l'emballement dégrade.

Au terme de cette chaîne, un fait s'impose, qui est le dernier concept
du tome : le **sur-débit**. La circulation accélérée fabrique plus de
données en mouvement qu'aucun regard fini n'en peut suivre. À cette
source de débit --- la vitesse --- s'en ajoute une seconde, que le
document précédent a établie : la coexistence des régimes, qui
démultiplie les formats et maintient les chemins parallèles le temps de
transitions qui ne s'achèvent jamais. La vitesse fait monter le débit ;
la coexistence l'élargit. Les deux moteurs de l'auto-amplification
convergent ici, vers un même excès. Ce n'est pas une appréciation ;
c'est un fait de circulation, mesurable en principe. Il y a, à un
instant donné, un débit de données qui excède toute capacité de
réception. Le tome a établi la production de ce débit ; c'est son
dernier acquis, et le point exact où il s'arrête.

### Le sur-débit relatif à la fenêtre

Ce sur-débit demande une formulation soigneuse, car il est le concept où
le tome touche à sa limite. Le flux du réel n'a pas de débit absolu ; il
prend un débit *relativement au fragment observé*. De même, le torrent
n'excède pas dans l'absolu : il excède *relativement à une fenêtre*. Le
sixième document du premier tome l'a établi : tout lecteur ne perçoit
qu'une bande du spectre des temps, bornée par un seuil de l'instantané
et un seuil de l'éternel --- il est un lecteur situé, et sa fenêtre est
finie. La donnée qui circule s'écoule par rapport à cette fenêtre finie.
Quand la production augmente sans que la fenêtre s'élargisse à
proportion, ce n'est pas la fenêtre qui grandit : c'est le débit qui
monte. Et ce sur-débit, relatif à la fenêtre, brouille ce qu'on pourrait
percevoir du réel à travers elle.

Le sur-débit est donc le sur-débit *relatif à la fenêtre*. C'est un fait
de circulation --- le tome l'établit comme tel : il y a, objectivement,
plus de données en mouvement qu'aucune fenêtre n'en peut absorber. Ce
que devient ce qui passe devant une fenêtre sans y entrer, le tome ne le
dit pas --- car cela engage la fenêtre, c'est-à-dire le lecteur, et le
lecteur est l'affaire du tome suivant.

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## Partie II --- La trace nommée comme menace

### Ce que le tome peut dire de la trace

Le sixième document du premier tome a établi une distinction qui revient
ici en pleine lumière : la trace est du réel lisible qui n'est pas lu ;
la donnée est une trace que quelqu'un a lue, ou une inscription qu'un
lecteur déchiffrera. Entre la trace et la donnée, il y a un seuil que
rien ne franchit tout seul : il faut un lecteur.

Le sur-débit place le tome juste devant ce seuil --- et l'interdit de le
franchir. Car on peut dire ceci, et seulement ceci : quand la
circulation produit plus de données qu'aucune fenêtre n'en peut
recevoir, alors une part de ces données *risque* de n'être lue par
personne. Elle *pourrait* passer devant les regards sans qu'aucun ne la
saisisse. Elle *menace* de n'être qu'une inscription qui défile, une
marque qui passe --- c'est-à-dire de retomber à l'état dont le sixième
document parlait : du réel lisible que nul ne lit. Le sur-débit
fabrique, en puissance, les conditions de l'illisibilité.

Mais le tome ne peut pas dire qu'une donnée *est* devenue une trace. Le
dire supposerait de constater qu'aucun lecteur ne l'a lue ni ne la lira
--- un constat qui porte sur la lecture, donc qui excède la circulation.
Le tome tient le futur et le conditionnel : la donnée *pourrait* n'être
pas lue, elle *menace* de retomber en trace, la circulation *produit les
conditions* de l'illisibilité. Il ne dit jamais : elle est une trace. Ce
basculement --- de la menace au fait --- appartient au lecteur, et le
lecteur appartient au tome suivant.

### Pourquoi cette retenue n'est pas une prudence de style

Cette retenue n'est pas un scrupule de formulation ; elle est commandée
par la thèse même du tome. La thèse du tome est : *la donnée navigue
parce qu'elle est fixée*. Le tome est allé jusqu'au point où la
navigation devient si rapide qu'elle excède toute fenêtre --- et il
s'arrête là, parce qu'au-delà, ce n'est plus la navigation qui est en
jeu, c'est la réception. Franchir le seuil, ce serait abandonner la
thèse de la circulation pour une thèse de la lecture, qui n'est pas la
sienne. Le tome préserve sa thèse intacte en s'arrêtant exactement où la
circulation cède la place à la lecture.

C'est ce qui fait de ce point un seuil et non une simple fin. Une fin
clôt ; un seuil ouvre sur autre chose. Le sur-débit est le dernier mot
de la circulation et le premier problème de la réception. Le tome le
pose comme dernier mot ; il le laisse, comme premier problème, à qui
reprendra de l'autre côté.

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## Partie III --- Ce que le seuil laisse au tome suivant

### La question retournée

Le tome a décrit le sur-débit du côté de la **production** : la
circulation le fabrique, c'est un fait objectif. Il reste une autre
face, que le tome aperçoit sans la traiter : le sur-débit du côté de la
**réception** --- un regard fini qui le subit. Ces deux faces sont
celles d'un seul concept, et c'est ce qui en fait une soudure entre les
deux tomes plutôt qu'une frontière. La donnée qui, ici, est illisible
*en puissance* parce que le débit excède toute fenêtre, deviendra, de
l'autre côté, soit trace si nul ne la lit, soit donnée si un lecteur
situé la lit. Le tome ne franchit jamais ce *soit... soit* ; le tome
suivant ne traitera que de lui.

La question que le tome laisse ouverte se formule donc ainsi : que
devient ce qui n'est pas lu ? Et : que peut un lecteur qui se sait
débordé ? Ce ne sont pas des questions de circulation --- la circulation
a fait sa part, elle a porté plus que tout regard n'en peut suivre. Ce
sont des questions de lecture. Le tome les pose comme on tend la main
par-dessus un seuil, sans le franchir.

### Le garde-fou transmis

Une chose, pourtant, doit traverser ce seuil sans se diluer, car elle
vaut des deux côtés : le torrent est notre résultante, non une fatalité
naturelle. Le sixième document l'a établi ; redisons-le au moment de
passer la main, parce que la suite en dépend. Si le torrent était
naturel, le sur-débit serait une intempérie : on s'en protégerait, on
s'y résignerait, et il n'y aurait rien à en répondre. Parce qu'il est
nôtre --- parce que la vitesse, nous l'avons mise ---, le sur-débit est
quelque chose dont on porte la responsabilité. Le lecteur qui se sait
débordé n'est pas une victime de la pluie ; il est une portion de ce qui
a creusé le torrent. Cela ne change rien à la circulation, qui a fait sa
part. Cela change tout à ce que le tome suivant pourra exiger du lecteur
--- mais c'est au tome suivant de le dire.

### La dernière phrase du tome

Le premier document de ce tome a ouvert sur une idée : la donnée est le
moyen que l'homme s'est donné pour ne pas tout laisser emporter par le
flux du réel --- la prise qu'il arrache au courant pour qu'un fragment
du présent demeure et puisse être transmis. Le tome s'achève sur le
retournement de ce moyen. Car ce qui devait retenir le présent contre
l'oubli produit désormais plus de données qu'aucun regard n'en peut
suivre ; et ce qui passe sans être saisi ne demeure pas davantage que ce
que le flux aurait emporté. La donnée a navigué parce qu'elle était
fixée ; elle a navigué jusqu'à excéder toute fenêtre ; et au terme de sa
navigation, elle attend, à portée de regards qui ne peuvent tous la
suivre, qu'un lecteur situé en fasse une donnée vivante --- ou qu'aucun
ne le fasse, et qu'elle ne porte plus que son inscription. L'instrument
que l'homme s'était donné pour retenir le monde menace, à force
d'abondance, de le laisser de nouveau filer. Ce qui se décidera là ne se
décide pas dans la circulation. Cela se décide dans la lecture. Et la
lecture commence où ce tome finit.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- la trace et le seuil
que rien ne franchit tout seul, le lecteur situé et la fenêtre comme
bande du spectre des temps ---, voir la *Bibliographie raisonnée du Tome
2*. Le statut de méthode est posé dans la *Préface méthodologique* ; la
fenêtre, le sur-débit, la trace qui menace sont des concepts, et les
images qui les servent relèvent du statut des illustrations. Le concept
repris du premier tome --- la distinction trace/donnée et le lecteur
situé borné par sa fenêtre --- est établi au document 6. Le « seuil »
entre les deux tomes est de fond : il marque la ligne où la circulation
cède la place à la lecture, et il commande que ce document ne dise
jamais d'une donnée qu'elle est une trace, mais seulement qu'elle menace
de le devenir.

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*Ainsi s'achève le second tome,* **De la source au torrent --- Le
mouvement de la donnée à l'épreuve du flux\***. Le mouvement de la
donnée y a été conduit de l'acte d'échange jusqu'au sur-débit qui excède
toute fenêtre. Ce que devient, au-delà de ce seuil, la donnée qui passe
devant un lecteur sans être lue --- trace muette ou donnée vivante ---
est l'objet du troisième tome,\* **La trace ou la donnée --- Le lecteur
situé à l'épreuve du flux\***.\*

# Bibliographie raisonnée du Tome 2

## *Appareil de références du* De la source au torrent

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Cette bibliographie réunit les références propres au second tome de
l'essai. Elle prolonge la *Bibliographie raisonnée* du premier tome, à
laquelle elle renvoie pour tout le socle commun (Bergson, Whitehead,
Peirce, l'ontologie processuelle, l'histoire de la donnée, la
littératie). Elle n'en répète pas le contenu : elle ajoute les
références que le mouvement de la donnée --- l'acte d'échange, le
transport, la propagation, le torrent --- appelle en propre. Comme celle
du premier tome, elle est organisée pour rester utile dans la durée.

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## Ce qui ne changera pas

### Aux fondations philosophiques

**Whitehead, Alfred North** --- *Process and Reality*, 1929. Déjà
fondateur au premier tome, il l'est doublement ici : la définition du
*datum* comme « ce qui est donné pour une occasion ultérieure » est le
soubassement direct de la thèse selon laquelle la donnée est faite pour
circuler, et que le transport l'accomplit. C'est de cette formule que
part le premier document du tome.

**Mauss, Marcel** --- *Essai sur le don. Forme et raison de l'échange
dans les sociétés archaïques*, 1925 (initialement dans *L'Année
sociologique*). La triade « donner, recevoir, rendre » est convoquée
comme intuition d'un geste social qui appelle un destinataire et engage
une réciprocité. Le tome en retient l'idée que l'échange n'est jamais un
simple transfert neutre, sans en mobiliser l'appareil anthropologique
complet. Mise en garde de méthode : la donnée ne se *cède* pas comme le
don maussien circule entre les mains, puisqu'elle se duplique ;
l'analogie éclaire l'acte d'échange, elle ne le décrit pas exactement.

**Bergson, Henri** --- *L'Évolution créatrice*, 1907. Pour la durée
comme écoulement continu, soubassement de la « navigation temporelle » :
le réel qui s'éloigne du point marqué tout en tournant autour de lui.
Voir la *Bibliographie raisonnée* du premier tome pour le détail.

### Économie politique de la circulation

**Ostrom, Elinor** --- *Governing the Commons*, 1990. La théorie des
communs, déjà mobilisée au premier tome pour le flux, éclaire ici la
dimension politique du transport : l'irrigation a ses bénéficiaires et
ses laissés-pour-compte, et la circulation de la donnée pose des
questions de gouvernance collective irréductibles à la propriété privée
d'un objet.

**Zuboff, Shoshana** --- *The Age of Surveillance Capitalism*, 2019.
Pour les enjeux contemporains de la captation et de la circulation
massives. À lire, conformément à la *Préface méthodologique*, comme une
illustration datée des formes que prend le torrent, non comme une
description pérenne.

### Théorie de la transmission et du signal

**Note sur la matérialité du transport numérique** --- L'affirmation
selon laquelle toute donnée numérique en mouvement est, à chaque
instant, inscrite sur un support physique (fibre, onde, mémoire
intermédiaire) relève d'un fait établi des télécommunications. L'essai
en retient le principe de fond --- il n'y a pas de transport immatériel
--- sans en mobiliser le formalisme. Pour l'empreinte environnementale
des infrastructures de transport et de stockage : Agence internationale
de l'énergie (AIE), rapports sur la consommation des datacenters et des
réseaux.

**Note sur le « saut systémique » de l'instantanéité** --- La
disparition de la durée propre du transport (le passage du délai sous le
seuil de la perception) est analysée au quatrième document du premier
tome (*Creuser le canal*, le saut systémique) et reprise ici. Pour la
formule professionnelle « *data is not persistent, it is perishable* »
et la notion de *data freshness*, voir la note correspondante de la
*Bibliographie raisonnée* du premier tome.

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## Renvois internes à l'essai

Le second tome s'appuie continûment sur le premier. Les concepts
suivants y sont établis et ne sont pas redéfinis ici :

-   la donnée comme prélèvement, l'inappropriabilité du flux et la
    propriété du prélèvement, la métaphore de la sauvegarde, les trois
    âges de la donnée --- *Le flux et l'annotation* (document 3) ;
-   le flux d'observation, l'optimum observationnel, la chaîne étendue
    (*flux du réel → flux d'observation → données élémentaires → données
    consolidées → information → connaissance → sagesse*), le saut
    systémique, le LLM comme fusion de la bibliothèque, du
    bibliothécaire et du conteur --- *Creuser le canal* (document 4) ;
-   les deux temps de la donnée, l'acte d'inscription et la fixation,
    les deux morts (péremption et disparition), la donnée inaccessible,
    la donnée portée et non cédée, la fraîcheur qui ne se rattrape pas,
    l'image du cadre mobile qui s'éloigne *autour* d'un objet fixe ---
    *Les deux temps de la donnée* (document 5) ;
-   la lisibilité du réel, la trace causée opposée à la donnée voulue,
    le lecteur situé, la fenêtre comme bande du spectre des temps,
    l'homme portion du flux, la vague et l'océan --- *La trace et le
    lecteur* (document 6) ;
-   le torrent, la règle qui pointe les écueils sans les décrire --- *La
    vague et l'océan* (document 7) ;
-   le mouvement « privilège → commun » et l'histoire des bibliothèques,
    le mouvement « confier à l'outil ce qui est répétitif » --- *De
    l'entaille à l'algorithme* (document 1) ;
-   l'ontologie objectale et sa critique, la pyramide DIKW et la sagesse
    « à bon escient dans une situation singulière », la récupération
    managériale, le sujet abstrait et neutre --- *Lire, écrire,
    comprendre le monde par la donnée* (document 2) ;
-   la distinction fond/forme, le statut des illustrations et des images
    directrices, le statut du « flux du réel », le rôle de l'IA ---
    *Préface méthodologique*.

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## Concepts introduits par le présent tome

Pour mémoire, et sans prétendre clore leur élaboration, les concepts
propres au second tome sont : l'**acte d'échange** (troisième geste,
symétrique à l'acte d'inscription) ; le **support de transport** et sa
typologie minimale (déplacer, transmettre, rendre accessible) ; la
**double navigation** (spatiale et temporelle) ; le **transport comme
rapport entre deux déplacements** et son critère d'accomplissement (la
part du lecteur praticable) ; la **propagation** comme agrégat des
transports ; les **propriétés du mouvement** (fidélité, temporalité,
multiplication, et les trois axes de la duplication) ; la **stabilité
comme rapport de vitesses** (naviguer sur place) ; le **torrent** comme
régime du réel marqué par nous ; l'**auto-amplification** et son
diagnostic par la chaîne étendue ; la **sagesse collective** et
l'abstention non neutre ; le **sur-débit relatif à la fenêtre** comme
seuil du tome.

Le travail d'**ouverture des chemins** (remédier à l'incapacité, sans
forcer les secrets), seulement esquissé au troisième document comme
conséquence de l'empêchement involontaire du transport, fera l'objet
d'une élaboration propre, distincte de l'essai, autour d'un artisanat de
la donnée.

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*Document rédigé en mai 2026.*
