Seconde édition — pièce de la livraison
Consolider l’ontologie processuelle de la donnée
Apports transversaux, objections décisives et architecture renforcée de la trilogie
Document de synthèse critique et constructive
Corpus examiné : Le fleuve et le canal (tome
1), De la source au torrent (tome 2), La trace ou la
donnée (tome 3)
Date : août 2026
Résumé exécutif
La trilogie porte une thèse forte : la donnée n’est pas une chose déjà présente dans le monde, que l’on se contenterait de recueillir. Elle résulte d’une chaîne d’opérations situées — formation d’une trace, observation, inscription, fixation, circulation, lecture, usage — et elle n’existe, ne persiste, ne vaut et n’agit qu’au sein de relations matérielles, temporelles, sémiotiques, techniques et sociales. Son apport le plus prometteur n’est donc pas une nouvelle métaphore de la donnée, mais une architecture processuelle intégrée.
Cette architecture est féconde. Elle permet de relier des questions habituellement séparées : la constitution d’une donnée, son ancrage dans le réel, sa matérialité, sa réplication, sa fraîcheur, son accessibilité, son interprétation, les limites du lecteur, l’emballement des flux et la responsabilité des acteurs. Peu de travaux réunissent tout ce parcours dans un même schème.
Mais la solidité du noyau ne garantit pas celle de toutes les formulations qui l’entourent. L’examen transversal fait apparaître sept conclusions principales.
- La thèse générale est confortée, mais pas démontrée, par la convergence de la métrologie, de la sémiotique, des sciences des traces, de la théorie de l’information, des systèmes distribués, de l’archivistique, des sciences cognitives, de la théorie des files d’attente, de la cybernétique et de l’inférence causale.
- Le sens de “processuel” doit être précisé. La position la plus solide n’est pas que tout datum serait littéralement un processus, mais que son identité, sa persistance et sa valeur sont processuellement constituées. L’acte, son résultat et les occurrences de ce résultat doivent rester distincts.
- La mesure doit être réintroduite dans l’acte d’inscription. Une donnée mesurée n’est pas une « valeur vraie arrêtée », mais un résultat relatif à un mesurande défini, une procédure, un instrument, un modèle, une calibration et une incertitude. Cette correction renforce, plutôt qu’elle n’affaiblit, la formule « construction sans invention ».
- La donnée ne redevient pas trace parce qu’elle n’est pas lue. Une donnée constituée peut rester donnée sans être actuellement lue. Elle est muette pour un lecteur si celui-ci ne possède pas le code ou le contexte ; elle peut devenir inintelligible si les informations de représentation disparaissent. La lecture actualise un sens ou un usage ; elle ne refonde pas rétroactivement l’existence de la donnée. Cette distinction est indispensable pour résoudre une contradiction interne du troisième tome.
- Les “deux temps” constituent une intuition juste, mais une description opérationnelle incomplète. Il faut préserver les deux régimes — temps de l’événement représenté et temps de la persistance de l’inscription — tout en distinguant, dans les chaînes réelles, le temps de l’événement, de l’observation, de l’inscription, du traitement, de la transmission, de la réception, de la lecture et de l’action.
- La persistance n’est pas binaire. Au-delà des deux « morts », il faut distinguer au moins : existence matérielle, fixité, intégrité, authenticité, accessibilité, intelligibilité et validité pour un usage. Ces dimensions peuvent varier indépendamment.
- L’originalité absolue ne peut pas être revendiquée en l’état. Des travaux antérieurs parlent déjà de data as process, de donnée relationnelle, de trajectoires sociomatérielles des données et du passage des traces aux données. L’originalité la plus défendable de la trilogie paraît être une originalité de composition et de déduction : la réunion, dans une seule architecture, de la constitution, de la persistance, de la circulation, de la réception, de l’emballement et du retour de la donnée sur le réel. Cette hypothèse doit encore être confirmée par une revue de littérature systématique. Le présent document ne propose donc pas d’ajouter des analogies. Il traite les autres domaines comme des bancs d’épreuve. Un apport n’est retenu que s’il fournit une contrainte, une distinction, un mécanisme, une objection ou une conséquence nouvelle pour l’ontologie.
I. Objet du document : consolider, non illustrer
1. Ce que peut apporter une confrontation interdisciplinaire
Une comparaison féconde ne consiste pas à constater que deux domaines parlent de flux, de traces, de réseaux ou de propagation. De telles ressemblances lexicales sont faciles à produire et presque toujours faibles. Elles ne prouvent rien.
Une confrontation devient probante lorsqu’elle accomplit au moins l’une des opérations suivantes :
- elle confirme indépendamment un mécanisme que la trilogie tient pour constitutif ;
- elle impose une distinction que le corpus ne fait pas encore ;
- elle fournit un formalisme permettant de rendre mesurable ou réfutable une proposition ;
- elle révèle un contre-exemple à une formulation trop générale ;
- elle transfère une conséquence éprouvée vers le schéma processuel ;
- elle délimite le domaine de validité d’une affirmation ;
- elle sépare deux niveaux que le langage ordinaire confond. La convergence de plusieurs disciplines ne démontre pas à elle seule une ontologie. Une ontologie philosophique ne se prouve pas comme un théorème expérimental. Elle se défend par la cohérence de ses primitives, la précision de ses critères d’identité, sa capacité à absorber les cas limites, sa parcimonie, son pouvoir explicatif et sa résistance aux contre-exemples. Les sciences et les techniques peuvent cependant lui imposer des contraintes de réalité : une ontologie de la donnée qui contredirait la métrologie, la conservation numérique ou la causalité distribuée serait fragilisée.
2. Quatre statuts à ne pas confondre
Les apports extérieurs seront classés selon quatre statuts.
| Statut | Fonction | Force argumentative |
|---|---|---|
| Constitutif | Le mécanisme décrit est nécessaire au processus de la donnée | Fort : peut entrer dans le noyau théorique |
| Correctif | Le domaine révèle une ambiguïté, une généralisation excessive ou une contradiction | Fort : appelle une révision explicite |
| Extension | Le domaine prolonge le schéma vers une échelle ou un problème encore peu traité | Moyen à fort : enrichit la portée |
| Cas frontière | Le domaine teste le schéma dans une situation extrême | Local : utile pour délimiter, insuffisant pour fonder |
La relativité, les virus ou les trous noirs ne doivent donc pas devenir des modèles directeurs supplémentaires. Leur fonction est de produire des acquis circonscrits. Une fois l’acquis extrait, l’analogie peut disparaître sans que l’argument perde sa force.
3. Critères d’admission d’un apport
Un emprunt externe devrait satisfaire cinq critères.
- Correspondance structurelle : les termes mis en relation occupent des rôles comparables, et pas seulement des noms semblables.
- Indépendance : le mécanisme externe a été élaboré pour résoudre un autre problème ; il ne répète pas simplement la thèse.
- Conséquence transférable : l’emprunt permet de déduire quelque chose que le corpus ne disait pas encore.
- Limite explicite : le point où la transposition cesse d’être valide est formulé.
Gain net : l’apport réduit une ambiguïté ou augmente la testabilité sans alourdir inutilement le vocabulaire.
II. Le noyau défendable de la trilogie
Les propositions suivantes reconstruisent le noyau de l’ontologie en le séparant de ses formulations les plus contestables. Elles ne sont pas des citations littérales, mais une version resserrée de ce que les trois tomes établissent ensemble.
Proposition 1 — Non-préexistence
Une donnée n’est pas une chose naturellement découpée qui attendrait sa collecte. Quelque chose devient donnée à travers une opération qui détermine un objet, une règle de sélection, une représentation et un contexte d’usage.
Cette proposition est compatible avec le fait qu’un phénomène, une marque ou un artefact préexiste à l’enquête. Ce qui ne préexiste pas nécessairement, c’est son statut de donnée sous une description déterminée.
Proposition 2 — Ancrage non arbitraire
La construction d’une donnée n’est pas une libre invention. Elle est contrainte par un événement, un état, une trace, un témoignage, une règle institutionnelle ou un autre matériau qui résiste à l’interprétation. La donnée est construite, mais sa construction peut être mieux ou moins bien ajustée à ce qu’elle vise.
Proposition 3 — Constitution réglée et située
La constitution d’une donnée mobilise une intention, mais cette intention ne doit pas nécessairement être un vouloir humain ponctuel à chaque occurrence. Elle peut être distribuée dans un protocole, un instrument, un logiciel, une institution ou une pratique antérieure. Ce qui importe est l’existence d’une règle de constitution imputable, non celle d’une décision consciente répétée pour chaque enregistrement.
Proposition 4 — Dépendance matérielle
Toute occurrence d’une donnée dépend d’un état matériel : corps humain, papier, vibration, champ électromagnétique, charge électrique, configuration magnétique ou autre support physique. La donnée n’est cependant réductible ni à une matière particulière ni à un support particulier.
Proposition 5 — Identité stratifiée
Il faut distinguer :
- l’acte ou événement d’origine qui individualise la donnée ;
- le contenu logique ou propositionnel qu’elle porte ;
- les occurrences matérielles qui la réalisent ;
- les versions et descendants qui en dérivent. Une copie fidèle ajoute une occurrence sans ajouter un nouvel acte d’origine. Une transformation significative — correction, traduction, agrégation, inférence, résumé — produit une nouvelle donnée reliée à la précédente par filiation.
Proposition 6 — Qualités relationnelles
La fraîcheur, la pertinence, l’accessibilité, l’intelligibilité et la valeur ne sont pas des propriétés absolues contenues dans la donnée. Elles dépendent d’une relation entre la donnée, un objet, une question, un lecteur, un moment, une tolérance et un usage.
Proposition 7 — Circulation productive
Le transport n’est pas seulement un déplacement neutre. Il implique des supports, des conversions, des délais, des pertes, des contrôles et souvent des transformations. La circulation peut conserver une donnée, la rendre accessible, en multiplier les occurrences ou produire des descendants.
Proposition 8 — Lecture située
Toute lecture mobilise des capacités, un code, une communauté, une histoire et une attention limités. La lecture actualise un sens pour un lecteur et un usage. Elle n’est toutefois pas nécessaire à la persistance ontologique d’une donnée déjà constituée.
Proposition 9 — Boucle d’action
Le processus ne s’achève pas avec la lecture. Les données orientent des décisions et des dispositifs qui modifient le réel, les comportements observés, les catégories d’observation et les futurs flux de données. La chaîne est donc une boucle.
Proposition 10 — Dynamique agrégée
À l’échelle collective, l’augmentation de la production et de la circulation peut excéder les capacités de traitement, de lecture, de vérification et de décision. Le « torrent » désigne ce régime systémique, non un simple grand volume.
Ces dix propositions forment un noyau plus solide que l’opposition générale entre « donnée-objet » et « donnée-processus ». Elles permettent surtout de distinguer ce qui relève de l’ontologie, de l’épistémologie, de l’infrastructure et de l’éthique.
III. Les acquis déjà obtenus par les confrontations antérieures
1. Relativité : référentiel, situation et objectivité contrôlée
La confrontation avec la relativité a consolidé une idée centrale : un accès au réel est toujours établi depuis un cadre, avec des coordonnées, des instruments et des délais. Il n’existe pas de lecture « de nulle part » ni de présent universel immédiatement disponible à tous les lecteurs.
L’apport fécond n’est pas « tout est relatif ». Il est au contraire le suivant : une mesure située peut être objectivement contrôlée si son référentiel, sa procédure et ses transformations sont explicités. La situation du lecteur n’entraîne donc pas le relativisme. Elle appelle la provenance, la calibration, l’explicitation du code, la traçabilité des transformations et la possibilité de comparer des résultats obtenus depuis des cadres différents.
Acquis pour la trilogie : remplacer l’alternative « objectivité ou situation » par une objectivité obtenue par l’explicitation de la situation.
2. Thermodynamique : matérialité, coût et irréversibilité
L’inscription, le stockage, la copie, le transport et l’effacement sont des processus physiques. Le principe de Landauer établit, dans un cadre précis, un lien entre irréversibilité logique et dissipation physique lors de l’effacement d’information. Il conforte la thèse selon laquelle l’information numérique ne flotte pas hors du monde matériel (Landauer, 1961).
La conséquence robuste est limitée : le traitement de l’information a des conditions matérielles et énergétiques. Il ne faut pas en déduire que l’entropie thermodynamique, l’entropie de Shannon, le désordre documentaire et la perte de sens seraient une seule et même chose. Ces notions ne sont pas interchangeables.
Acquis pour la trilogie : la matérialité du support et le coût du processus peuvent entrer dans le noyau ; l’entropie sémantique doit rester une métaphore explicitement marquée.
3. Trou noir : horizon causal et brouillage
Le cas du trou noir a surtout clarifié la différence entre disparition et inaccessibilité. Un horizon causal limite ce qui peut atteindre un observateur ; il ne permet pas, à lui seul, de conclure à l’anéantissement ontologique de ce qui n’est plus accessible. Le terme utile est celui de brouillage ou de perte d’accès reconstructible, non celui de recyclage ou de destruction immédiate.
Acquis pour la trilogie : l’accès est une relation située ; l’inaccessibilité pour un lecteur ne prouve ni la disparition du support ni la perte universelle de toute information. Le trou noir demeure un cas frontière, pas un modèle général de la donnée.
4. Virus et vivant : réplication, compatibilité et filiation
La confrontation avec les virus a isolé une structure processuelle : réalisation matérielle, transport, rencontre avec un milieu compatible, ré-instanciation, réplication et propagation. Elle a surtout rendu nécessaire une distinction entre trois régimes :
identité d’origine : même acte ou même constat historiquement individualisé ;
copie : nouvelle occurrence fidèle sans nouvel acte de constitution ;
filiation : nouvelle donnée transformée, dérivée d’une donnée antérieure. Elle a également conduit à distinguer trois persistances :
inscriptionnelle, par maintien d’une occurrence ;
réplicative, par multiplication de copies ;
généalogique, par continuation d’une lignée transformée. Acquis pour la trilogie : l’identité de la donnée ne doit pas être cherchée dans la seule égalité de ses bits, mais dans son histoire de production et de dérivation.
5. Le premier support humain
Les récits, chants, gestes, rites et savoir-faire transmis oralement ne sont pas de simples analogies de données. Ils sont des lignées informationnelles effectivement portées par des corps, des mémoires, des voix et des pratiques sociales. Ils montrent que le support n’a jamais été seulement un objet externe. Avant la tablette et le disque, le corps humain et la communauté constituaient déjà des supports matériels, avec réplication, variation, sélection et perte.
Acquis pour la trilogie : ne pas identifier fixation et externalisation. Une donnée peut être stabilisée dans une mémoire et une pratique collectives ; elle y est toutefois plus exposée à la transformation généalogique qu’à la copie bit à bit.
IV. Les domaines qui renforcent directement le noyau
1. Métrologie : la correction la plus importante pour l’acte d’inscription
1.1 Ce que la métrologie établit
La métrologie ne traite pas une mesure comme la saisie immédiate d’une « vraie valeur ». Elle distingue notamment :
- le mesurande, c’est-à-dire la grandeur que l’on a précisément définie comme objet de la mesure ;
- le modèle de mesure reliant les grandeurs d’entrée au résultat ;
- l’instrument et ses caractéristiques ;
- les conditions d’influence ;
- la calibration et la traçabilité métrologique ;
- le résultat de mesure ;
- l’incertitude associée au résultat ;
- l’incertitude cible, déterminée par l’usage prévu. Le Vocabulaire international de métrologie et le Guide to the Expression of Uncertainty in Measurement insistent sur le fait qu’un résultat est incomplet s’il n’est pas accompagné, lorsque cela est pertinent, de son incertitude et de la définition adéquate de ce qui est mesuré (JCGM, VIM ; GUM).
1.2 Ce que cela conforte
La métrologie confirme plusieurs éléments de la trilogie :
- la donnée ne préexiste pas sous sa forme finale à l’opération de mesure ;
- définir ce que l’on observe est constitutif du résultat ;
- l’instrument et la procédure ne sont pas des intermédiaires transparents ;
- la qualité dépend d’un usage et d’une tolérance ;
- la provenance de la mesure est nécessaire à sa comparabilité. Elle donne ainsi un contenu technique très fort à la formule « construction sans invention » : la mesure est construite par un dispositif réglé, mais elle reste contrainte par le phénomène et contrôlable par répétition, calibration, comparaison et estimation d’incertitude.
1.3 Ce qu’elle oblige à corriger
La formulation « arrêter une valeur vraie » est trop forte. La valeur affichée 38,2 °C n’est pas, à elle seule, un fait éternel sur la température du corps. Ce qui peut persister est le fait documentaire suivant : tel dispositif, selon telle procédure, a produit et enregistré tel résultat à tel moment. La justesse du résultat reste révisable si l’on découvre un défaut de calibration, une confusion de patient, une influence non contrôlée ou une incertitude sous-estimée.
Il faut donc distinguer :
- l’occurrence de l’enregistrement, qui a bien eu lieu ;
- l’authenticité du document, qui établit que cet enregistrement est bien celui qu’il prétend être ;
- la qualité métrologique du résultat ;
- la vérité de l’assertion sur le phénomène ;
- la validité du résultat pour une décision donnée. ### 1.4 Intégration proposée
L’« acte d’inscription » devrait être décomposé ainsi :
visée → définition de l’objet ou du mesurande → interaction ou observation → transformation par un instrument et un modèle → résultat avec incertitude → inscription → provenance.
Cette décomposition ne vaut pas seulement pour les grandeurs physiques. Dans un questionnaire, le « mesurande » devient un construit opérationnalisé ; dans une classification administrative, il devient une catégorie institutionnelle ; dans un témoignage, il devient un événement décrit sous un régime de preuve. Les modalités diffèrent, mais la nécessité de définir ce qui compte comme résultat demeure.
1.5 Limite
La métrologie ne fournit pas une théorie générale de toute donnée. Une photographie, un texte juridique ou un nom propre ne sont pas des mesures au sens strict. Son apport doit donc être généralisé sous la forme minimale suivante : toute donnée dépend d’une règle de constitution et d’un régime d’évaluation adaptés à son type.
2. Taphonomie, stratigraphie et archéologie des processus de formation : la trace n’est jamais transparente
2.1 Le mécanisme éprouvé
Les sciences archéologiques ont appris à ne pas traiter le vestige comme un accès direct au passé. Entre une activité ancienne et le matériau observé aujourd’hui interviennent des processus de dépôt, de sélection, de réemploi, de déplacement, de destruction, de contamination, de conservation différentielle et de découverte. Michael Schiffer a précisément montré que l’inférence sur un comportement passé exige d’abord l’identification des processus de formation du registre archéologique (Schiffer, 1972 ; Schiffer, 1983).
2.2 Ce que cela conforte
Cet apport soutient fortement la médiation réel → trace → donnée. Une trace n’est pas le réel conservé en miniature. Elle est l’effet survivant d’une chaîne causale, elle-même filtrée par les conditions de conservation et de récupération.
2.3 Ce qu’il faut ajouter
Le corpus gagnerait à distinguer quatre états :
- marquage causal : un processus modifie quelque chose ;
- trace conservée : la modification subsiste ;
- trace accessible : un observateur peut l’atteindre et la détecter ;
- trace interprétable : il existe un modèle permettant de relier la marque à une ou plusieurs causes plausibles. Ces états ne se confondent pas. Une cause peut ne laisser aucune marque durable. Une marque peut être détruite. Une trace préservée peut être inaccessible. Une trace accessible peut être équivoque : plusieurs processus différents peuvent produire des marques semblables. Une trace n’offre donc pas nécessairement une reconstruction unique de sa cause.
2.4 Correction décisive
La phrase selon laquelle « la lisibilité du réel est totale » doit être abandonnée ou fortement restreinte. Le réel n’est pas intégralement lisible :
- certains événements ne laissent pas de trace détectable ;
- certaines traces sont détruites avant toute lecture ;
- certaines sont situées hors de tout accès possible ;
- certaines sous-déterminent leur cause ;
- la possibilité même d’une trace dépend d’une interaction et d’une échelle. Une formulation défendable serait :
Le réel est différentiellement traçable : de nombreux processus produisent des marques susceptibles d’être interprétées, mais aucune marque n’épuise sa cause et aucune traçabilité totale n’est garantie.
Cette correction préserve l’ancrage réaliste tout en supprimant une prétention vulnérable.
3. Sémiotique et pragmatique : préciser la différence entre trace, signe et donnée
3.1 L’apport peircien
La sémiotique de Charles S. Peirce distingue notamment l’indice, physiquement ou causalement lié à son objet, du symbole, qui renvoie à son objet par une règle ou une convention. Mais la relation sémiotique complète est triadique : un signe ne renvoie pas seulement à un objet ; il produit ou appelle un interprétant. L’interprétation n’est donc pas un supplément extérieur au signe, mais une dimension de la signification (Peirce, What Is a Sign? ; synthèse de la Stanford Encyclopedia of Philosophy).
3.2 Ce que cela conforte
La distinction entre trace indicielle et donnée symboliquement constituée est féconde. Elle explique pourquoi les cernes d’un arbre peuvent être causalement liés à la croissance sans contenir, à eux seuls, l’énoncé « cet arbre a quatre-vingt-sept ans ».
3.3 La dichotomie “causé/voulu” est trop simple
La trace et la donnée ne s’opposent pas proprement comme le causé et le voulu. Un acte voulu est aussi un événement causal. Une mesure volontaire produit des marques physiques. Un capteur intentionnellement conçu peut générer automatiquement une trace que personne n’a voulue dans son détail. Inversement, un résidu non intentionnel peut être ultérieurement recruté comme donnée.
Il faut distinguer trois niveaux d’intention :
- intention de dispositif : pourquoi le système de captation a été conçu ;
- intention d’occurrence : un agent décide-t-il de produire cet enregistrement précis ?
- intention d’usage : pourquoi un objet ou une marque est-il traité comme donnée maintenant ? Ces intentions peuvent être portées par des acteurs différents et survenir à des moments différents.
3.4 Définition renforcée
Une donnée peut être définie comme :
une occurrence signifiante, stabilisée sous une description et selon une règle, de manière à pouvoir être reprise comme élément d’un raisonnement, d’une coordination ou d’une action.
Cette définition conserve l’intentionnalité, mais la situe dans la règle de constitution ou de reprise plutôt que dans un vouloir conscient nécessairement contemporain de chaque inscription.
3.5 Conséquence pour la donnée automatique
Une station météorologique peut produire des données sans décision humaine à chaque seconde, parce que l’intention et les normes ont été incorporées dans le protocole, l’instrument, le logiciel et l’institution. La donnée est alors intentionnellement structurée sans être intentionnellement tokenisée à chaque occurrence.
4. Théorie de l’information et du codage : séparer les fidélités
4.1 Le mécanisme éprouvé
Claude Shannon formalise un problème précis : reproduire à un point, exactement ou approximativement, un message choisi à un autre point, malgré les contraintes du canal. Sa théorie distingue source, message, codage, signal, canal, bruit, décodage et destination. Elle traite délibérément la dimension sémantique comme extérieure au problème d’ingénierie (Shannon, 1948).
4.2 Ce que cela conforte
La théorie de l’information soutient la distinction du corpus entre fidélité de l’inscription et fidélité du transport. Elle fournit aussi les mécanismes de redondance, de détection et de correction d’erreur qui permettent à un message de résister au bruit.
4.3 Ce qu’elle oblige à distinguer
Le terme général de « fidélité » recouvre au moins cinq niveaux :
| Niveau | Question |
|---|---|
| Physique | Le signal reçu permet-il de distinguer les états transmis ? |
| Syntaxique | La suite de symboles ou de bits est-elle conforme ? |
| Structurel | Le format, le schéma et les relations ont-ils été préservés ? |
| Sémantique | Le contenu interprété reste-t-il équivalent ? |
| Pragmatique | La donnée conserve-t-elle sa capacité à soutenir l’usage visé ? |
Une copie bit à bit peut perdre son sens si le code disparaît. Une conversion de format peut modifier les bits tout en conservant le contenu. Une traduction peut préserver une fonction tout en produisant une nouvelle donnée. Une agrégation peut être techniquement correcte tout en détruisant des distinctions essentielles.
4.4 Apport au schéma
Le transport doit être décrit comme une chaîne de transformations contrôlées, et non comme la simple mobilité d’une identité intacte. À chaque étape, il faut demander ce qui est invariant : bits, structure, proposition, provenance ou aptitude à l’usage.
4.5 Limite
Shannon ne fournit pas une théorie du sens. L’entropie informationnelle ne mesure ni la vérité, ni l’importance, ni l’ambiguïté sémantique. Son formalisme consolide le canal ; il ne remplace ni la sémiotique ni l’épistémologie.
5. Systèmes distribués et provenance : identité, ordre et versions
5.1 L’absence de présent global
Dans un système distribué, les événements se produisent sur plusieurs nœuds sans horloge globale parfaite. L’ordre causal ne se confond pas avec un ordre temporel total immédiatement observable. Le travail classique de Leslie Lamport montre comment représenter un ordre logique à partir de la relation « s’est produit avant » et des échanges de messages (Lamport, 1978).
Cet acquis transpose rigoureusement une intuition déjà renforcée par la relativité : une donnée peut être récente selon l’horloge d’un producteur, ancienne selon celle d’un récepteur, ou arriver après une donnée produite plus tard. Le temps du processus doit être documenté, pas supposé unique.
5.2 Les temps opérationnels
La dualité conceptuelle des « deux temps » peut être conservée, mais elle doit être opérationnellement déployée :
- temps de l’événement : quand ce qui est représenté s’est produit ;
- temps de l’observation : quand une interaction avec le phénomène a eu lieu ;
- temps de l’inscription : quand le résultat a été fixé ;
- temps du traitement : quand il a été transformé ou agrégé ;
- temps de la transmission : quand il a quitté un nœud ;
- temps de la réception : quand une occurrence est devenue disponible ailleurs ;
- temps de la lecture : quand un lecteur l’a interprétée ;
- temps de l’action : quand elle a contribué à modifier le réel. Ces temps peuvent coïncider dans un dispositif simple ; ils divergent dans les infrastructures réelles.
5.3 Provenance : entités, activités, agents
Le modèle W3C PROV organise la provenance autour d’entités, d’activités et d’agents, et permet d’exprimer qu’une entité a été générée par une activité, dérivée d’une autre ou attribuée à un agent (W3C PROV-O). Cette structure fournit à la trilogie un vocabulaire minimal pour rendre explicite ce qu’elle appelle acte, support, copie et filiation.
5.4 Critère d’identité renforcé
Deux enregistrements portant la même valeur ne sont pas nécessairement la même donnée : ils peuvent provenir de deux actes distincts. Deux fichiers différents peuvent, inversement, réaliser le même datum d’origine s’ils sont des copies fidèles d’une même inscription. Il faut donc distinguer :
- identité d’origine : même événement de constitution documenté ;
- identité de contenu : même contenu logique selon un critère donné ;
- identité d’encodage : même représentation structurée ;
- identité binaire : même suite de bits ;
- continuité de filiation : relation documentée de transformation. La formule « les deux copies sont la même donnée » devient défendable si elle signifie : deux occurrences renvoient au même datum d’origine. Elle devient fausse si elle prétend qu’il n’existe qu’un seul objet matériel ou documentaire.
5.5 Staleness et convergence
Les systèmes répliqués montrent aussi que l’ancienneté n’est pas seulement une distance au présent. Une réplique peut être en retard sur une autre, recevoir des mises à jour concurrentes, diverger puis converger. La « fraîcheur » doit donc être définie par rapport :
- à une source ou version de référence ;
- à un instant et une horloge ;
- à un niveau de cohérence attendu ;
à une tolérance propre à l’usage.
6. Archivistique, diplomatique et conservation numérique : ce qui doit persister avec les bits
6.1 L’apport décisif d’OAIS
Le modèle OAIS ne réduit pas un objet numérique à ses bits. Pour qu’une communauté désignée puisse comprendre une information dans le temps, il faut conserver le Data Object ainsi que l’Information de représentation nécessaire à son interprétation. Il faut aussi des informations de provenance, de contexte, de référence et de fixité. La conservation est donc une relation entre un objet, un ensemble de connaissances et une communauté (CCSDS, modèle OAIS).
Cette thèse rejoint directement le lecteur situé du troisième tome, mais elle en modifie une conséquence : l’archive ne doit pas attendre qu’un lecteur soit présent pour rester donnée. Elle doit préserver les conditions permettant à une communauté future de la comprendre.
6.2 Diplomatique : fiabilité, authenticité, identité, intégrité
La diplomatique distingue la fiabilité d’un document comme énoncé de fait et son authenticité comme document non altéré dans son identité essentielle. Le projet InterPARES formule l’authenticité à partir de l’identité et de l’intégrité du record (InterPARES, exigences d’authenticité).
Cette distinction est indispensable à la trilogie. Une donnée peut être :
- authentique mais fausse ;
- exacte mais d’origine incertaine ;
- intacte mais inintelligible ;
- intelligible mais inaccessible ;
- accessible mais périmée pour un usage présent ;
- périmée pour une décision et précieuse comme archive historique. ### 6.3 Remplacer les “deux morts” par un vecteur d’état
Les deux morts — péremption et disparition — ont une force pédagogique, mais elles compriment des dimensions indépendantes. Une description plus robuste représenterait l’état d’une donnée par un vecteur :
S(D, r, t, u) = (E, F, I, A, X, G, V)
où :
- E = existence d’au moins une occurrence ;
- F = fixité de l’occurrence examinée ;
- I = intégrité du contenu ;
- A = authenticité et continuité de provenance ;
- X = accessibilité pour le lecteur r au temps t ;
- G = intelligibilité pour ce lecteur ou sa communauté ;
- V = validité pour l’usage u. Chaque composante peut évoluer sans entraîner les autres. Le vocabulaire de la mort peut être conservé comme image, mais pas comme taxonomie exhaustive.
6.4 Correction de la “donnée morte”
L’affirmation selon laquelle plus aucun lecteur, nulle part, ne peut interpréter une inscription est presque impossible à établir. Une écriture oubliée peut être déchiffrée plus tard ; une information de représentation peut être reconstruite. Il est plus rigoureux de parler :
- d’inintelligibilité actuelle pour une communauté définie ;
- de perte documentée des informations de représentation ;
- d’indécidabilité pratique de la reconstruction ;
et de réserver la « mort universelle » à un idéal-limite non observable.
7. Sciences cognitives et théorie des files d’attente : formaliser la fenêtre et le sur-débit
7.1 La finitude cognitive
Les recherches sur la mémoire de travail et l’attention confortent le principe d’une capacité limitée. Elles montrent aussi que cette capacité n’est pas un nombre universel indépendant de la tâche : elle varie selon le groupement, l’expertise, le type de matériau, les interférences et la stratégie. Les travaux de Nelson Cowan sur la capacité de la mémoire de travail illustrent à la fois la réalité de la borne et la prudence nécessaire quant à sa quantification (Cowan, 2001).
La « fenêtre » du lecteur doit donc être conçue comme une fonction de plusieurs contraintes : perception, attention, mémoire, code, expertise, temps disponible, fatigue, intérêt et dispositif de présentation.
7.2 La file d’attente fournit le mécanisme manquant
Le sur-débit peut être formalisé à partir de :
- λ : taux d’arrivée des éléments susceptibles d’être traités ;
- μ : capacité effective de traitement ou de lecture ;
- B : stock en attente ;
- W : temps moyen d’attente ;
- d : échéance au-delà de laquelle un élément perd sa valeur pour l’usage ;
- p : politique de sélection, priorité, agrégation ou rejet. Dans un régime simplifié où les arrivées excèdent durablement le service, λ > μ, la file croît si aucun mécanisme de rejet, de synthèse ou de réduction n’intervient. La loi de Little, L = λW, relie le nombre moyen d’éléments présents, le taux d’arrivée et le temps moyen de séjour sous des hypothèses de stationnarité et de finitude (Little, 1961).
7.3 Ce que cela ajoute au “torrent”
Le torrent n’est pas seulement « plus de données qu’un lecteur ne peut lire ». Il se décompose en plusieurs régimes :
- retard accumulé : les données seront lues plus tard ;
- expiration en file : elles perdent leur valeur avant traitement ;
- rejet explicite : une politique décide de ne pas les traiter ;
- perte silencieuse : elles disparaissent du circuit sans décision ;
- agrégation : plusieurs éléments sont remplacés par une synthèse ;
- priorisation : la capacité est réservée à certains éléments ;
- délégation : le service est confié à d’autres lecteurs ou automates. Ces états ne sont pas ontologiquement équivalents. Une donnée en attente ne devient pas trace. Une donnée rejetée reste donnée. Une donnée expirée pour un usage peut rester utile pour un autre.
7.4 Correction d’une généralisation
Le corpus affirme parfois que le torrent charrie « plus de bon » que le lecteur ne peut en absorber. La théorie des files d’attente ne dit rien de la valeur des arrivées. Elle établit une incompatibilité de cadence, pas la bonté de ce qui arrive. Il faut séparer :
- le débit brut ;
- le débit pertinent pour un usage ;
- le débit prioritaire ;
- le débit traitable ;
- le débit effectivement lu. Le problème politique central devient alors la règle qui transforme le débit brut en débit présenté au lecteur.
8. Cybernétique et théorie du contrôle : transformer la chaîne en boucle
8.1 Le mécanisme éprouvé
La cybernétique étudie les systèmes dans lesquels l’observation d’un état contribue à une action qui modifie cet état, produisant de nouvelles observations. Elle fournit les notions de rétroaction, retard, stabilité, amplification, régulation, observabilité, contrôlabilité et variété requise. La loi de la variété requise d’Ashby formule l’idée qu’un régulateur doit disposer d’une variété de réponses suffisante pour absorber la variété des perturbations pertinentes (Ashby, 1956).
8.2 Ce que cela conforte
La trilogie contient déjà cette intuition lorsqu’elle montre que l’observation, l’automatisation et la circulation modifient le réel et alimentent de nouveaux flux. La cybernétique permet de faire de cette intuition une propriété constitutive plutôt qu’une conséquence tardive.
8.3 Le schéma doit devenir récursif
La chaîne :
réel → observation → donnée → information → décision → action
doit être fermée :
action → réel modifié → nouvelles traces → nouveau régime d’observation.
La boucle peut être stabilisante ou amplificatrice. Les délais entre observation et action peuvent produire des oscillations ou rendre une décision correcte au moment du calcul mais nocive au moment de son application. Une politique fondée sur des données modifie parfois les comportements qui produisent ces données : indicateurs de performance, notation, prédiction policière, recommandation, marchés.
8.4 Extension importante
Le « torrent » n’est pas seulement une surcharge en sortie. Il peut résulter d’une boucle endogène :
- davantage de données rend possible davantage d’automatisation ;
- l’automatisation multiplie les points de captation et les décisions ;
- ces décisions modifient le réel et produisent de nouvelles traces ;
- ces traces deviennent de nouvelles données ;
- l’augmentation du flux justifie encore plus d’automatisation. La théorie du contrôle invite alors à poser des questions absentes d’une simple ontologie du transport : quelles variables veut-on stabiliser ? Qui définit l’état désirable ? Le système est-il observable ? Les actions sont-elles réversibles ? Quels retards séparent la mesure de l’effet ?
9. Inférence causale : distinguer observer, expliquer et intervenir
9.1 Le problème
Une donnée peut décrire une association sans identifier une cause. Aucun degré de fidélité de transport, de fraîcheur ou d’abondance ne transforme, à lui seul, une corrélation en effet causal. L’inférence causale distingue l’observation d’une distribution, l’intervention sur une variable et le raisonnement contrefactuel sur ce qui se serait produit autrement (Pearl, 2010).
9.2 Ce que cela ajoute
La trilogie gagnerait à distinguer trois rapports au réel :
- observation : que s’est-il passé ou que constate-t-on ?
- inférence : que peut-on raisonnablement conclure à partir des observations et d’un modèle ?
- intervention : que se passerait-il si l’on modifiait une condition ? Une prédiction n’est pas une donnée fraîche sur le futur. Une estimation causale n’est pas contenue dans les observations brutes. Une donnée synthétique n’est pas un prélèvement direct. Chacune est une donnée dérivée, dont la provenance doit inclure le modèle, les hypothèses et les données parentes.
9.3 Conséquence pour l’action
Le passage « donnée → décision → action » ne doit pas sembler naturel. Il exige un pont épistémique et normatif :
- la donnée est-elle pertinente pour la question ?
- l’association est-elle causale ?
- les facteurs de confusion sont-ils traités ?
- l’intervention est-elle identifiable ?
- l’objectif est-il légitime ?
- l’effet attendu vaut-il le risque ? L’ontologie processuelle devient ainsi une ontologie de la responsabilité de la chaîne, pas seulement de la matérialité de ses maillons.
10. Droit de la preuve, histoire et critique des sources : du datum au justificatif
Le droit et l’histoire ne demandent pas seulement si un document existe et peut être lu. Ils évaluent son origine, sa chaîne de garde, son authenticité, la compétence de son auteur, la possibilité de corroboration, sa pertinence et la manière dont il a été obtenu. Ces disciplines montrent qu’une donnée n’est jamais, à elle seule, une preuve ; elle acquiert une force probante dans un régime de justification.
Cet apport complète la notion de « probité » en la rendant décomposable :
- probité de la constitution ;
- probité de la conservation ;
- probité de la sélection ;
- probité de la transformation ;
- probité de la présentation ;
- probité de l’inférence ;
- probité de l’usage. Il révèle aussi une limite au vocabulaire de la propriété. Le fait qu’une donnée soit non rivale et duplicable n’implique pas qu’elle soit juridiquement inappropriable. Les droits peuvent porter sur un support, un fichier, une base, un secret, une prestation, une personne concernée, un droit d’accès ou un droit de contrôle. La non-rivalité ontologique ne tranche pas à elle seule le régime juridique.
11. Ontologies formelles et modèles événementiels : l’épreuve de la catégorie
11.1 La question que le titre de la thèse doit trancher
Dire « ontologie processuelle de la donnée » peut signifier deux choses différentes :
- la donnée est elle-même un processus ;
- la donnée est constituée, individualisée, maintenue et rendue opérante par des processus. Le corpus oscille parfois entre les deux. Il décrit la donnée comme fixe, inerte et portée par plusieurs supports, mais affirme aussi qu’elle est un processus ou « l’acte rendu persistant ». Or un acte historiquement situé, le résultat de cet acte et les occurrences matérielles qui réalisent ce résultat ne sont pas une seule catégorie d’entité.
11.2 Ce que les ontologies formelles imposent
Les ontologies de haut niveau comme Basic Formal Ontology distinguent les entités qui persistent à travers le temps des processus ou occurrents qui se déploient dans le temps (BFO). Le CIDOC CRM, modèle événementiel normalisé pour le patrimoine culturel, distingue de même les entités temporelles — événements, productions, transformations — des éléments persistants qui y participent (CIDOC CRM 7.1.3). Ces cadres ne prouvent pas qu’une métaphysique particulière est vraie ; ils montrent ce qu’exige une modélisation sans confusion de catégorie.
11.3 Résolution proposée
La formulation la plus résistante est la seconde :
La donnée n’est pas nécessairement un processus au sens ontique strict ; elle est une entité processuellement constituée, historiquement individualisée et relationnellement maintenue.
Dans cette architecture :
- l’acte de constitution est un événement ;
- le datum d’origine est le résultat informationnel individualisé par cet événement ;
- l’occurrence est une réalisation matérielle du datum ;
- la copie est un nouvel événement qui produit une nouvelle occurrence ;
- la transformation est un événement qui produit un datum descendant ;
- le cycle de vie est le réseau de ces événements et relations. L’ontologie demeure processuelle parce que les processus ont la priorité explicative dans l’identité, la persistance et la valeur de la donnée. Elle n’a plus besoin d’affirmer qu’une entité fixe est, littéralement et sous le même rapport, un écoulement.
11.4 Gain pour la thèse
Cette clarification résout le paradoxe central sans renoncer à l’intuition fondatrice. Elle permet de dire à la fois :
- la donnée ne préexiste pas à son mode de constitution ;
- une fois constituée, son contenu peut rester stable ;
- son identité dépend d’un événement d’origine et d’une provenance ;
- ses occurrences, accès, interprétations et usages continuent d’évoluer ;
le processus total excède toujours chacune de ses réalisations.
V. Matrice des apports selon les niveaux et les axes
La table suivante montre que les domaines ne s’ajoutent pas comme une collection. Chacun couvre une faiblesse déterminée du schéma.
| Domaine | Niveau principal | Axe consolidé | Apport transférable | Fragilité corrigée | Priorité |
|---|---|---|---|---|---|
| Métrologie | Micro : production | Réel → résultat | Mesurande, modèle, calibration, incertitude | « valeur vraie arrêtée » | Très haute |
| Taphonomie / archéologie | Micro et historique | Réel → trace | Formation, conservation et biais des traces | « lisibilité totale » | Très haute |
| Sémiotique / pragmatique | Micro et méso | Trace → signification | Index, symbole, interprétant, intentions distribuées | causé/voulu trop binaire | Très haute |
| Théorie du codage | Méso : canal | Copie et transport | Bruit, redondance, invariants | fidélité non différenciée | Haute |
| Systèmes distribués | Méso : infrastructure | Temps, répliques, versions | ordre causal, horloges, divergence | deux temps insuffisants en pratique | Très haute |
| Provenance W3C | Tous niveaux | Identité et filiation | entité, activité, agent, dérivation | identité des copies ambiguë | Très haute |
| OAIS / diplomatique | Méso et long terme | Persistance | représentation, communauté, authenticité | deux morts trop sommaires | Très haute |
| Sciences cognitives | Micro : réception | Fenêtre du lecteur | capacité finie et dépendante de la tâche | fenêtre trop homogène | Haute |
| Files d’attente | Méso et macro | Torrent | arrivées, service, attente, rejet, échéance | sur-débit non formalisé | Très haute |
| Cybernétique | Macro | Retour sur le réel | boucle, retard, stabilité, variété | chaîne encore trop linéaire | Très haute |
| Inférence causale | Micro à macro | Donnée → décision | association, intervention, contrefactuel | glissement description/action | Très haute |
| Droit / histoire | Social et politique | Preuve et responsabilité | chaîne de garde, corroboration, régime probatoire | probité trop unitaire | Haute |
| Ontologies formelles | Métathéorique | Catégories et identité | événement, résultat, occurrence, relations | acte, donnée et support confondus | Très haute |
| Thermodynamique | Matériel | Coût et irréversibilité | matérialité du calcul et de l’effacement | illusion d’immatérialité | Moyenne, ciblée |
| Virus / évolution | Généalogique | Réplication et filiation | occurrence, lignée, variation | copie/transformation confondues | Acquis ciblé |
| Trou noir | Cas limite | Accessibilité | horizon causal et brouillage | accès confondu avec existence | Cas frontière |
VI. Architecture consolidée du processus de la donnée
1. Le schéma proposé
Le schéma suivant conserve le mouvement directeur de la trilogie, mais ajoute les médiations nécessaires.
flowchart TD
R["Processus ou événement du réel"] --> M["Marquage causal ou interaction"]
M --> T["Trace conservée et accessible"]
T --> O["Observation située : objet, règle, instrument, modèle"]
O --> D["Datum d’origine : résultat, temps, incertitude, provenance"]
D --> P["Paquet de persistance : occurrence, code, contexte, fixité"]
P --> X["Copie, transport ou transformation"]
X --> A["Occurrence accessible à un lecteur"]
A --> L["Lecture et interprétation situées"]
L --> I["Inférence, décision ou nouvelle inscription"]
I --> U["Action sur le réel"]
U --> R
Ce schéma ne prétend pas que toute donnée suit chronologiquement toutes les étapes. Il indique des dépendances logiques. Une donnée administrative peut être constituée par un acte institutionnel plutôt que par une mesure. Une donnée dérivée part d’autres données plutôt que d’une trace primaire. Une copie peut circuler sans jamais être lue. Une lecture peut ne conduire à aucune action.
2. Trois chemins de constitution
Le schéma général doit admettre au moins trois familles.
A. Donnée observationnelle
événement ou état → interaction → trace → mesure ou description → résultat inscrit
Exemples de régime : mesure physique, observation biologique, témoignage, photographie, relevé.
B. Donnée institutionnelle
acte social ou juridique → catégorie et règle constitutive → enregistrement
Un mariage, un vote, un titre, une transaction ou une décision administrative ne sont pas seulement des traces d’un réel naturel. L’acte d’enregistrement participe parfois à la constitution du fait social lui-même.
C. Donnée dérivée
données parentes + modèle ou opération → résultat transformé → nouvelle provenance
Agrégation, correction, traduction, annotation, classification automatique, estimation, prédiction et donnée synthétique relèvent de cette famille. Elles ne sont ni de simples copies ni des prélèvements directs.
La trilogie sera plus générale si elle cesse de faire de la mesure instantanée le prototype implicite de toute donnée.
3. Les couches d’un datum persistant
Une donnée durable n’est pas un couple simple « valeur + support ». Elle dépend d’un ensemble stratifié :
- contenu : valeur, symbole, proposition ou structure ;
- occurrence : réalisation matérielle déterminée ;
- encodage : règles qui font correspondre états matériels et symboles ;
- schéma : organisation des champs et relations ;
- provenance : origine, agents, activités et transformations ;
- contexte : objet visé, unités, population, méthode, finalité ;
- information de représentation : ce qu’une communauté doit savoir pour interpréter ;
- conditions d’accès : localisation, droits, interfaces, moyens techniques ;
- régime de validité : question, instant, tolérance et usage auxquels le résultat peut répondre. La disparition d’une couche ne produit pas toujours la disparition du tout, mais elle réduit ce que la donnée peut soutenir.
VII. Ontologie minimale : primitives, relations et critères d’identité
Pour devenir irréprochable autant que possible, la thèse doit dépasser le registre narratif et préciser son ontologie minimale. Il ne s’agit pas nécessairement de produire une ontologie informatique en OWL, mais de rendre explicites les catégories et relations sans lesquelles les énoncés restent ambigus.
1. Primitives proposées
| Symbole | Catégorie | Définition minimale |
|---|---|---|
| R | Processus réel | événement, état ou activité auquel une donnée pourra être rapportée |
| T | Trace | modification ou occurrence causalement reliée à un processus antérieur |
| O | Opération d’observation | activité réglée qui sélectionne, transforme ou décrit une trace ou un phénomène |
| D | Datum d’origine | résultat historiquement individualisé produit par une opération de constitution |
| C | Occurrence | réalisation matérielle d’un datum sur un support déterminé |
| P | Provenance | ensemble des relations d’origine, d’activité, d’agent et de dérivation |
| X | Transformation | opération qui copie, convertit ou dérive une occurrence ou un datum |
| L | Lecture | activité par laquelle un lecteur produit une interprétation à partir d’une occurrence |
| Q | Question ou usage | problème pour lequel une donnée peut être pertinente ou valide |
| U | Action | intervention, décision ou inscription nouvelle susceptible de modifier le réel |
2. Relations nécessaires
- causedBy(T, R) : la trace est causalement reliée au processus ;
- uses(O, T) : l’observation mobilise une trace ;
- generates(O, D) : l’opération constitue un datum d’origine ;
- realizes(C, D) : une occurrence matérielle réalise ce datum ;
- encodedBy(C, E) : l’occurrence utilise un encodage ;
- derivedFrom(D2, D1) : un datum descend d’un autre ;
- copyOf(C2, C1) : une occurrence a été produite comme copie d’une autre ;
- accessibleTo(C, r, t) : une occurrence est accessible à un lecteur donné à un moment donné ;
- interpretableBy(D, r, t) : le lecteur dispose des ressources pour l’interpréter ;
- readAt(D, r, t) : une lecture a effectivement eu lieu ;
- about(D, R) : le datum prétend porter sur un processus ou état ;
- validFor(D, Q, t, ϵ) : le datum est acceptable pour une question, à un moment et selon une tolérance ;
- affects(U, R) : une action modifie le processus observé ou son environnement. ## 3. Critères d’identité
Un datum d’origine D est individualisé par un faisceau minimal :
opération de constitution + objet visé + temps pertinent + résultat + provenance.
Deux occurrences peuvent réaliser le même D. Une transformation produit un nouveau D′ si elle change le contenu, le statut épistémique, l’objet visé ou le régime de validité de manière significative. La frontière entre conversion fidèle et dérivation n’est pas toujours naturelle ; elle doit être définie par les invariants que la pratique entend préserver.
4. Donnée constituée et donnée actualisée
La distinction suivante résout plusieurs difficultés du troisième tome.
- Donnée constituée : un résultat a été produit et stabilisé selon une règle ; son existence ne dépend pas d’une lecture actuelle.
- Donnée accessible : une occurrence peut être atteinte par un lecteur.
- Donnée intelligible : le lecteur ou sa communauté possède les ressources d’interprétation.
- Donnée actualisée : une lecture effective en produit un sens dans une situation.
- Donnée opérante : cette actualisation contribue à une inférence, une coordination ou une action. Une donnée peut être constituée sans être accessible, accessible sans être intelligible, intelligible sans être lue, lue sans être utilisée, ou utilisée sans être valide.
VIII. Les fragilités principales du corpus et leur réparation
Les objections qui suivent ne sont pas projetées de l’extérieur sur un résumé abstrait. Elles visent des foyers textuels précis du corpus.
| Foyer dans la trilogie | Formulation ou tension examinée |
|---|---|
| Tome 1, Le flux et l’annotation, partie II | continuité, densité et indépendance du flux |
| Tome 1, La trace et le lecteur, parties I à IV | lisibilité du réel ; trace causée / donnée voulue |
| Tome 1, Les deux temps de la donnée, parties I à III | valeur arrêtée ; vérité du constat daté ; deux temps ; deux morts ; copie |
| Tome 2, L’acte d’échange, partie III | « trois actes, trois supports » ; accomplissement par l’échange |
| Tome 2, Le torrent qui se sait | sur-débit et menace de retour à la trace |
| Tome 3, La trace ou la donnée, parties II à IV | retour en trace sans lecture, contredit par la donnée muette qui « reste une donnée » |
| Tome 3, Lecture humaine, lecture automatique | traitement machinique et monopole humain du sens |
| Tome 3, Le sur-plus de lecture | impossible bibliothèque et trois chemins vers la trace |
Les réparations proposées cherchent chaque fois à préserver l’intuition féconde tout en retirant l’absolu qui l’expose au contre-exemple.
1. « Le flux du réel est continu, dense et infiniment divisible »
Fragilité
Cette formulation engage une métaphysique forte que la préface dit pourtant ne pas vouloir imposer. Certains phénomènes sont décrits par des événements discrets, certains objets sont institutionnels, certaines grandeurs quantiques ne se laissent pas traiter comme des variables classiques continues, et les données mathématiques ne proviennent pas toutes d’un flux empirique.
Réparation
Remplacer la continuité universelle par une thèse plus modeste :
Le réel pertinent pour une observation excède toujours les découpages et les descriptions produits par cette observation ; il poursuit son devenir ou maintient des relations que la donnée n’épuise pas.
La continuité devient un cas important, non un axiome nécessaire.
2. « La lisibilité du réel est totale »
Fragilité
La taphonomie, l’indétermination des traces et les horizons causaux fournissent des contre-exemples.
Réparation
Adopter la traçabilité différentielle : certains processus laissent des marques, certaines marques persistent, certaines sont accessibles et certaines sont interprétables. Aucune totalité n’est garantie.
3. « La trace est causée, la donnée est voulue »
Fragilité
Le causé et le voulu ne sont pas exclusifs. La production automatique et le réemploi de résidus non intentionnels échappent à la dichotomie.
Réparation
Distinguer causalité matérielle, intention du dispositif, décision d’occurrence et intention d’usage. Définir la donnée par une constitution réglée et imputable, non par un vouloir mental nécessaire à chaque token.
4. « L’acte d’inscription arrête une valeur »
Fragilité
La mesure comporte définition, interaction, modèle et incertitude. Certaines données ne sont pas des valeurs numériques et certaines inscriptions constituent le fait institutionnel qu’elles enregistrent.
Réparation
Définir l’acte de constitution comme une opération qui produit un résultat sous une description, avec ses conditions, son incertitude ou son régime de preuve.
5. « Le constat daté est éternellement vrai »
Fragilité
L’existence de l’enregistrement est stable si l’archive est authentique ; la vérité du résultat peut être révisée. Une erreur instrumentale découverte plus tard ne change pas ce qui a été écrit, mais change ce qu’il est légitime d’en conclure.
Réparation
Dire :
L’occurrence authentique stabilise irréversiblement le fait documentaire qu’un résultat a été produit ; elle ne garantit pas irrévocablement la vérité du résultat sur son objet.
6. « La péremption est inéluctable pour toute donnée »
Fragilité
Un énoncé portant explicitement sur un événement passé ne devient pas faux parce que le présent change. Une donnée historique peut gagner en valeur. La péremption dépend d’une requête, d’un horizon de décision et d’une tolérance, pas seulement de la vitesse du réel.
Réparation
Remplacer la péremption absolue par l’actualité représentationnelle pour un usage :
V = f(D, objet, question, t, tolérance)
La première « mort » devient une perte de validité pour une classe d’usages, non la mort de la donnée.
7. « Deux temps de la donnée »
Fragilité
L’intuition relationnelle est juste, mais le langage de deux temps masque les délais et les ordres causaux réels.
Réparation
Conserver deux régimes — devenir de l’objet et persistance de l’inscription — et introduire les horodatages opérationnels multiples. Les deux temps sont une abstraction de haut niveau, non une comptabilité exhaustive.
8. « Deux morts »
Fragilité
Existence, intégrité, authenticité, accès, intelligibilité et validité sont orthogonaux. Le format illisible n’est pas identique à la disparition matérielle.
Réparation
Adopter le vecteur d’état présenté plus haut. Réserver la métaphore de la mort à des résumés rhétoriques clairement définis.
9. « Sans lecture, la donnée redevient trace »
Fragilité
Cette formule contredit à la fois le premier tome — où l’inscription constitue la donnée — et les passages du troisième tome qui affirment qu’une donnée muette demeure donnée. Elle rendrait le statut ontologique dépendant d’un événement de réception potentiellement inconnaissable.
Réparation
Adopter la distinction constituée/actualisée :
Sans lecture, une donnée demeure non actualisée. Sans code ni information de représentation pour une communauté déterminée, elle devient inintelligible pour cette communauté. Si sa provenance et son régime symbolique sont universellement irrécupérables, il ne subsiste qu’une occurrence matérielle susceptible d’être traitée comme nouvelle trace.
Cette formulation préserve le rôle de la lecture sans annuler la donnée entre deux consultations.
10. « Les copies sont la même donnée »
Fragilité
La formule confond type, occurrence, contenu et provenance. Deux copies peuvent diverger, recevoir des métadonnées différentes ou être juridiquement distinctes.
Réparation
Dire :
Des occurrences multiples peuvent instancier le même datum d’origine ; leur identité matérielle, documentaire et contextuelle reste distincte.
Une transformation significative produit un descendant, pas une simple copie.
11. « Trois actes, trois supports »
Fragilité
Le corpus identifie clairement trois actes — constitution, échange, lecture — mais seulement deux supports fonctionnels homogènes — fixation et transport. La lecture dépend plutôt d’un ensemble : occurrence, code, interface, corpus, compétences, communauté et corps du lecteur.
Réparation
Ne pas forcer une symétrie. Parler de :
- support de réalisation et de persistance ;
- support ou canal de transport ;
- conditions de reprise interprétative. On peut appeler ces dernières « support d’interprétation » à condition de préciser qu’il s’agit d’un complexe sociotechnique, non d’un troisième véhicule matériel simple.
12. « La machine traite, le sens reste à l’humain »
Fragilité
Il s’agit d’une position philosophique sur le sens, non d’un fait technique établi. Elle dépend d’une théorie de la compréhension et pourrait être contestée sans affecter le reste de l’ontologie.
Réparation
Distinguer :
- décodage et classification fonctionnels ;
- production d’effets sémantiques dans un système ;
- expérience ou compréhension phénoménale ;
- responsabilité normative et imputabilité. Le corpus peut défendre que la responsabilité ultime ne doit pas être dissoute dans l’automate, sans prétendre avoir démontré l’impossibilité de toute sémantique machinique.
13. « La donnée n’appartient pas vraiment »
Fragilité
La non-rivalité et la duplicabilité ne suffisent pas à régler la propriété, la confidentialité, la protection des personnes ou les droits sur les bases.
Réparation
Séparer :
- identité ontologique ;
- possession d’une occurrence ;
- contrôle de l’accès ;
- droits sur la personne ou le secret ;
- propriété intellectuelle ou investissement ;
- gouvernance du flux et du dispositif de captation. L’ontologie déplace utilement la question vers le contrôle des conditions de production et d’accès ; elle ne dissout pas le droit.
14. « Le transport accomplit la donnée »
Fragilité
Une donnée peut remplir sa fonction sans circuler, et circuler massivement sans jamais soutenir connaissance ou action. Le mot « accomplir » introduit une finalité générale.
Réparation
Dire que le transport étend la disponibilité et la possibilité d’usage. L’accomplissement dépend d’une finalité déterminée, pas de l’essence de toute donnée.
15. « On ne range pas le torrent »
Fragilité
Les systèmes de flux comportent précisément des fenêtres, index, résumés, journaux, caches, échantillonnages et politiques de rétention. Le classement exhaustif est impossible ; l’organisation sélective ne l’est pas.
Réparation
Formuler :
On ne stabilise ni ne classe exhaustivement un flux ouvert à un coût fini ; on peut toutefois en organiser des fenêtres, des résumés, des priorités et des archives partielles.
Cette version rend les trois postures — cadrer, déléguer, accepter — compatibles avec les mécanismes réels de gestion des flux.
16. « La donnée est un processus »
Fragilité
Prise littéralement, la formule confond l’événement de constitution, le résultat informationnel et ses occurrences matérielles. Elle semble aussi contredire la fixité que la trilogie attribue à la donnée.
Réparation
Préciser le sens du qualificatif processuel :
Le datum est le résultat stable d’un processus et le nœud d’un réseau processuel ; son identité, sa persistance, sa circulation, son actualisation et sa valeur sont processuellement constituées.
La thèse porte alors sur la priorité explicative du processus, non sur l’assimilation de toute donnée à un événement étendu dans le temps.
IX. Ce que les travaux voisins changent à la revendication d’originalité
1. L’absence trouvée n’est pas une preuve d’absence
Ne pas avoir rencontré de travail identique ne suffit pas à établir l’inédit. La recherche peut manquer un vocabulaire différent, une autre langue, une discipline voisine, un chapitre non indexé, une thèse ou un cadre qui n’emploie pas l’expression « ontologie processuelle de la donnée ».
Une revendication d’originalité forte doit distinguer :
- originalité terminologique : l’expression est-elle nouvelle ?
- originalité propositionnelle : telle thèse précise a-t-elle déjà été formulée ?
- originalité architecturale : ces propositions ont-elles déjà été articulées dans ce schéma ?
- originalité déductive : les conséquences tirées de l’architecture sont-elles nouvelles ?
- originalité d’application : le cadre permet-il d’éclairer des objets autrement ? ## 2. Les voisins directs déjà identifiés
Plusieurs familles de travaux recoupent explicitement une partie du projet.
2.1 Donnée construite et non brute
Lisa Gitelman et les auteurs de “Raw Data” Is an Oxymoron montrent que les données portent les choix, instruments et contextes de leur production (MIT Press, 2013). Annette Markham critique le statut apparemment indiscutable de la « donnée » et invite à recentrer les matériaux et processus de l’enquête (Markham, 2013).
Recoupement : non-préexistence et caractère
construit.
Différence possible : la trilogie en tire une
architecture ontologique couvrant persistance, circulation et
lecture.
2.2 Donnée relationnelle
Sabina Leonelli définit les données scientifiques comme une catégorie relationnelle appliquée à des productions susceptibles de servir de preuves pour des affirmations dans des moments d’enquête déterminés (Leonelli, 2015).
Recoupement : dépendance au contexte, à l’usage et à
la pratique.
Tension féconde : chez Leonelli, un objet peut acquérir
le statut de donnée par son rôle probatoire ultérieur ; cela conteste
l’idée que le statut serait entièrement fixé lors de l’inscription
initiale.
2.3 Donnée comme processus
Matthew Jones et ses coauteurs ont publié un chapitre intitulé Data as Process: From Objective Resource to Contingent Performance (Oxford University Press, 2019).
Recoupement : rejet de la donnée comme ressource
objective stable.
Différence possible : ce travail s’inscrit dans la
théorie des organisations et la performance contingente ; il ne suffit
pas, à lui seul, à établir l’identité de l’architecture de la trilogie.
Son existence interdit néanmoins d’affirmer qu’aucun cadre existant ne
thématise la donnée comme processus.
2.4 Trajectoires et matérialité des données
Les recherches sur les data journeys suivent la constitution sociomatérielle, la friction et la mutabilité des données au cours de leurs déplacements (Bates, Lin & Goodale, 2016 ; Leonelli & Tempini, 2020).
Recoupement : mouvement matériel, transformation,
réutilisation, changement de contexte.
Tension féconde : la circulation ne préserve pas
toujours un datum invariant ; elle peut fabriquer l’objet qui
circule.
2.5 De la trace aux données
Hans-Jörg Rheinberger a explicitement étudié le passage « des traces aux données, des données aux faits configurés » dans les systèmes expérimentaux (Rheinberger, 2011).
Recoupement : médiation expérimentale trace →
donnée.
Différence possible : la trilogie généralise cette
chaîne au-delà des sciences expérimentales et la relie à la circulation,
à la lecture et au torrent.
2.6 Process philosophy
Whitehead, Bergson, Simondon et la philosophie des processus fournissent le socle métaphysique général : priorité du devenir, individuation, durée, relations. Ils ne proposent pas nécessairement la même ontologie de la donnée, mais ils empêchent de présenter le renversement substance/processus comme inédit en lui-même.
3. Où l’originalité de la trilogie peut raisonnablement se situer
Sous réserve d’une revue exhaustive, les traits les plus distinctifs paraissent être leur combinaison :
- la chaîne complète réel → trace → constitution → fixation → circulation → lecture → action → réel modifié ;
- l’usage du flux d’observation comme terme médian entre réel et données consolidées ;
- la distinction des deux régimes temporels, à condition de l’opérationnaliser ;
- l’articulation entre datum d’origine, copies et filiation ;
- la jonction entre micro-ontologie de la donnée et macro-dynamique du torrent ;
- l’intégration du lecteur situé et de sa responsabilité dans le même schéma ;
- la boucle par laquelle la production de données transforme le réel dont elle tirera les données suivantes ;
- la tentative de déduire une éthique minimale de la structure même du processus. Cette originalité serait mieux formulée ainsi :
La trilogie propose une synthèse architecturale de la donnée comme processus de constitution, de persistance, de circulation, de reprise et de rétroaction, et en déduit une théorie du torrent et de la responsabilité du lecteur.
Cette phrase est plus forte parce qu’elle est plus précise que « aucune approche semblable n’existe ».
4. Ce qu’il faudrait vérifier avant une revendication publique d’inédit
Une revue de portée (scoping review) devrait couvrir au minimum :
- philosophie de l’information et des processus ;
- philosophie des données scientifiques ;
- science and technology studies ;
- infrastructure studies et data journeys ;
- archivistique, diplomatique et préservation numérique ;
- théorie des médias et matérialité de l’information ;
- systèmes distribués, provenance et event sourcing ;
- sémiotique des traces ;
- histoire des pratiques de mesure et d’inscription ;
- thèses et littérature francophone non indexées dans les grandes bases anglophones. Requêtes minimales : data as process, processual data, process ontology of data, ontology of data practices, data journeys, data becoming, relational account of data, trace to data, data lifecycle ontology, materiality of data, data temporality, ainsi que leurs équivalents français, allemand, italien et espagnol lorsque possible.
La méthode devrait comporter : recherche par bases, remontée des bibliographies, recherche des travaux citants, matrice de comparaison proposition par proposition, et archivage des résultats négatifs. Tant que ce travail n’est pas achevé, la formule recommandée est :
« À notre connaissance, aucun travail identifié ne réunit exactement cette architecture ; plusieurs traditions en ont toutefois établi indépendamment des composantes majeures. »
X. Programme d’intégration dans la trilogie
1. Ajouts indispensables au noyau
Les éléments suivants devraient être intégrés dans le corps théorique, et non relégués à de simples notes :
- résultat de mesure, modèle et incertitude ;
- traçabilité différentielle du réel ;
- intentions distribuées et constitution réglée ;
- distinction datum d’origine / occurrence / copie / version / descendant ;
- distinction donnée constituée / accessible / intelligible / actualisée / opérante ;
- pluralité des temps opérationnels ;
- vecteur d’état de la persistance ;
- provenance comme partie constitutive ;
- sur-débit formalisé par arrivées, service, échéances et politiques de sélection ;
- fermeture cybernétique du schéma ;
- séparation observation / inférence / intervention ;
- reformulation prudente de l’originalité. ## 2. Éléments à conserver comme cas frontières ou annexes
- relativité : référentiel, simultanéité, situation ;
- thermodynamique : matérialité et coût ;
- trou noir : horizon d’accès et brouillage ;
- virus : réplication, compatibilité et filiation ;
- oralité et mémoire humaine : support incarné et persistance généalogique. Ils doivent rester des tests circonscrits. Leur accumulation dans le corps de la trilogie risquerait de diluer l’argument principal.
3. Éléments à reformuler ou retirer
- la « lisibilité totale » du réel ;
- la continuité et la densité comme propriétés universelles nécessaires ;
- l’équivalence stricte « causé = trace / voulu = donnée » ;
- la valeur mesurée comme vérité éternelle ;
- la péremption inéluctable de toute donnée sans spécification d’usage ;
- la retombée automatique en trace par absence de lecture ;
- les deux morts comme taxonomie exhaustive ;
- la symétrie forcée de trois actes et trois supports ;
- l’impossibilité affirmée d’une sémantique machinique ;
- l’inappropriabilité juridique déduite de la duplicabilité ;
- l’impossibilité absolue d’organiser un torrent ;
- l’affirmation qu’aucun cadre existant ne pense la donnée comme processus. ## 4. Principe éditorial
Le meilleur renforcement ne consiste pas à ajouter un chapitre par domaine. Il consiste à insérer, au foyer de chaque concept, la distinction qui lui manque :
- métrologie au foyer de l’inscription ;
- taphonomie au foyer de la trace ;
- sémiotique au seuil trace/donnée ;
- provenance au foyer de l’identité ;
- OAIS au foyer de la persistance ;
- systèmes distribués au foyer des temps et des copies ;
- files d’attente au foyer du torrent ;
- cybernétique au foyer du retour sur le réel ;
- inférence causale au passage de la lecture à l’action. Chaque apport doit occuper un seul foyer, puis produire ses conséquences sans être redémontré ailleurs.
XI. Thèses consolidées à l’issue de l’examen
Le processus de la donnée peut finalement être formulé en douze thèses resserrées.
- Rien n’est donnée sous toute description par nature. Le statut de donnée est constitué dans une pratique réglée.
- Toute donnée empirique est contrainte par un matériau qui lui résiste, mais ce matériau ne détermine jamais seul sa description.
- La trace n’est ni transparente ni nécessairement univoque. Elle résulte elle-même d’un processus de formation et de conservation.
- L’inscription ne capture pas une valeur nue. Elle stabilise un résultat produit par une opération, avec un régime d’incertitude ou de preuve.
- Toute occurrence est matérielle, mais l’identité d’un datum n’est pas celle d’un support particulier.
- L’identité est historique. Elle repose sur l’origine et la provenance ; la copie multiplie les occurrences, la transformation engendre une filiation.
- Persister exige davantage que survivre matériellement. Il faut maintenir, selon l’objectif, intégrité, authenticité, représentation, contexte et possibilité d’accès.
- La fraîcheur n’est pas l’âge. C’est l’adéquation temporelle d’une donnée à une question et une tolérance déterminées.
- La circulation peut conserver, altérer ou engendrer. Elle doit être évaluée par les invariants qu’elle prétend maintenir.
- La lecture actualise sans constituer de nouveau la donnée. Elle est située, sélective et coûteuse ; elle peut produire de nouvelles données dérivées.
- Le torrent est un régime de désajustement entre production, sélection, traitement et échéance, amplifié par des boucles sociotechniques.
- Le processus est réflexif. Les données contribuent à transformer le réel, les catégories et les infrastructures qui produiront les données suivantes. Le mot processuel qualifie ainsi en priorité le mode de constitution et d’existence relationnelle du datum, non l’obligation de classer le datum lui-même comme événement.
Ces thèses donnent au projet plus de corps parce qu’elles ne reposent plus principalement sur une opposition imagée entre objet et flux. Elles définissent des catégories, des relations, des conditions de validité et des mécanismes contrôlables.
Conclusion
La trilogie ne doit pas chercher sa solidité dans le nombre des analogies qui lui ressemblent. Sa force potentielle réside dans une intuition plus exigeante : la donnée ne peut être comprise qu’en reconstituant le processus qui la fait advenir, persister, circuler, être reprise et agir.
Les autres domaines ne valent que par ce qu’ils obligent cette intuition à devenir.
La métrologie l’oblige à reconnaître l’incertitude et le modèle. Les sciences des traces lui interdisent la transparence du vestige. La sémiotique distribue l’intention et l’interprétation. La théorie du codage sépare la fidélité du canal du maintien du sens. Les systèmes distribués pluralisent les temps et les ordres. La provenance donne un critère historique à l’identité. L’archivistique montre qu’un datum persistant est un paquet de contenu, de représentation et de contexte destiné à une communauté. Les sciences cognitives établissent la finitude du lecteur. Les files d’attente rendent le torrent calculable. La cybernétique ferme la boucle. L’inférence causale interdit de confondre description et intervention. Le droit et l’histoire replacent enfin la donnée dans un régime de preuve et de responsabilité.
Le résultat n’est pas une réfutation de la trilogie. Il en est une version plus résistante. Son noyau demeure : la donnée est un devenir stabilisé et repris dans une chaîne de relations. Mais cette formule ne peut soutenir une ontologie robuste qu’à condition d’abandonner plusieurs absolus — lisibilité totale, vérité figée, péremption universelle, mort binaire, intention ponctuelle, copie sans occurrence, lecture constitutive — au profit de distinctions plus fines.
L’originalité la plus crédible du projet ne se trouve probablement pas dans chacune de ses pièces. Elle se trouve dans le plan qui les assemble et dans les conséquences que ce plan permet de déduire. C’est une position moins spectaculaire qu’une revendication d’inédit absolu, mais philosophiquement plus forte : elle est précise, vérifiable et compatible avec l’existence de prédécesseurs. Une thèse nouvelle devient durable non lorsqu’elle prétend n’avoir aucune dette, mais lorsqu’elle sait exactement ce qu’elle reprend, ce qu’elle transforme et ce qu’elle ajoute.
Bibliographie sélective des apports transversaux
Constitution, relation et trajectoires des données
Bates, Jo, Yu-Wei Lin & Paula Goodale. « Data Journeys: Capturing the Socio-Material Constitution of Data Objects and Flows », Big Data & Society, 2016.
Gitelman, Lisa (dir.). “Raw Data” Is an Oxymoron, MIT Press, 2013.
Jones, Matthew et al. « Data as Process: From Objective Resource to Contingent Performance », dans Institutions and Organizations: A Process View, Oxford University Press, 2019.
Leonelli, Sabina. « What Counts as Scientific Data? A Relational Framework », Philosophy of Science, 2015.
Leonelli, Sabina & Niccolò Tempini (dir.). Data Journeys in the Sciences, Springer, 2020.
Markham, Annette. « Undermining ‘Data’: A Critical Examination of a Core Term in Scientific Inquiry », First Monday, 2013.
Rheinberger, Hans-Jörg. « Infra-Experimentality: From Traces to Data, from Data to Patterning Facts », History of Science, 2011. ## Mesure et incertitude
Joint Committee for Guides in Metrology. Guide to the Expression of Uncertainty in Measurement, JCGM GUM-1.
Joint Committee for Guides in Metrology. International Vocabulary of Metrology, 3e édition, JCGM 200:2012. ## Trace, sémiotique et formation
Peirce, Charles S. « What Is a Sign? ».
Schiffer, Michael B. « Archaeological Context and Systemic Context », American Antiquity, 1972.
Schiffer, Michael B. « Toward the Identification of Formation Processes », American Antiquity, 1983. ## Information, matérialité et circulation
Landauer, Rolf. « Irreversibility and Heat Generation in the Computing Process », IBM Journal of Research and Development, 1961.
Shannon, Claude E. « A Mathematical Theory of Communication », Bell System Technical Journal, 1948. ## Systèmes distribués et provenance
Lamport, Leslie. « Time, Clocks, and the Ordering of Events in a Distributed System », Communications of the ACM, 1978.
W3C. PROV-O: The PROV Ontology, Recommandation, 2013. ## Ontologies formelles et événementielles
Basic Formal Ontology. Spécification et ressources officielles.
CIDOC CRM. Conceptual Reference Model, version 7.1.3, 2024 ; voir également ISO 21127:2023. ## Archives et authenticité
CCSDS. Reference Model for an Open Archival Information System (OAIS).
InterPARES Authenticity Task Force. Requirements for Assessing and Maintaining the Authenticity of Electronic Records. ## Réception, surcharge et régulation
Ashby, W. Ross. An Introduction to Cybernetics, 1956.
Cowan, Nelson. « The Magical Number 4 in Short-Term Memory », Behavioral and Brain Sciences, 2001.
Little, John D. C. « A Proof for the Queuing Formula: L = λW », Operations Research, 1961.
Pearl, Judea. « An Introduction to Causal Inference », The International Journal of Biostatistics, 2010.
Formule de synthèse
Une donnée est un résultat historiquement individualisé, produit sous une description par une opération réglée et située, réalisé sur un ou plusieurs supports, accompagné des conditions qui permettent d’en établir l’origine et de l’interpréter, susceptible d’être copié ou transformé, et dont l’accessibilité, l’intelligibilité, la validité et les effets dépendent des relations dans lesquelles il est repris.
Cette définition ne remplace pas la trilogie. Elle en constitue la version condensée, consolidée par les apports transversaux et corrigée de ses principales fragilités.