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author: David Bories
contact: contact@artisanat-de-la-donnee.fr
date: Juin 2026
direction: Conçu et dirigé par David Bories --- Albi, France.
lang: fr
licence: "© David Bories -- 2026. Diffusé sous licence Creative Commons
  Attribution 4.0 International (CC BY 4.0). Tout usage, y compris
  commercial, est autorisé sous réserve de créditer l'auteur et la
  source (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/deed.fr)."
redaction: Rédigé en utilisant l'intelligence artificielle générative.
role: trilogie
site: "https://artisanat-de-la-donnee.fr"
statut: fond
subtitle: Le lecteur situé à l'épreuve du flux
suite:
- href: le_canal_et_les_ateliers.html
  invite: De l'ontologie processuelle aux gestes du métier
  titre: Le canal et les ateliers
- href: presentation.html
  invite: Revenir au sommaire du corpus.
  titre: ← Le corpus
title: Tome 3 --- La trace ou la donnée
version: 0.7.0
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# Introduction

## *Pour une approche processuelle de la réception de la donnée*

**Ce qui passe devant un regard sans y entrer ne demeure pas davantage
que ce que le flux aurait emporté.**

Le premier tome a défendu une idée simple et dérangeante : nous ne
vivons pas entourés de données, mais de réel qui s'écoule, et la donnée
n'est pas un objet que l'on cueille --- c'est un prélèvement opéré sur
le flux du réel, un instantané qui, dès qu'il est pris, commence à
s'éloigner du monde qu'il décrit. Ce tome partait de la *fabrication* de
la donnée. Le deuxième tome a montré ensuite que la donnée n'est pas
faite pour rester solitaire : elle se transmet, se transporte, se
propage --- et il a conduit ce mouvement jusqu'à son emballement, le
torrent, ce régime où la circulation accélérée produit plus de données
qu'aucun regard fini n'en peut suivre. Ce tome traitait la
*circulation*.

Le deuxième tome s'est arrêté à un seuil, qu'il a tenu avec rigueur. La
circulation, disait-il, a fait sa part : elle a porté la donnée à portée
d'un lecteur. Mais une donnée à portée n'est pas une donnée lue. Ce qui
parvient devant un regard peut y entrer --- devenir une donnée vivante,
un sens actualisé --- ou passer sans y entrer --- n'être qu'une marque
qui défile, une inscription que nul ne déchiffre. Ce basculement, le
deuxième tome ne l'a jamais franchi : il l'a nommé comme une menace,
jamais comme un fait. Car le franchir suppose un acte que la circulation
ne contient pas --- l'acte de lecture. C'est de cet acte, et de celui
qui l'accomplit, que part le présent tome.

De cette reprise, le tome dégage une thèse directrice, jumelle de celles
qui l'ont précédée. Le premier tome posait : la donnée naît d'un acte de
lecture accompli sur une trace. Le deuxième : la donnée navigue parce
qu'elle est fixée. Le troisième pose : **sans lecture, la donnée
redevient trace.** Le titre l'énonce comme une alternative --- *la trace
ou la donnée* ---, car c'est exactement ce que le torrent laisse au
lecteur : selon qu'il lise ou non ce qui lui parvient, la matière reçue
est donnée vivante ou trace muette. Et de cette thèse découle tout le
reste : il y a un acte pour lire, comme il en fallait un pour prélever
et un pour transmettre ; cet acte est le fait d'un lecteur *situé*, dont
la fenêtre est finie ; ce que le lecteur fait de ce qui le déborde n'est
pas écrit d'avance --- il peut cadrer, déléguer, ou accepter avec
lucidité ; et toutes les traces non lues ne sont pas un échec, car
certaines données ne valaient que par une fraîcheur qui ne s'est pas
attendue.

Les huit documents qui composent ce tome conduisent cette idée depuis le
basculement hérité du seuil --- ce qui passe devant la fenêtre sans y
entrer --- jusqu'à la posture finale du lecteur qui se sait débordé et
qui en répond. Au terme de ce parcours, la trilogie s'achève : non sur
une consigne, mais sur une lucidité, et la responsabilité qui vient avec
elle. Car la vitesse du torrent, le deuxième tome l'a établi, nous
l'avons mise ; le lecteur débordé n'est pas la victime d'une intempérie,
mais une portion de ce qui a creusé le courant. Ce que cela engage pour
lui --- pour sa probité, pour sa part dans une sagesse qui ne peut être
que collective --- est ce que ce dernier tome a charge de dire.

Ce tome part donc du bord du lecteur, là où le précédent s'arrêtait. Il
a pour objet ce que la circulation ne peut accomplir à la place de
personne : la part du lecteur. Et il tente de montrer en quoi cette part
--- l'acte de lire, sa situation, sa limite, son éthique --- complète et
déplace la manière dont on pense aujourd'hui la réception des données.

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*Conçu et dirigé par* **David Bories**.

*Rédigé en utilisant l'intelligence artificielle générative.*

*Mai 2026*

# Préface méthodologique

## *Le fond, la forme, et le statut de ce troisième tome*

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> *« Toutes les opinions ne se valent pas, mais toutes méritent d'être
> pesées. »*
>
> --- adapté d'un adage attribué à Voltaire

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## Pourquoi cette préface

Ce troisième tome déploie, en huit documents, une réflexion sur la
réception de la donnée. Comme les deux premiers, il n'est ni un manuel
pratique, ni un manifeste politique, ni un traité académique. Il est un
essai de conceptualisation, qui cherche ce qui demeure vrai de la
lecture de la donnée indépendamment des techniques qui la sollicitent à
un moment donné, et qui s'interdit pour cela de prescrire la forme
concrète que prennent les choses dans le temps présent du lecteur.

Cette posture est celle des deux premiers tomes, et elle vaut ici à
l'identique. Le lecteur qui a lu leurs préfaces méthodologiques les
retrouvera dans leurs principes ; il peut, s'il le souhaite, passer
directement aux documents. Cette préface les reprend néanmoins pour
elle-même, parce qu'un tome doit pouvoir être abordé seul, et parce que
la réception de la donnée appelle quelques précisions propres --- plus
délicates qu'ailleurs, car ce tome assume une éthique, et qu'une éthique
mal bornée se périmerait avec les mœurs qui l'auraient inspirée.

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## L'analogie de 1950

Reprenons l'analogie qui ouvrait les préfaces précédentes. Imaginons que
nous sommes en 1950. L'automobile se démocratise. Pour penser la
transformation qu'elle annonce, on peut établir des faits qui relèvent
du **fond** --- vrais indépendamment de l'évolution future du produit :
une automobile roule, donc il faudra un revêtement au sol ; elle
consomme, donc il faudra des points de ravitaillement ; elle se conduit,
donc il faudra apprendre à la conduire. Ces énoncés ne seront pas
démentis par l'histoire.

Mais on ne peut pas, en 1950, fixer la **forme** : la largeur des voies,
les limitations de vitesse, l'électrification future, le détail du code
de la route. Ces éléments dépendent d'une évolution imprévisible. Les
figer serait une erreur.

Le présent tome applique strictement cette distinction à la réception de
la donnée. Le premier tome avait posé qu'une donnée se prélève, se fixe
et se périme ; le deuxième, qu'elle se transmet, se transporte, se
propage ; le troisième pose qu'elle se lit --- ou ne se lit pas. Et il
en énonce le fond : il faut un acte pour la lire, un lecteur situé pour
l'accomplir, une fenêtre finie qui borne ce qu'il peut recevoir, une
part qui ne se délègue pas sans qu'on en hérite la situation. Ces
énoncés sont, sur la réception, ce que « il faudra apprendre à conduire
» était sur l'automobile. **Le tome s'interdit de prescrire la forme** :
les dispositifs de lecture, les interfaces, les outils d'assistance, les
politiques de formation, les institutions du référent. Le lecteur qui
chercherait ici des recettes --- comment lire mieux, quel outil adopter,
quelle réforme conduire --- ne les y trouvera pas, non qu'elles soient
illégitimes, mais parce qu'elles relèvent d'un autre travail.

Cette retenue est, ici, plus exigeante qu'ailleurs. Car le tome touche à
des phénomènes dont le présent est saturé --- la difficulté de lire
qu'on observe, les dispositifs qui captent l'attention, les machines qui
lisent à notre place. La tentation serait grande de juger ces formes. Le
tome s'en abstient : il énonce ce qui est vrai de l'acte de lire pour
longtemps, et laisse à l'ouvrage de mise en pratique, et au lecteur, le
soin de regarder les formes datées du présent.

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## Le statut des illustrations

Le tome mobilise un certain nombre d'exemples concrets : la carte au
trésor qu'on déchiffre plus ou moins loin, le message d'erreur affiché
sur un écran, le randonneur qui porte un champignon au pharmacien, le
thermomètre qu'on lit sans le dupliquer, la confiture qui gave là où la
myrtille régalait, le secrétaire qui résume la presse à son notable, le
radiateur qu'on baisse après avoir lu la température.

Ces illustrations relèvent de la **forme**. Elles sont datées,
révisables, et ne constituent pas des affirmations empiriques sourcées.
Elles servent à rendre intuitif un concept abstrait --- pas à le
démontrer. Le lecteur est invité à les lire comme on lirait, dans un
texte de 1950, « une automobile peut atteindre cent kilomètres à l'heure
» : vrai à la date d'écriture, accessoire au raisonnement, destiné à
être dépassé. Seul le concept qu'elles servent engage l'essai.

Le même statut vaut pour les images directrices. Le premier tome avait
posé le fleuve --- le flux du réel ---, le canal --- le flux
d'observation ---, la vague et l'océan, la source, le torrent. Le
deuxième en avait ajouté deux : l'irrigation, l'art d'amener l'eau vers
où elle est nécessaire ; et la spirale, le mouvement par lequel le réel
s'éloigne d'une donnée en tournant autour d'elle. Le troisième n'ajoute
pas d'image nouvelle au réseau : il habite celles qui existent, du côté
du lecteur. Le torrent y est regardé non plus comme un débit qu'on
produit, mais comme une crue qu'un regard fini subit ; la fenêtre, déjà
posée au premier tome comme la bande du spectre des temps qu'un être
perçoit, y devient l'objet d'un examen pour elle-même. Ces images
relèvent de la forme ; seul le fond qu'elles servent engage l'essai. Une
image qui cesse d'éclairer peut être remplacée sans perte.

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## Le statut du « flux du réel » et le rapport aux deux premiers tomes

Le présent tome mobilise constamment des notions établies dans les deux
premiers : le flux du réel, le prélèvement, l'acte d'inscription, la
fixation, la péremption, la trace, le lecteur situé, sa fenêtre ; et, du
deuxième tome, l'acte d'échange, le transport comme rapport entre deux
déplacements, la propagation, le torrent, le sur-débit relatif à la
fenêtre. Il ne les redéfinit pas ; il les suppose acquises et renvoie,
pour leur établissement, à la *Bibliographie raisonnée du Tome 3* et aux
documents qu'elle indique.

Sur le « flux du réel », la précaution des tomes précédents demeure :
l'essai n'engage pas une thèse métaphysique sur la nature ultime du
réel. Que l'écoulement appartienne au réel lui-même ou à notre condition
de le percevoir, le propos tient dans les deux cas.

De même, quand le tome emploie des formules qui semblent prêter une
activité aux données --- « la donnée redevient trace », « la trace
attend un lecteur », « le torrent submerge » --- ce sont des raccourcis
d'écriture. Ce qui agit, dans tous les cas, ce sont des humains, des
institutions, des dispositifs techniques --- des systèmes
sociotechniques. La donnée elle-même ne fait rien ; elle est lue ou ne
l'est pas par des actes humains. Le raccourci est commode ; il ne doit
pas être pris à la lettre. Cette précaution est particulièrement
importante ici, car la réception, plus encore que la fabrication ou le
mouvement, donne l'illusion d'une passivité du lecteur --- comme si la
donnée « s'imposait » à lui. Le tome y insiste : lire est un acte, et la
submersion elle-même engage celui qui s'y abandonne autant que celui qui
produit le débit.

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## La position du lecteur et la responsabilité de la forme

Le tome vise un lecteur singulier : celui qui prendra le concept entre
ses mains pour en faire quelque chose dans son propre contexte. Cette
responsabilité de la forme --- déterminer, dans tel cas concret, ce
qu'il faut lire et ce qu'on peut laisser passer, quand on ne sait pas
lire et à quel référent s'adresser, où cadrer sa fenêtre, à quel
dispositif déléguer et à quel prix --- n'est pas un défaut du concept.
C'est le concept qui reconnaît la responsabilité humaine pour ce qu'elle
est : irréductible à une règle générale, toujours à reprendre dans la
situation.

Le concept est une lampe : il éclaire la zone où il faut regarder, il
avertit qu'il y a là des écueils --- la donnée vue prise pour une donnée
lue, la lecture déléguée dont on oublie qu'on en hérite la situation,
l'abstention prise pour une neutralité. Il ne dessine pas la carte
détaillée des récifs. Cette carte, c'est à chaque humain, dans chaque
contexte, de la dresser.

Le tome assume enfin, plus encore que le deuxième, une part d'ouverture
délibérée. Sur certaines questions --- l'arbitrage de la sagesse
collective, le partage de ce qui mérite d'être lu, l'étendue du tissu de
référents qu'une société entretient ---, il pose le cadre sans trancher
le contenu, parce que ce contenu relève du présent de chacun. Cette
ouverture n'est pas une lacune ; elle est la forme que prend, sur ces
questions, le respect du lecteur.

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## Une éthique, et de quelle sorte

Ce tome se distingue des précédents sur un point qu'il faut annoncer
d'emblée. Les deux premiers tenaient une discipline strictement
descriptive : ils disaient ce qui est vrai de la donnée, jamais ce qu'il
faut faire. Le présent tome assume une **éthique de la lecture**. Il le
fait parce que sa matière l'exige : dès lors qu'on décrit ce que le
lecteur peut faire de ce qui le déborde --- cadrer, déléguer, accepter
---, on suppose un critère pour en juger, et ce critère est éthique, non
descriptif.

Mais cette éthique est soigneusement bornée, et sa borne est ce qui la
préserve de se périmer. Elle est **minimale** : elle se réduit à un seul
devoir --- ne pas laisser passer pour lu ce qu'on a seulement vu. Elle
est **atemporelle** : ce devoir valait pour le scribe noyé sous les
tablettes comme pour le contemporain noyé sous les notifications ; il ne
dépend d'aucune technique. Et elle est **systémique** : elle ne repose
pas sur le seul individu sommé de tout savoir lire, mais sur une
collectivité qui entretient les référents vers qui se tourner. Une
éthique ainsi bornée n'est pas un jugement de forme déguisé ; elle est
un fait de fond sur ce qu'engage l'acte de lire. C'est en ce sens, et en
ce sens seulement, que ce tome est propositionnel.

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## Le statut de ce tome et le rôle de l'IA

Ce tome a été conçu et dirigé par David Bories, et rédigé en utilisant
l'intelligence artificielle générative. Cette transparence n'est pas un
effet de mode : elle est une cohérence avec la thèse même de l'essai, et
le troisième tome lui donne un dernier relief.

Selon la théorie développée aux tomes précédents --- la métaphore de la
sauvegarde, les trois âges de la donnée, la distinction entre fraîcheur
et vraisemblance, le modèle de langage comme point de circulation qui
propage sans produire la connaissance ---, un grand modèle de langage
n'est pas un lecteur direct du flux du réel. Le présent tome ajoute une
précision qui le concerne au plus près. Lire est un acte accompli par un
lecteur situé ; et un modèle de langage, lorsqu'on lui délègue une
lecture, est lui-même un lecteur situé de plus, dont on hérite la
situation. L'IA, ici, a déchiffré et recombiné de la matière déjà
inscrite ; elle n'a pas accompli, à la place de l'humain, l'arbitrage
qui décide de ce qui mérite d'être lu et retenu. C'est l'humain qui a vu
l'urgence du sujet, choisi l'angle, tranché les phrases, retenu et
rejeté.

Il y a là une mise à l'épreuve de la thèse du tome par sa propre
fabrication. Cet essai sur la lecture a été écrit en déléguant une part
du déchiffrement à un instrument qui est lui-même un lecteur situé ---
une sauvegarde qui lit avec le corpus figé qu'on lui a donné. Que cette
délégation ait été féconde tout en confirmant que la part de l'arbitrage
restait humaine est exactement ce que le tome décrit lorsqu'il traite de
la délégation : on n'en sort pas de la situation, on en adopte une
autre. Que cette collaboration mérite d'être examinée plus frontalement
fait partie des questions que l'essai laisse ouvertes, et qu'un travail
séparé pourra reprendre.

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## La règle de ce tome en une phrase

Ce tome dit ce qu'il est vrai de dire de la lecture de la donnée pour
longtemps. Il laisse à d'autres, et au lecteur, le soin de déterminer ce
qu'il faut en faire pour aujourd'hui.

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*Préface du Tome 3 rédigée en mai 2026.*

# La trace ou la donnée

## *Le basculement, repris au bord du lecteur*

### *Tome 3 --- Document 1*

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> *« Ce qui est écrit sans effort est en général lu sans plaisir. »*
>
> --- Samuel Johnson, rapporté par James Boswell (1791)

> *« Une marque qui ne renvoie à rien pour personne n'est plus une
> marque : c'est du grain dans la pierre. »*
>
> --- Formule de travail

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## Avertissement

Ce document occupe, dans la trilogie, une place symétrique à celle
qu'occupait le dernier document du tome précédent. Là-bas était le seuil
: le point où la circulation cédait la place à la lecture, et que le
tome traitant du mouvement tenait avec rigueur sans le franchir. Ici est
la reprise : le point où la lecture commence. Le tome précédent s'était
arrêté en tendant la main par-dessus le seuil ; ce document la saisit.
Il ne recommence donc rien. Il hérite d'un acquis --- le sur-débit
relatif à la fenêtre --- et il le retourne : ce que le mouvement
décrivait du côté de la production, la réception le ressaisit du côté de
qui le subit. Le lecteur qui aborde ce tome sans avoir lu le précédent
peut le faire ; il lui suffit de savoir que la circulation, parvenue à
son emballement, dépose devant tout regard plus de données qu'aucun
regard fini n'en peut suivre. C'est de là, et de là seulement, que part
ce tome.

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## Préambule --- Reprendre le seuil, et le retourner

Le tome précédent s'est achevé sur un fait, qu'il a posé comme son
dernier mot : le **sur-débit relatif à la fenêtre**. La circulation
accélérée fabrique plus de données en mouvement qu'aucune fenêtre finie
n'en peut absorber. Ce n'était pas une appréciation, mais un fait de
circulation, mesurable en principe : il y a, à tout instant, un débit de
données qui excède toute capacité de réception. Le tome avait établi la
*production* de ce débit, et s'était arrêté là, parce que ce qui advient
de ce qui passe devant une fenêtre sans y entrer n'est plus une affaire
de circulation.

Ce document reprend ce fait exactement, et opère sur lui une seule
opération, qui commande tout le reste du tome : un **retournement de
perspective**. Le tome précédent regardait le sur-débit du côté de qui
le produit --- la circulation le fabrique. Le présent tome le regarde du
côté de qui le reçoit --- un lecteur fini le subit. Ce sont les deux
faces d'un seul concept, et c'est ce qui fait du sur-débit une soudure
entre les deux tomes plutôt qu'une simple frontière. Le tome précédent a
établi la face production ; il la posait comme son dernier concept. Le
présent tome part de la face réception ; il en fait son premier
problème.

La première phrase de ce tome pourrait donc s'énoncer ainsi. *Le tome
précédent a montré que la circulation produit plus de données qu'aucune
fenêtre n'en peut lire. Reste à demander ce que devient ce qui n'est pas
lu --- et ce que peut le lecteur qui se sait débordé.* La première
question porte sur la matière : trace ou donnée ? La seconde porte sur
le lecteur : que fait-il de ce qui l'excède ? Le présent document traite
la première ; les suivants déploieront la seconde.

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## Partie I --- Le sur-débit a deux faces

### Une seule chose, subie au lieu d'être produite

Le concept-charnière, celui qui appartient simultanément aux deux tomes,
doit être formulé avec soin, car c'est lui qui constitue la soudure.

Le flux du réel, le premier tome l'a posé, n'a pas de débit absolu : il
prend un débit *relativement au fragment observé*. De même, le torrent
n'excède pas dans l'absolu : il excède *relativement à une fenêtre*. Le
lecteur ne perçoit qu'une bande du spectre des temps, bornée par un
seuil de l'instantané et un seuil de l'éternel ; il est un lecteur
situé, et sa fenêtre est finie. La donnée qui circule s'écoule par
rapport à cette fenêtre finie. Quand la production augmente sans que la
fenêtre s'élargisse à proportion, ce n'est pas la fenêtre qui grandit :
c'est le débit qui monte. Et ce sur-débit, relatif à la fenêtre,
brouille ce qu'on pourrait percevoir du réel à travers elle.

Voilà la face que le tome précédent a établie : le sur-débit *produit*
par l'emballement de la circulation, fait objectif, mesurable en
principe. Le tome précédent en distinguait deux sources, qu'on peut
rappeler sans les reprendre, car le présent tome en hérite : la vitesse,
qui fait monter le débit, et la coexistence des régimes, qui l'élargit
en maintenant côte à côte des dispositifs que les lecteurs assimilent à
des rythmes inégaux. Cette seconde source mérite d'être retenue, car
elle pointe déjà vers la réception : si les régimes se superposent,
c'est que les fenêtres des lecteurs diffèrent, et qu'aucun saut ne
s'assimile partout au même rythme. Le débit qui déborde n'est donc pas
seulement rapide ; il est aussi épaissi par la diversité des fenêtres
qu'il doit servir --- ce dont le présent tome fera son objet.

Le présent tome ajoute l'autre face, qui est la même chose vue de
l'autre bord : le sur-débit *subi* par un lecteur situé dont la fenêtre
est finie. Ce n'est plus un fait de circulation, c'est un fait de
lecture : la donnée passe devant le lecteur, il la voit, il ne la lit
pas. La première face était le dernier concept du mouvement ; la seconde
est le premier problème de la réception. Entre les deux, aucune coupure
: un seul concept, regardé tour à tour depuis la rive qui produit et
depuis la rive qui reçoit.

### Le soit... soit que le tome précédent n'a pas franchi

Le tome précédent l'avait formulé lui-même, en tendant la main : la
donnée qui est illisible *en puissance* parce que le débit excède toute
fenêtre deviendra, de l'autre côté, soit **trace** si nul ne la lit,
soit **donnée** si un lecteur situé la lit. Il ne franchissait jamais ce
*soit... soit* ; le présent tome ne traite que de lui.

C'est ici que se décide tout le tome. Ce que le torrent dépose devant le
lecteur n'est, en lui-même, ni trace ni donnée arrêtée : c'est de la
matière en attente d'un acte. Selon que cet acte a lieu ou non, la même
matière reçue est donnée vivante --- un sens actualisé --- ou trace
muette --- une marque qui a défilé sans être lue. Le titre du tome
énonce cette alternative : *la trace ou la donnée*. Ce n'est pas le
titre d'un état de choses, mais celui d'un partage qui se rejoue à
chaque fenêtre, à chaque instant, sur chaque fragment du débit. Le tome
a pour objet ce partage, et l'acte qui le tranche.

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## Partie II --- Une seule trace dans toute la trilogie

### Pas de seconde acception

Écartons d'emblée une complication qui menacerait la cohérence de la
trilogie entière. On pourrait être tenté de penser que le tome précédent
et celui-ci manient deux notions différentes de la trace : l'une, une
marque qui circule sans être lue ; l'autre, la trace du réel que le
premier tome avait définie. Cette tentation doit être nommée et écartée.
**Il n'y a qu'une seule notion de trace dans toute la trilogie : celle
du premier tome.**

Rappelons-la dans sa rigueur. Le sixième document du premier tome a
défini la trace comme une marque que le flux du réel laisse sur la
matière par l'effet de son propre écoulement. Trois caractères la
définissent : elle est *causée* --- produite par un processus aveugle,
voulue par personne ; elle est *physiquement liée* à ce qui l'a produite
--- l'empreinte a réellement été creusée par le pied ; et elle est
*lisible mais non lue* --- elle offre une information potentielle
qu'aucun lecteur n'a encore actualisée. La trace est du réel lisible ;
ce n'est pas encore une donnée. Entre les deux, un seuil que rien ne
franchit tout seul : il faut un acte de lecture. La donnée, elle, est
*voulue* --- produite par un acte qui vise, découpe, inscrit.

### La donnée peut redevenir trace

Ce que le présent tome ajoute n'est pas une seconde trace, mais la
compréhension d'un mouvement de retour. Le premier tome avait montré
l'aller : le réel dépose des traces, et un lecteur situé, en les lisant,
en fait des données. Le tome montre que le retour existe aussi : une
donnée que plus personne ne lit ne porte plus que son inscription ---
elle retombe à l'état de trace, marque matérielle en attente d'un
lecteur qui, un jour peut-être, la lira de nouveau et en refera une
donnée.

Ce n'est pas un concept neuf ; c'est le cycle du premier tome relancé
dans l'autre sens. La trace est ce qui attend d'être lu ; la donnée est
ce qui a été lu. Une donnée délaissée par tout lecteur cesse d'être lue
: elle redescend donc, par définition, vers l'état dont elle était
sortie. Le réel est plein de traces ; le flux de données, en
s'emballant, se met lui aussi à en produire --- des données délaissées
faute de lecteur. Le torrent ne fait pas que charrier des données : il
en laisse retomber en trace à mesure qu'il déborde les fenêtres.

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## Partie III --- Deux états à ne pas confondre : la donnée muette et la donnée morte

### La donnée muette : un état relatif et réversible

Vient maintenant une distinction fine à tenir, sous peine de confondre
un état réversible et une mort. Car « ne pas être lue » recouvre deux
situations de natures différentes.

La première est la **donnée muette**. Elle possède toujours une
interprétation --- un code qui la déchiffre existe ---, mais ce code est
inconnu *de ce lecteur-ci*. Ce n'est pas une mort : l'interprétation
existe, ailleurs, chez un autre lecteur. L'utilisateur d'une application
qui regarde le code source de cette application sait que c'est une
donnée, mais ne sait pas la lire ; elle est muette *pour lui*, vivante
pour le développeur. L'état est relatif et réversible : il suffit qu'un
lecteur compétent se présente pour que la donnée muette redevienne
parlante. La donnée *cachée* --- celle que son producteur lui-même ne
peut relire, comme l'annotateur involontaire qui n'accède pas à ce qu'il
a produit --- est dans la même situation : il ne la lit pas, mais elle
n'est pas morte pour autant, car un lecteur, quelque part, le pourrait.

La donnée muette n'est donc pas retombée en trace. Elle reste une donnée
: elle a son code, son interprétation, sa communauté de lecture ---
seulement, le lecteur qui lui fait face n'en fait pas partie. Sa mutité
est une affaire de rapport entre une donnée et un lecteur, non une
propriété de la donnée.

### La donnée morte : la seconde mort, causée par l'écoulement du réel

La seconde situation est la **donnée morte**. C'est le cas limite où
*plus aucun lecteur, nulle part*, ne peut l'interpréter.
L'interprétation n'est plus cachée chez un autre : elle est
universellement perdue. Il ne reste que l'inscription sur le support.

> Une donnée dont l'interprétation s'est universellement perdue meurt de
> la seconde mort --- la disparition --- non par défaillance du support,
> mais par perte du lien interprétatif ; sa cause est l'écoulement du
> temps du réel, qui a emporté la communauté de lecture. Il ne reste que
> l'inscription : la donnée a disparu, la trace demeure.

Ce rattachement est fidèle au cinquième document du premier tome, qui
distinguait les deux morts de la donnée. La première mort est la
péremption : la donnée demeure lisible et intacte, mais elle ne dit plus
le réel présent ; elle atteint la *validité représentative*, non
l'existence. La seconde mort est la disparition : la donnée cesse
purement et simplement d'exister ; elle atteint l'*existence*, non la
validité. Et ce document rangeait déjà du côté de la seconde mort le cas
où « le format devient illisible faute de machine pour le lire ». La
perte universelle d'interprétation est exactement de ce type. Son
*mécanisme* relève du temps du réel --- le courant a emporté la clé de
lecture, la communauté qui savait déchiffrer s'est éteinte ; mais son
*résultat* relève de la disparition --- il ne reste plus de donnée,
seulement une marque sur un support. Ce n'est donc pas une troisième
mort qu'il faudrait inventer : c'est la seconde mort, la disparition,
causée par l'écoulement du réel.

La donnée morte ainsi définie rejoint le premier tome : « ne porter plus
que son inscription », c'est être redevenue une trace. La donnée morte
est sortie du champ de la lecture, car la lecture, on le verra, ne porte
que sur de l'inscrit déchiffrable ; n'étant déchiffrable par personne,
la donnée morte n'est plus qu'une marque matérielle --- une trace brute
du réel, qu'un jour un nouvel acte d'inscription pourra peut-être
prélever sous une autre description (« marques régulières sur silicium,
datées de telle époque »), mais qui, en tant que donnée, a disparu.

### La trace qui passe en péremption

La péremption n'est pas la disparition : on vient de distinguer les deux
morts. Ce qui suit ne concerne que la **première** --- celle où la
donnée demeure lisible et intacte, mais ne dit plus le réel présent,
ayant perdu sa validité représentative.

La première mort n'est pas un instant mais un **seuil graduel**. Tant
que la fenêtre de lecture d'une donnée reste ouverte sur le présent,
elle sert l'acte en cours. Quand l'écart au flux du réel dépasse ce que
son usage tolère, elle cesse d'éclairer le présent --- sans cesser
d'être lisible. Ce seuil est sa **durée limite d'utilisation** :
intrinsèque à la donnée lorsque son objet la fixe, tenue par défaut
selon son âge lorsque rien ne la spécifie.

On peut alors distinguer, non trois lieux, mais trois rapports au flux.
La donnée **fraîche** sert l'acte. La donnée **consolidée** ne sert plus
l'acte mais le bilan : sa part sommable en a été retenue --- extraite
dans une *donnée consolidée* au sens du premier tome : moyenne, total,
exacte et sans saut --- et son détail demeure relisable un temps. La
donnée **péremptée** ne sert plus que la mémoire : sa fenêtre de lecture
s'est refermée sur le présent, son inscription subsiste. *Péremptée*, et
non simplement *périmée* : périmée dit l'écart au réel, qui croît
continûment et ne se décrète pas ; péremptée dit l'état que l'œuvre
donne à cet écart quand il excède ce que l'usage tolère. Et ces trois
rapports ne remplacent pas les trois âges du premier tome --- fraîche,
mûrissante, d'archive --- : les âges disent le vieillissement subi ; les
trois rapports disent les états réglés qu'une œuvre donne à ce
vieillissement, l'usage qu'elle réserve à la donnée à mesure qu'elle
vieillit --- l'acte, le bilan, la mémoire. Faire passer une donnée d'un
rapport à l'autre n'efface aucune vérité : on l'écrit dans son nouvel
état **avant** de la retirer de l'ancien. La péremption ordonne ; elle
ne détruit pas --- et surtout, elle ne donne pas la seconde mort : une
donnée péremptée reste lisible, donc rouvrable.

> *Exemple (forme datée).* Un devis refusé voit son usage clos d'emblée
> : sa durée limite d'utilisation tombe à zéro, il passe en péremption
> aussitôt. Un devis sans suite passe en péremption au terme du défaut
> de son âge. L'artisan, qui connaît la fraîcheur de ses données, règle
> ces seuils ; il ne crée pas la péremption, il en fixe la mesure.

### La transfiguration de la donnée péremptée en récit

Le premier tome montrait l'aller : le réel dépose des traces, un lecteur
situé les lit, en fait des données. Le présent tome a montré le retour :
une donnée que plus personne ne lit retombe à l'état de trace, en
attente d'un lecteur qui, un jour, la relira et en refera une donnée. La
donnée péremptée est exactement cette trace en attente.

Reste à dire ce qu'un lecteur en fait. Et ici le corpus impose sa
rigueur : **lire ne réactive pas la donnée et n'en produit pas une
nouvelle.** La lecture déchiffre, point. Au seuil de sortie, que le
Document 2 nommera, le lecteur tient un éventail ; l'une de ses issues
est d'**inscrire** ce qu'il a lu --- et c'est alors un **acte
d'inscription consécutif, distinct de la lecture**. Le **récit** est
cette inscription : non la donnée péremptée réanimée, mais une **donnée
nouvelle**, prélevée autrement, qui commente et relie. Le lecteur ne
ressuscite rien ; il relit, puis il inscrit.

Deux natures, donc, qu'on ne confond pas. Le **consolidé** garde la
preuve : sommable, exact, il tient le compte de ce qui fut. Le **récit**
porte la relecture : forme avec perte, assumée, il rend le sens. On ne
demande pas au récit de prouver l'activité passée --- seulement de la
rendre relisible. Et en l'inscrivant tant qu'un lecteur peut encore lire
la donnée péremptée, on tient ouvert le lien interprétatif : le récit
est ce qui, du présent, **diffère la seconde mort**.

> *Exemple (forme datée).* Un moteur (un programme) peut tenir le rôle
> de lecteur : on lui remet la mémoire consolidée et la trace péremptée
> d'une période, il en déchiffre le contenu ; l'inscription consécutive
> --- le récit relisible --- est rangée auprès des autres traces de
> l'œuvre. Le moteur n'atteste rien : il relit, et l'on inscrit. La
> preuve, s'il en faut, reste au consolidé.

### Le symptôme et le sédiment

La distinction n'est pas une subtilité de classement ; elle nomme deux
effets distincts du torrent. Le sur-débit, la soudure du pont, est
précisément ce qui *fabrique massivement de la donnée muette*, en
faisant passer devant chaque lecteur plus qu'il n'en peut interpréter.
La plupart de ce qui défile n'est pas mort --- un lecteur, ailleurs, le
déchiffrerait ---, mais il est muet pour celui qui le voit passer, faute
de temps, de code, ou d'attention. La donnée muette en masse est le
**symptôme** du torrent : le signe que le débit excède les fenêtres. La
donnée morte, elle, en est le **sédiment** : ce qui, faute durable de
tout lecteur, finit par tomber au fond et n'être plus qu'inscription. Le
torrent produit beaucoup de mutité et un peu de mort ; et le drame, on
le verra, n'est pas tant qu'il produise l'une et l'autre, que de ne plus
savoir distinguer ce qui méritait d'être lu de ce qui pouvait retomber.

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## Partie IV --- Ce que ce basculement fonde

### La thèse fondatrice du tome

On peut maintenant énoncer la thèse directrice du tome, jumelle de
celles qui l'ont précédé.

> **Sans lecture, la donnée redevient trace.** Le basculement entre
> trace et donnée ne se produit que dans l'acte de lecture, et là
> seulement. Une donnée que nul ne lit n'est pas une donnée diminuée :
> c'est une trace qui attend. Ce que le torrent dépose à portée n'est ni
> trace ni donnée arrêtée, mais une matière dont la lecture --- ou son
> absence --- décidera l'état.

Cette thèse préserve intacte celle du tome précédent. Le tome du
mouvement disait : *la donnée navigue parce qu'elle est fixée*, et il
allait jusqu'au point où la navigation excède la lecture, sans franchir
ce point. Le présent tome dit : *sans lecture, la trace ne devient pas
donnée*, et il part de ce point précis. Il n'hérite pas d'un problème
résolu --- la trace serait déjà constituée ---, mais d'un problème
*posé* : le sur-débit. Et il le transforme en sa question propre : que
fait le lecteur de ce qui le déborde ?

### Pourquoi tout dépend désormais d'un acte

Le tome précédent pouvait décrire le torrent du dehors, comme un régime
qu'on observe. Le présent tome ne le peut plus, car son objet --- le
basculement trace/donnée --- ne se produit nulle part ailleurs que dans
un acte accompli par un lecteur situé. Tant qu'on reste du côté de la
circulation, on peut tout mesurer : le débit, la vitesse, la
propagation. Dès qu'on passe du côté de la réception, plus rien ne se
mesure du dehors : il faut un lecteur, son corps, son attention, son
code, sa décision. Le basculement n'est pas un événement du monde qu'on
constaterait ; c'est l'effet d'un acte qu'on accomplit ou qu'on omet.

C'est pourquoi le document suivant doit s'arrêter longuement sur cet
acte. Avant de demander ce que le lecteur fait de ce qui le déborde, il
faut savoir ce que c'est, exactement, que lire --- quel geste accomplit
celui qui transforme une trace en donnée, et en quoi ce geste diffère de
celui qui, au premier tome, prélevait une donnée sur le réel. Le
basculement dépend d'un acte ; reste à décrire l'acte. C'est l'objet du
document qui suit.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- la trace causée
opposée à la donnée voulue, le seuil que rien ne franchit tout seul, les
deux morts de la donnée (péremption et disparition), le lecteur situé et
la fenêtre comme bande du spectre des temps ---, voir la *Bibliographie
raisonnée du Tome 3*. Le statut de méthode est posé dans la *Préface
méthodologique* ; le code source illisible pour l'utilisateur, la donnée
cachée à son producteur relèvent du statut des illustrations. Les
concepts repris des tomes précédents --- la trace et le seuil, les deux
morts (premier tome, documents 6 et 5), le sur-débit relatif à la
fenêtre comme seuil du mouvement et ses deux sources, la vitesse et la
coexistence des régimes (deuxième tome, documents 8 et 7) --- y sont
établis. Le présent tome hérite du *fait* du sur-débit, non de ses
moteurs, qui appartiennent à la circulation ; il retient toutefois que
la coexistence des régimes tient aux fenêtres inégales des lecteurs, ce
qui annonce son propre objet. La trace est unique dans toute la trilogie
: ce tome n'en introduit pas de seconde acception ; il établit seulement
qu'une donnée peut redevenir trace, ce qui est le cycle du premier tome
relancé.

# L'acte de lecture

## *Le troisième geste, et pourquoi il s'arrête plus tôt que les deux autres*

### *Tome 3 --- Document 2*

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> *« Lire, c'est prêter l'oreille à une voix absente. »*
>
> --- d'après une intuition que l'on prête à de nombreux lecteurs

> *« Lire un thermomètre ne fabrique pas un second thermomètre. »*
>
> --- Formule de travail

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## Préambule --- Déduire l'acte, ne pas l'inventer

La trilogie a posé deux gestes fondateurs. Le premier tome a établi
l'**acte d'inscription** : celui par lequel un lecteur situé prélève une
valeur sur le flux du réel et la fixe sur un support --- l'acte qui fait
passer le réel au statut de donnée. Le deuxième tome a établi l'**acte
d'échange** : celui par lequel un humain décide de faire passer une
donnée d'un point à un autre --- l'acte qui met la donnée en
circulation. Les deux étaient symétriques : l'inscription engage un
support de fixation, l'échange un support de transport ; l'inscription
fonde la donnée, l'échange l'accomplit.

Reste un troisième geste, que les deux tomes ont nommé sans le traiter,
en le réservant à celui-ci : l'**acte de lecture**, par lequel un
destinataire fait, de la donnée parvenue, un sens actualisé. C'est lui
qui tranche le basculement posé au document précédent : trace si l'acte
n'a pas lieu, donnée s'il a lieu. Tout le tome en dépend ; il faut donc
le décrire avec exactitude.

Et la méthode pour le décrire est elle-même un acquis. On ne déduira pas
l'acte de lecture d'une intuition sur ce que « lire veut dire ». On le
déduira de la définition de la donnée que les tomes précédents ont
posée. Cette contrainte est féconde : elle produit un résultat plus
resserré, et plus solide, que ce qu'une intuition aurait inventé. Car la
première tentation --- calquer la lecture sur la liste complète des
facultés du lecteur --- conduit à une erreur que la trilogie permet de
détecter et d'écarter.

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## Partie I --- La lecture est plus courte que l'inscription

### Pourquoi elle ne peut pas avoir la même structure

Le sixième document du premier tome énumérait cinq facultés du lecteur :
percevoir, distinguer, interpréter, viser, inscrire. La tentation était
de calquer l'acte de lecture sur cette liste complète. C'est une erreur,
et le cinquième document du premier tome la révèle.

Si l'acte de lecture avait la même structure complète que l'acte
d'inscription --- s'il allait jusqu'à viser et inscrire ---, il
produirait le même résultat : une donnée fixée. Lire reviendrait alors à
*dupliquer*. Or le cinquième document a établi que dupliquer une donnée
ne crée pas un second acte d'inscription : la duplication porte sur la
fixation, non sur l'acte, qui est unique et non répétable. Et
l'expérience la plus simple confirme l'analyse : lire un thermomètre ne
fabrique pas un second thermomètre. Celui qui lit « 38,2 °C » n'inscrit
rien de neuf dans le monde ; il actualise un sens, et c'est tout. Si
lire était inscrire, chaque lecture déposerait une donnée nouvelle, et
le monde croulerait sous les doublons de tout ce qui a jamais été lu. Il
n'en est rien.

L'acte de lecture s'arrête donc plus tôt. Sa structure est : **percevoir
→ distinguer → déchiffrer**. À ce point, l'acte est accompli : le sens
est actualisé, et rien n'a été fixé. Les deux dernières facultés du
sixième document --- *viser* et *inscrire* --- ne sont pas des étapes de
la lecture : ce sont les facultés de la *production*, qui appartiennent
à l'acte d'inscription. La lecture est faite des facultés de
**réception** ; l'inscription y ajoute celles de **production**. C'est
pourquoi l'inscription va jusqu'à fixer une donnée nouvelle, là où la
lecture s'arrête à l'actualisation du sens.

### Les trois moments de l'acte

Examinons brièvement les trois moments, pour ne pas les confondre.

**Percevoir** : capter la donnée par un sens. L'œil rencontre
l'inscription sur l'écran, l'oreille la parole, le doigt le relief du
braille. C'est le moment où la matière inscrite entre dans la fenêtre du
lecteur. Sans perception, rien ne commence ; ce qui ne tombe pas dans la
fenêtre n'est pas même offert à la lecture.

**Distinguer** : isoler la donnée dans le flux confus du perçu.
Percevoir une page n'est pas encore distinguer la ligne, le mot, le
signe pertinent. Distinguer, c'est découper dans ce qui est perçu
l'inscription qui fait sens, et l'enlever au fond sur lequel elle se
détache. C'est le moment où une marque cesse d'être une tache parmi
d'autres pour devenir *cette* marque-ci, à lire.

**Déchiffrer** : convertir l'inscription distinguée en son sens, au
moyen d'un code. C'est le cœur de l'acte, et le moment où il s'achève.
Déchiffrer « 38,2 °C », c'est convertir ces signes en la valeur qu'ils
portent, au moyen du code des chiffres et de l'échelle thermométrique. À
ce terme, le sens est actualisé ; la donnée, de muette ou de
potentielle, est devenue parlante pour ce lecteur. L'acte est accompli,
et il s'arrête. Ce que le lecteur fera ensuite --- s'il fait quelque
chose --- relève d'autres actes, qu'on examinera plus loin.

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## Partie II --- Ce qui sépare la lecture de l'inscription : l'objet, non la structure

### Les deux actes ne portent pas sur la même chose

On pourrait croire que la différence entre lire et inscrire tient à leur
déroulé interne --- la lecture serait une inscription tronquée, arrêtée
avant la fin. Ce serait mal voir. La différence décisive n'est pas dans
la structure des actes, mais dans **ce sur quoi ils portent**.

L'acte d'inscription lit une **trace du réel** --- la marque que
l'écoulement du réel a déposée : l'érosion, les cernes, le papillon
aperçu --- et en produit une **donnée première**. C'est le seul acte qui
touche au réel brut. Lire une trace du réel, c'est *inscrire* ; le
premier tome l'a déjà nommé et traité. L'observateur qui compte les
cernes et inscrit « quatre-vingt-sept ans » accomplit un acte
d'inscription, non un acte de lecture au sens de ce tome : il ne lit pas
une donnée, il en fabrique une à partir d'une trace.

L'acte de lecture, lui, ne touche jamais au réel directement. Il porte
**uniquement sur de la donnée** : une inscription conventionnelle déjà
produite par un acte humain antérieur. Il lit ce que d'autres ont
inscrit du réel, pas le réel. Celui qui lit « quatre-vingt-sept ans »
sur un registre ne lit pas l'arbre ; il lit la donnée qu'un autre a
tirée de l'arbre. La lecture vient toujours après une inscription ; elle
suppose qu'un acte de production l'a précédée.

### Pourquoi cette délimitation est nécessaire

Cette délimitation n'est pas un raffinement : elle est ce qui empêche le
tome d'empiéter sur le premier. Si l'acte de lecture incluait la lecture
des traces brutes, il deviendrait coextensif à toute perception ---
l'homme lit sans cesse des traces : la luminosité pour se repérer, le
visage de son interlocuteur, le ciel pour prévoir le temps --- et il
redéfinirait l'inscription sous un autre nom. La place est déjà occupée.
**L'acte de lecture du tome ne lit que de la donnée ; la trace brute du
réel reste l'affaire de l'inscription.**

Une conséquence en découle, déjà acquise au document précédent et
désormais fondée : la donnée morte sort du champ de la lecture. N'étant
plus déchiffrable par personne, elle ne porte plus que son inscription
--- elle est redevenue une trace brute du réel. Sa lecture, si elle a
lieu un jour, ne sera pas une lecture mais un nouvel *acte
d'inscription*, qui en produira une donnée première d'un type nouveau.
La frontière trace/donnée du premier tome et la frontière
inscription/lecture des deux derniers tomes se superposent alors
exactement, sans rien qui déborde : ce qui n'est plus déchiffrable n'est
plus à lire, c'est à inscrire de nouveau.

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## Partie III --- Le déchiffrement, cœur de l'acte

### Toujours présent, mais à profondeur relative

Puisque la lecture ne porte que sur de l'inscrit conventionnel, le
**déchiffrement** en est le cœur --- la conversion d'une inscription en
son sens au moyen d'un code. Ce déchiffrement est toujours présent : une
convention exige un code, et il n'y a pas de lecture d'une donnée sans
le code qui la déchiffre. Mais il atteint une **profondeur relative au
corpus du lecteur**.

Il ne faut donc pas opposer une lecture qui déchiffre et une lecture qui
ne déchiffre pas. Il faut penser une échelle de profondeur. Devant une
même carte au trésor, un lecteur déchiffre « ceci est une carte au
trésor » ; un autre, mieux doté, déchiffre « le trésor est ici ». Devant
un message d'erreur affiché à l'écran, l'un déchiffre « voilà ce qui a
bloqué mon envoi », l'autre « une erreur de ressource introuvable, de
tel type, qui appelle telle correction ». Le degré atteint est la
signature de la situation du lecteur --- c'est le rapport de l'élève à
l'enseignant, du particulier au professionnel, du non-connaisseur au
connaisseur. Aucun des deux ne « ne déchiffre pas » : ils déchiffrent à
des profondeurs différentes, selon ce que leur corpus leur permet
d'atteindre.

### Quand le déchiffrement bute, l'intention prend le relais

Là où le déchiffrement bute sur la limite du corpus, l'**intention**
prend le relais --- et c'est un point qui prépare tout l'édifice du
référent. L'annotateur qui inscrit « papillon que je ne sais pas nommer,
aperçu au parc, dix-sept heures » a déchiffré jusqu'à « ceci mérite
d'être signalé pour qu'on m'en dise plus » ; et il inscrit *précisément
pour que le déchiffrement soit poursuivi par un autre*, mieux doté.
L'inscription devient alors un appel au déchiffrement délégué. C'est le
fondement du recours au référent qu'on examinera plus loin --- le
promeneur qui porte le champignon au pharmacien, le non-connaisseur qui
se tourne vers le connaisseur --- et le lien direct avec la transmission
du tome précédent : on inscrit un déchiffrement partiel pour qu'un
corpus plus riche, ailleurs, plus tard, le complète. La lecture ne se
referme pas sur le lecteur isolé ; elle s'ouvre, par l'intention, sur la
communauté de ceux qui peuvent lire plus loin.

### Déchiffrer et interpréter : une espèce et son genre

Une mise au point de vocabulaire est nécessaire, car le premier tome
employait un autre mot. Il nommait « interpréter » la faculté générale
de comprendre qu'une marque renvoie à autre chose qu'elle-même --- vraie
de toute marque, trace brute comme inscription. Le « déchiffrer » du
présent tome en est l'**espèce restreinte** : interpréter au moyen d'un
code conventionnel. Déchiffrer, c'est interpréter quand la marque est
une écriture, au sens large d'inscription conventionnelle.

Les termes ne sont pas rivaux. Le tome spécialise le terme du premier
pour son objet propre, l'inscrit conventionnel. Il emploie donc «
déchiffrer » plutôt qu'« interpréter », pour marquer qu'il ne traite que
de la donnée, jamais de la trace brute. Interpréter est le genre ;
déchiffrer est l'espèce qui s'applique aux marques que des hommes ont
faites exprès pour être lues.

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## Partie IV --- Deux héritages du lecteur

### Les facultés viennent du flux ; le code vient de la transmission

L'acte de lecture mobilise deux héritages qu'il ne faut pas confondre,
et dont la distinction arrime ce tome aux précédents.

Les **facultés de lecture** --- percevoir, distinguer --- sont un
héritage du *flux du réel* via l'évolution. Le sixième document du
premier tome l'a établi : le lecteur est une portion du flux que le flux
a rendue capable de lire les autres portions. L'œil qui distingue, le
système nerveux qui isole une marque sur un fond, sont le produit d'un
long travail du flux. Ces facultés, l'enfant les a en naissant, ou les
développe par sa seule croissance.

Le **code de déchiffrement**, lui, est un héritage de la *transmission*
via l'apprentissage. À la naissance, pas de code : les cinq sens
d'abord, puis par mimétisme les codes sociaux, puis l'apprentissage par
les données reçues d'autres hommes. Le corpus du lecteur est sédimenté
par tout ce qu'il a reçu --- et ce qu'il a reçu lui est parvenu par
transport et propagation, objets du tome précédent. C'est par là que
l'acte de lecture est arrimé au mouvement : la capacité de déchiffrer
une donnée vient de ce que d'autres données ont circulé jusqu'au lecteur
et ont été apprises. On ne déchiffre qu'avec un code qu'on a reçu.

Lire une donnée mobilise donc les deux héritages : les facultés, données
par le flux ; le code, reçu par transmission. Lire une trace brute du
réel --- donc inscrire --- ne requiert que le premier : l'observateur
qui invente la lecture des cernes ne reçoit son code de personne, il le
forge. C'est une raison de plus de tenir lecture et inscription
distinctes : elles ne mobilisent pas les mêmes héritages.

### Définition

On peut maintenant arrêter la définition de l'acte de lecture.

> **L'acte de lecture est l'acte par lequel un lecteur situé perçoit une
> donnée --- une inscription conventionnelle ---, la distingue, et la
> déchiffre au moyen du code que son corpus contient --- déchiffrement
> dont la profondeur est relative à ce corpus. L'acte est alors accompli
> : le sens est actualisé. Il ne porte que sur de la donnée déjà
> inscrite, jamais sur la trace brute du réel, laquelle relève de l'acte
> d'inscription. Il ne vise ni n'inscrit : ce qui suit le déchiffrement
> --- inscrire, calculer, dire, agir, ou rien --- relève d'actes
> ultérieurs distincts.**

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## Partie V --- Le seuil de sortie : ce qui suit la lecture

### La lecture débouche sur un éventail ; elle ne contient pas sa suite

La lecture accomplie --- le déchiffrement fait ---, le lecteur se tient
à un **seuil de sortie**. Il peut enchaîner un acte distinct, ou aucun.

Il peut **inscrire** ce qu'il a lu --- et c'est alors un nouvel acte
d'inscription : duplication s'il reproduit à l'identique, donnée
nouvelle s'il prélève autrement, annote, commente. Il peut **calculer**
--- produire une donnée sans support, mentale, comme on tire une somme
de deux nombres lus. Il peut **dire** --- porter à la parole ce qu'il a
lu, ce qui engage à son tour un support, celui de la voix. Il peut
**agir** --- baisser le radiateur après avoir lu vingt-huit degrés. Ou
il peut **ne rien faire** --- avoir lu, et en rester là.

Ce seuil clôt une fausse question qui aurait pu embarrasser le tome :
lire, est-ce réactiver une donnée, ou en produire une nouvelle ? Ni l'un
ni l'autre ne relève de la lecture. La lecture déchiffre, point. Si une
donnée nouvelle naît, c'est par un acte d'inscription *consécutif*,
distinct de la lecture, qui appartient au premier tome. La lecture
débouche sur un éventail d'actes possibles ; elle ne contient aucun
d'eux. Elle s'arrête au sens actualisé, et laisse le lecteur libre de ce
qu'il en fera.

### Pourquoi cette retenue importe

Tenir la lecture à sa structure courte --- percevoir, distinguer,
déchiffrer, et rien de plus --- n'est pas une économie gratuite. C'est
ce qui permet de ne pas confondre les trois gestes de la trilogie, et
donc de penser clairement ce qui, dans la vie de la donnée, relève de la
fabrication, de la circulation, ou de la réception. Quand on dira, plus
loin, qu'un système automatique « lit » sans qu'aucun humain ne lise,
c'est cette définition stricte qui permettra de trancher ce que vaut une
telle lecture. Et quand on demandera ce que le lecteur peut faire face
au torrent, c'est encore elle qui rappellera que lire est un acte ---
qu'on accomplit ou qu'on omet ---, non un état passif qu'on subirait.

Reste à examiner celui qui accomplit cet acte. La définition dit *ce
que* fait le lecteur ; elle ne dit pas encore *qui* est ce lecteur, ni
ce que sa situation fait à sa lecture. Car le déchiffrement, on l'a vu,
a une profondeur relative au corpus ; et le corpus est une affaire de
situation. C'est le lecteur situé qu'il faut maintenant regarder.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- les cinq facultés du
lecteur (percevoir, distinguer, interpréter, viser, inscrire), le
paradoxe de la duplication, la donnée portée et non cédée, le lecteur
comme portion du flux ---, voir la *Bibliographie raisonnée du Tome 3*.
Le statut de méthode est posé dans la *Préface méthodologique* ; le
thermomètre, la carte au trésor, le message d'erreur, le papillon
signalé relèvent du statut des illustrations. Les concepts repris des
tomes précédents --- les facultés du lecteur et la faculté d'interpréter
(premier tome, document 6), le paradoxe de la duplication et l'unicité
de l'acte (premier tome, document 5), la transmission comme source du
corpus (deuxième tome, documents 2 et 3) --- y sont établis. L'acte de
lecture est le troisième geste fondateur, symétrique aux deux autres par
sa nature d'acte humain situé, mais distinct par sa structure plus
courte et par son objet, qui est la donnée et jamais la trace brute.

# Le lecteur situé

## *Ce qui borne une fenêtre, et pourquoi nulle lecture n'est de nulle part*

### *Tome 3 --- Document 3*

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> *« Chaque vivant habite un monde propre, taillé à la mesure de ses
> sens. »*
>
> --- d'après Jakob von Uexküll, *Milieu animal et milieu humain* (1934)

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## Préambule --- Le lecteur n'est pas un point sans épaisseur

Le document précédent a défini l'acte de lecture et noté que son cœur,
le déchiffrement, a une profondeur *relative au corpus du lecteur*.
Cette relativité n'est pas un défaut ; elle est la condition même de la
lecture. Mais elle oblige à regarder ce qu'on avait jusqu'ici laissé
dans l'ombre : non plus l'acte, mais celui qui l'accomplit. Qui est le
lecteur ? Et qu'est-ce, dans ce qu'il est, qui fait sa lecture ce
qu'elle est ?

Le premier tome avait établi le fait ; on le reprend ici comme fondation
: le lecteur est *situé*. Il est une portion du flux du réel, façonnée
par l'évolution dans des conditions particulières ; ses facultés ne sont
pas illimitées, ce sont celles que le flux lui a données. Il ne perçoit
qu'une bande du spectre lumineux, qu'une bande du spectre sonore, qu'une
fenêtre du spectre des temps. Sa lecture du réel est, par construction,
partielle --- non par défaut de soin, mais par nature.

Ce que le premier tome posait comme fondation, le présent document
l'examine pour lui-même. Car il ne suffit plus de dire que le lecteur
est situé : reste à dire *par quoi* il l'est, *ce qui borne* sa fenêtre,
et *pourquoi* cette borne, loin d'être une imperfection à corriger, est
ce qui rend la lecture possible. Une fenêtre sans bord ne serait pas une
fenêtre ; ce serait l'absence de mur, et l'on ne regarde pas à travers
l'absence de mur.

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## Partie I --- Les constituants du situé

### Le corps

Le premier ce qui situe le lecteur est son **corps**. C'est par lui que
la donnée est perçue ; c'est lui qui pose le premier des trois moments
de l'acte. L'œil, l'oreille, le doigt, et leurs limites : ce qui est
trop petit, trop pâle, trop bref, trop aigu, ne tombe pas dans la
fenêtre. Le corps fixe aussi des rythmes --- la fatigue, la durée
d'attention soutenue, la vitesse à laquelle l'œil parcourt une ligne.
Aucune lecture n'échappe à ces bornes corporelles ; un dispositif peut
les étendre --- la loupe, l'amplificateur, l'écran qui agrandit ---,
mais il ne les supprime pas : il déplace la fenêtre, il ne l'abolit pas.
Toute extension a, à son tour, sa propre limite.

### L'attention

Le corps perçoit ; l'**attention** distingue. Percevoir une page n'est
pas distinguer la ligne qui importe ; et l'attention est cette
ressource, limitée, par laquelle le lecteur isole dans le perçu ce qui
fait sens. Or l'attention a une particularité décisive pour la suite du
tome : elle est *finie et non extensible à volonté*. On ne peut pas
distinguer tout, partout, à la fois. Plus le perçu est dense --- plus le
débit est élevé ---, plus l'attention doit choisir, et plus ce qu'elle
ne choisit pas reste indistinct, perçu sans être lu. L'attention est le
point précis où le sur-débit du tome précédent vient frapper le lecteur
: ce n'est pas qu'il ne perçoive pas le torrent --- il le perçoit, il le
voit défiler ---, c'est que son attention ne peut en distinguer qu'une
part.

### La culture, la langue, la communauté de pratique

Le déchiffrement, troisième moment, mobilise le **code** --- et le code
est tout entier affaire de situation. Il vient de la **culture** : les
conventions qu'une société a déposées, les manières de lire qu'elle
transmet. Il vient de la **langue** : on ne déchiffre une inscription
que dans une langue qu'on possède, et chaque langue découpe le sens à sa
façon. Il vient de la **communauté de pratique** : le médecin déchiffre
un tracé que le profane ne fait que percevoir ; le marin lit le ciel que
le citadin regarde sans le lire ; le développeur déchiffre le code
source qui reste muet pour l'usager. Le corpus du lecteur est sédimenté
par tout ce que sa culture, sa langue et ses communautés lui ont
transmis --- et c'est ce corpus qui fixe la profondeur à laquelle il
peut déchiffrer.

Ces constituants ne s'additionnent pas comme des pièces séparées ; ils
composent une seule situation, qui est le lecteur lui-même. On ne lit
pas *malgré* sa situation, comme si la lecture idéale était celle d'un
sujet sans corps, sans langue, sans culture. On lit *depuis* sa
situation, et il n'y a pas d'autre lieu d'où lire. Le rêve d'un lecteur
universel, qui lirait tout de partout, n'est pas un idéal à approcher :
c'est une contradiction, car lire, c'est déchiffrer avec un corpus, et
un corpus est toujours celui de quelqu'un.

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## Partie II --- La fenêtre examinée pour elle-même

### Qu'est-ce qui borne une fenêtre ?

Le premier tome avait posé la **fenêtre** : la bande du spectre ---
lumineux, sonore, temporel --- qu'un être perçoit, entre son seuil de
l'instantané et son seuil de l'éternel. Le tome précédent l'avait
reprise pour formuler le sur-débit : le torrent excède relativement à la
fenêtre. Le présent document peut maintenant demander ce qu'aucun des
deux n'avait demandé : qu'est-ce, au juste, qui borne une fenêtre ?

Trois bornes, qui recoupent les trois constituants. Une borne
**perceptive** : ce que le corps ne capte pas n'entre pas --- le spectre
hors de portée des sens. Une borne **attentionnelle** : ce que
l'attention ne peut distinguer, dans le temps dont elle dispose, reste
indistinct même s'il a été perçu. Une borne **interprétative** : ce que
le corpus ne sait pas déchiffrer reste muet même s'il a été distingué.
Une donnée doit franchir les trois pour être lue : être perçue, être
distinguée, être déchiffrée. Manquer une seule borne suffit à ce qu'elle
reste, pour ce lecteur, à l'état de trace --- perçue mais non
distinguée, ou distinguée mais non déchiffrée.

Cette analyse de la fenêtre éclaire en retour les deux états du document
premier. La donnée **muette** est celle qui a franchi les bornes
perceptive et attentionnelle --- elle a été perçue, distinguée --- mais
bute sur la borne interprétative de *ce* lecteur, alors qu'un autre la
franchirait. La donnée que le sur-débit laisse passer est, le plus
souvent, celle qui bute sur la borne attentionnelle : elle a été perçue,
elle n'a pas été distinguée, faute d'attention disponible. Le torrent ne
ferme pas la borne perceptive --- on voit le débit --- ni la borne
interprétative --- on saurait, souvent, déchiffrer ce qui passe. Il
sature la borne du milieu : l'attention.

### La fenêtre est une condition, non une prison

Il serait facile de tirer de tout cela une plainte : le lecteur serait
enfermé, condamné à ne lire qu'un fragment, exclu du reste. Ce serait
mal comprendre la fenêtre. La fenêtre n'est pas une prison ; elle est la
condition de toute lecture.

Une fenêtre, c'est ce qui rend une vue possible en la bornant. Sans
bord, pas de fenêtre --- seulement l'absence de mur, qui ne donne sur
rien parce qu'elle ne cadre rien. C'est parce que la fenêtre découpe
qu'elle montre ; c'est parce que l'attention sélectionne qu'elle
distingue ; c'est parce que le corpus est tel et non tel qu'il déchiffre
quelque chose plutôt que de rester devant un brouillard indifférencié.
La partialité de la lecture n'est pas le prix à payer pour une lecture
qui serait, idéalement, totale ; elle est ce qui fait qu'il y a lecture
du tout. Un lecteur qui lirait tout ne lirait rien, car lire, c'est
distinguer ceci de cela, et tout distinguer revient à ne rien
distinguer.

C'est pourquoi les instruments qui étendent la fenêtre --- la loupe, le
capteur, l'outil qui trie, le dispositif qui résume --- ne sont pas des
marches vers une lecture sans borne. Ils déplacent la borne ; ils ne
l'effacent pas. Et chaque déplacement a son coût et sa nouvelle limite :
l'instrument qui montre plus montre autrement, et ce qu'il fait voir, il
le fait voir à sa façon, qui a ses angles morts. L'extension de la
fenêtre est sans fin ; son achèvement est impossible. Il y aura toujours
un réel au-delà de ce que le lecteur, même instrumenté, peut lire --- et
il n'y a là nulle perte, car c'est la condition pour qu'il lise quelque
chose.

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## Partie III --- Ce que la situation du lecteur éclaire

### Le rapport non-connaisseur / connaisseur

De la relativité du corpus naît un rapport qui traversera tout le reste
du tome : le rapport entre celui qui déchiffre peu et celui qui
déchiffre loin. Quand le déchiffrement d'un lecteur bute sur la limite
de son corpus, il peut se tourner vers un corpus plus riche : le
particulier vers le professionnel, l'élève vers l'enseignant, le
non-connaisseur vers le connaisseur.

Ce rapport demande à être bien compris, car il est facile à fausser. Ce
n'est **pas** une hiérarchie de valeur entre des personnes. C'est une
différence de profondeur de déchiffrement sur une même inscription,
relative au corpus de chacun. Le randonneur déchiffre « un champignon
que je ne sais pas identifier » et porte son relevé au pharmacien, qui
déchiffre « comestible » ou « toxique ». Le rapport est asymétrique ---
l'un déchiffre plus loin que l'autre sur ce point --- mais réciproque
dans son principe : chacun est le connaisseur de quelqu'un et le
non-connaisseur d'un autre. Le pharmacien qui sait lire le champignon ne
sait peut-être pas lire la carte du randonneur, ni le ciel du marin, ni
le tracé du médecin. Nul n'est connaisseur de tout ; chacun l'est de
quelque chose, et c'est ce qui rend le recours possible et honorable,
plutôt qu'humiliant.

Ce rapport n'est pas l'objet propre de ce document --- il sera repris
quand on traitera de la probité du lecteur et du référent. Mais il faut
le poser ici, car il découle directement de la situation : si tout
déchiffrement a une profondeur relative au corpus, alors aucun lecteur
ne déchiffre tout, et le recours à un corpus plus riche n'est pas un
pis-aller --- c'est la forme normale d'une lecture qui se sait située.

### Lire depuis quelque part, et le savoir

La leçon de fond de ce document est que nulle lecture n'est de nulle
part. Toute lecture est accomplie par un lecteur situé, depuis un corps,
une attention, une culture, une langue, une communauté --- depuis une
fenêtre bornée. Cela vaut pour le profane comme pour l'expert, pour
l'humain comme, on le verra, pour la machine à qui l'on délègue. Il n'y
a pas de lecture surplombante, qui verrait tout d'en haut sans rien
devoir à une situation.

En tirer du désespoir serait une erreur ; en tirer une exigence est
juste. Si toute lecture est située, alors la première probité du lecteur
est de *savoir d'où il lit* : connaître la borne de sa fenêtre,
reconnaître ce qu'il ne distingue pas, mesurer ce que son corpus ne
déchiffre pas --- et, là où il bute, ne pas faire passer pour lu ce
qu'il n'a fait que voir. C'est cette exigence que les documents suivants
déploieront. Mais avant d'examiner ce qu'un lecteur situé doit à sa
lecture, il faut regarder un lecteur d'un genre particulier, dont la
situation est facile à méconnaître parce qu'on la croit absente : la
machine qui lit. Car si nulle lecture n'est de nulle part, la lecture
automatique elle-même est située --- et c'est ce que le document suivant
a charge d'établir.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- le lecteur situé et
la lecture partielle, la fenêtre comme bande du spectre des temps entre
seuil de l'instantané et seuil de l'éternel, l'*Umwelt* comme monde
propre d'un organisme, les instruments qui étendent la fenêtre sans
supprimer la condition de lecteur situé ---, voir la *Bibliographie
raisonnée du Tome 3*. Le statut de méthode est posé dans la *Préface
méthodologique* ; le tracé médical, le ciel du marin, le code source, le
champignon porté au pharmacien relèvent du statut des illustrations. Les
concepts repris du premier tome --- le lecteur situé, la fenêtre, la
partialité de la lecture comme héritage de la condition du lecteur,
l'extension instrumentale de la fenêtre (document 6) --- y sont établis.
Le rapport non-connaisseur/connaisseur, esquissé ici, sera repris au
document sur la probité du lecteur.

# Lecture humaine, lecture automatique

## *Ce qu'un automate « lit », et pourquoi la machine est un lecteur situé de plus*

### *Tome 3 --- Document 4*

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> *« La question n'est pas de savoir si les machines pensent, mais si
> les hommes le font. »*
>
> --- d'après une boutade que l'on prête à B. F. Skinner

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## Préambule --- Une asymétrie à ne pas trancher trop vite

Le document précédent s'est achevé sur une affirmation forte : nulle
lecture n'est de nulle part, et la lecture automatique elle-même est
située. Établissons-le maintenant, car la tentation inverse est
puissante. On se représente volontiers la machine comme un lecteur sans
situation --- un regard sans corps, sans fatigue, sans culture, qui
lirait tout, partout, sans la borne d'aucune fenêtre. Si cette
représentation était juste, tout le tome vacillerait : il y aurait, au
moins, une lecture qui échapperait à la condition de lecteur situé, et
la partialité que le document précédent disait constitutive cesserait de
l'être.

Cette représentation est fausse, et la trilogie permet de dire
précisément pourquoi. La machine qui traite des données n'est pas un
lecteur sans situation ; c'est un lecteur situé d'un genre particulier,
dont la situation est seulement plus difficile à voir, parce qu'elle ne
se montre pas sous les traits d'un corps. Établir cela demande d'abord
de distinguer ce que l'automate fait de ce que fait un lecteur humain,
puis de reconnaître ce qu'il partage avec lui.

Une précision de méthode commande ce document. La machine contemporaine
--- le grand modèle de langage et ses semblables --- est ici une
**illustration datée**, non un concept. Le statut conceptuel de la
machine-qui-lit a déjà été fixé par les tomes précédents ; ce document
ne le refonde pas, il l'applique. Ce qui est dit de l'automate vaut pour
tout automate, d'hier et de demain ; la forme contemporaine n'est qu'un
exemple, destiné à être dépassé, de ce que le fond établit.

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## Partie I --- Ce que l'automate fait, et ce qu'il ne fait pas

### Un traitement sans actualisation de sens

Reprenons la définition de l'acte de lecture : percevoir, distinguer,
déchiffrer, jusqu'à l'actualisation d'un sens. Le dernier moment est
décisif. Lire, c'est qu'un sens soit actualisé *pour quelqu'un* ---
qu'une inscription cesse d'être muette et parle à un lecteur.

L'automate, lui, *traite*. Il reçoit des inscriptions, leur applique des
opérations --- comparer, classer, transformer, recombiner ---, et
produit d'autres inscriptions. Cela ressemble à de la lecture, et l'on
dit couramment qu'une machine « lit » un fichier, « reconnaît » une
image, « comprend » une requête. Mais la trilogie oblige à demander : un
sens est-il actualisé, et pour qui ? Si l'automate ne fait que convertir
des inscriptions en d'autres inscriptions sans qu'aucun sens ne soit
actualisé pour personne, alors ce qu'il accomplit n'est pas un acte de
lecture au sens strict : c'est un traitement, qui prend de la donnée et
rend de la donnée, sans le moment qui fait la lecture.

Prudence, ici : ne tranchons pas la question de savoir si la machine «
comprend » --- c'est une question que l'essai n'a pas à trancher, et qui
relève d'autres travaux. Le tome se borne au fond : ou bien un sens est
actualisé pour un lecteur, et il y a lecture ; ou bien des inscriptions
sont converties en d'autres sans qu'aucun sens ne soit actualisé pour
personne, et il y a traitement. La plupart de ce qu'accomplit un
automate relève du second cas. Cela ne le diminue pas --- le traitement
est puissant, utile, parfois irremplaçable ---, mais cela le situe.

Et dissipons aussitôt un malentendu, car il commande tout ce qui suit.
Dire que l'automate traite plutôt qu'il ne lit ne veut pas dire qu'il ne
*produit* rien. Au contraire : il produit de la donnée, abondamment.
Inscrire une valeur sur un support, le premier tome l'a établi, est un
acte d'inscription, et la machine l'accomplit --- elle prélève, fixe,
réémet des données réelles, aussi réelles que celles qu'un humain
inscrirait. Ce que l'automate produit est donc bien de la donnée, non un
sous-produit dégradé. Ce qui lui manque n'est pas la production ; c'est
le lecteur. Il prolonge la chaîne des inscriptions sans accomplir, à lui
seul, le basculement qui fait d'une donnée produite une donnée *lue* ---
vivante pour quelqu'un. La question n'est pas « la machine
fabrique-t-elle de la donnée ? » --- elle en fabrique ---, mais « cette
donnée accède-t-elle à un lecteur, ou tourne-t-elle entre des machines
sans qu'aucun regard ne s'y pose ? »

### La donnée produite sans lecteur : la trace re-circulante

D'où une question que le document premier permet maintenant de poser
nettement. Quand un système prélève, transforme et réémet des données
sans qu'aucun humain ne les lise, que deviennent-elles ? On vient de
l'établir : ce sont bien des données --- la machine les a inscrites.
Mais une donnée que nul ne lit, le premier document du tome l'a posé, ne
porte plus que son inscription : faute de lecteur, elle ne franchit pas
le seuil qui la ferait vivante, et elle reste à l'état de matière en
attente. Si un lecteur pouvait un jour la déchiffrer, elle est donnée
muette ; si nul ne le peut ni ne le pourra, elle retombe en trace.

Un système qui ne fait que faire circuler entre ses propres rouages des
données que personne ne lit produit donc de la **trace re-circulante** :
des données réelles, inscrites, qui passent d'un état du système à un
autre sans que le seuil de la lecture soit jamais franchi par un humain.
Le terme ne nie pas qu'il y ait là de la donnée ; il nomme le fait
qu'aucun lecteur ne l'actualise, et que le mouvement, faute de
réception, tourne à vide. C'est le cas-limite où le transport du tome
précédent a tout porté, et où la part du lecteur --- celle qu'aucun
transport ne peut accomplir à sa place --- n'est accomplie par personne.

Cette observation s'articule directement à l'**auto-amplification** que
le tome précédent a décrite. La boucle qui creuse le lit du torrent ---
plus de données, donc automatisation, donc données de l'automatisation,
donc automatisation accrue --- est précisément un circuit où des données
se produisent et se traitent sans qu'à chaque tour un lecteur humain en
actualise le sens. La trace re-circulante est la matière de cette
boucle. Le torrent grossit, on l'a dit, faute d'arbitrage sage ; on peut
ajouter : il grossit aussi parce qu'une part croissante de ce qu'il
charrie est produite, traitée et réémise sans jamais être lue. Le débit
augmente sans que la lecture suive, et ce qui n'est pas lu ne demeure
pas davantage que ce que le flux aurait emporté.

### Déléguer la lecture, et s'éloigner de la donnée

Reste maintenant à nommer un mouvement que ce circuit rend possible, et
le risque qu'il porte --- sans en faire un scénario, car la *Préface
méthodologique* tient à distance la prospective, mais sans le taire, car
il est de fond.

L'homme délègue à la machine, et c'est légitime : il lui confie la
production des données, leur circulation, et de plus en plus leur
lecture --- ce déchiffrement automatisé dont on établira plus loin qu'il
hérite, lui aussi, d'une situation. Mais cette délégation, poussée, a
une pente propre : à mesure qu'il confie tous les moments à la machine,
l'homme *s'éloigne de la donnée*. Il ne la prélève plus, ne la
transporte plus, ne la lit plus --- il reçoit un résultat déjà
déchiffré, dont il ne voit ni la donnée d'origine ni le chemin. Et ce
qui ne s'exerce plus s'atrophie : la capacité de lire ces données, faute
d'être entretenue, peut décliner.

Le risque, alors, n'est pas que la machine « se révolte » --- c'est une
image, et le tome n'en fait rien. Il est plus sobre, et déjà esquissé au
premier tome : qu'une société perde la capacité de lire ce qui la
gouverne. Deux pentes le concrétisent, qu'il suffit de nommer. La
première est une **concentration** : si seuls quelques-uns, par rapport
à tous, restent capables de lire les données que les systèmes
manipulent, ceux-là deviennent maîtres des systèmes, et le mouvement «
privilège → commun » que le premier tome saluait s'inverse --- la
capacité de lire, redevenue rare, redevient un privilège. La seconde est
le **renversement du référent** : si l'homme ne peut plus lire ces
données *sans* la machine, alors il se retrouve devant ses propres
données comme devant des traces illisibles, et son seul recours pour les
déchiffrer est la machine elle-même. Le référent, qu'on définira au
dernier document comme le connaisseur vers qui le non-connaisseur se
tourne, devient la machine --- et l'on ne peut plus vérifier, hors
d'elle, ce qu'elle nous dit qu'elles disent. C'est consentir comme on
dit oui sans savoir à quoi.

### Le discernement de ce qu'on délègue

De là une exigence, qui n'est pas une règle mais un discernement, et que
le tome pose comme tel. Toute délégation de lecture ne se vaut pas, et
la ligne ne passe pas entre les techniques mais entre les *enjeux*.
Déléguer à la machine la lecture de données dont la perte de lecture
directe ne coûte rien --- les journaux de fonctionnement d'une
application, qu'aucun humain n'a vocation à lire ligne à ligne --- est
raisonnable : on y gagne en charge épargnée et en temps, sans rien
perdre d'essentiel. Mais déléguer la lecture de données qui *décident
pour une personne* --- un système qui capte des données sur elle et en
tire des choix qui la concernent, sans qu'à aucun moment le processus ne
ménage une étape où elle pourrait lire ce qui la détermine --- fait
courir la pente décrite : la personne devient incapable de connaître ce
dont il s'agit, de s'éveiller au sujet qui la concerne. Le partage entre
ces deux cas n'est pas donné par une règle générale ; il appartient à la
responsabilité de la forme, et il se reprend dans chaque situation. Le
tome ne tranche pas *où* placer la ligne --- cela relève du présent de
chacun. Il pose que la ligne existe, et que l'ignorer revient à déléguer
son propre gouvernement.

## L'intention déléguée à l'instrument

Un mot, avant de poursuivre, sur une objection symétrique. Si la donnée
naît d'un acte intentionnel et situé, comment un capteur --- qui ne veut
rien --- peut-il en produire ? La réponse tient dans la structure de
l'acte : **l'intention se délègue à l'instrument sans s'y dissoudre.**
Le capteur qui relève une température toutes les heures exécute un acte
d'inscription dont le sujet n'est pas lui : c'est le concepteur du flux
d'observation qui a choisi quoi mesurer, où, à quelle cadence, selon
quels critères --- et qui a délégué l'exécution, comme le releveur du
premier tome déléguait déjà au thermomètre le soin de sentir à sa place.
L'automate n'est pas l'auteur du prélèvement ; il en est l'ouvrier. La
donnée qu'il produit reste un prélèvement intentionnel --- d'une
intention héritée, inscrite dans le tracé du canal. Et c'est pourquoi,
lorsque plus personne ne relit ce qu'il dépose, l'automate ne produit
plus des données : de la trace, qui re-circule.

## L'ingestion aveugle et l'ingestion déléguée

L'intention déléguée à l'instrument ouvre une question que le releveur
au thermomètre ne se posait guère, mais que l'automate qui retient sans
relâche impose : toute délégation de l'acte se vaut-elle ? Ce que
l'instrument dépose peut l'être de deux manières fort différentes ; et
la trilogie, qui a distingué pour la *lecture* ce qu'on cadre de ce
qu'on subit, doit le faire aussi pour le prélèvement mandaté.

Laissé sans intention, le flux entrerait dans l'œuvre par simple
absorption : des données afflueraient sans qu'aucun critère les
choisisse, sans que nul ait décidé par avance ce qui mérite d'être
retenu, sans trace du choix. Ce serait la négation même du prélèvement
--- *on ne collecte pas des données, on les prélève* --- et ce qui entre
ainsi n'est pas une donnée, mais une **trace** : du réel lisible que nul
acte n'a relevé. C'est l'**ingestion aveugle**.

L'**ingestion déléguée** est son exact contraire, et un vrai prélèvement
--- celui même dont on vient de dire que l'automate en est l'ouvrier.
L'intention et les critères sont posés par avance : quoi retenir, sous
quelle condition, à quelle cadence. L'instrument exécute le geste que
cette intention désigne à partir de l'état présent, et il **consigne son
choix** : ce que la condition lui a permis de retenir, il l'inscrit
comme un acte, daté, lisible, remontable. Le prélèvement n'a pas disparu
; il a été mandaté, différé, et rendu à la trace de son propre choix.

La ligne, on le voit, ne passe pas entre l'automatisme et la main. Une
rétention automatique n'est pas aveugle si elle est conditionnée et
consignée ; un geste fait à la main serait aveugle s'il n'obéissait à
aucun critère et ne laissait nulle trace. Ce qui fait l'aveuglement,
c'est l'absence de condition posée et l'absence de trace du choix.
Déléguer l'acte à la machine est de même nature que le déléguer à une
personne : un mandat borné, dont l'exécution se consigne. On ne
s'affranchit pas de la responsabilité en la confiant --- on la garde
lisible.

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## Partie II --- La machine est un lecteur situé de plus

### Une sauvegarde qui diverge

Là où l'automate ressemble pourtant le plus à un lecteur --- le modèle
de langage qui restitue, répond, paraît déchiffrer ---, la trilogie a
déjà fixé son statut, et le présent tome n'a qu'à s'y appuyer. Le
troisième document du premier tome l'a établi : un grand modèle de
langage est, architecturalement, une **sauvegarde** --- entraîné sur un
corpus figé à une date donnée, il diverge du flux qui, lui, continue.
Brancher un tel modèle sur des sources fraîches est une tentative de
re-prélèvement, qui reconnaît, par son existence même, que le modèle
sans elle serait une sauvegarde périmée.

Ce statut a une conséquence directe pour la lecture. Si le modèle est
une sauvegarde, alors son corpus --- ce avec quoi il déchiffrerait ---
est un corpus *figé, daté, partiel* : exactement ce que le document
précédent appelait la situation d'un lecteur. Le modèle ne lit pas de
nulle part : il lit depuis le corpus qu'on lui a donné, avec les angles
morts de ce corpus, les langues qu'il déchiffre mieux que d'autres, les
conventions qu'il a sédimentées et celles qui lui manquent. Sa fenêtre
est bornée comme toute fenêtre --- non par un corps, mais par un
entraînement. La machine n'échappe pas à la condition de lecteur situé ;
elle l'illustre sous une forme nouvelle.

### Non un sommet cognitif, mais un instrument dans une chaîne

Une image trompeuse tombe alors : celle du modèle comme sommet d'une
pyramide cognitive, qui surplomberait la donnée, l'information, la
connaissance et la sagesse. Le quatrième document du premier tome l'a
établi : la machine est un instrument dans une chaîne où l'humain garde
la responsabilité de l'intention. Un système qui apprendrait du flux ne
pourrait pas apprendre du réel directement --- le réel n'est pas
observable directement ---, mais des flux d'observation que des humains
maintiennent actifs ; et son intelligence dépendrait alors de la qualité
de ces canaux, donc, en dernière instance, de l'intention de ceux qui
les creusent.

La machine n'est donc pas au-dessus de la chaîne : elle est *dedans*,
comme un maillon. C'est un lecteur situé de plus --- un point de
circulation qui reçoit des données transportées jusqu'à lui et en
propage à son tour, comme le tome précédent l'a noté. Et puisque
propager la donnée n'est pas propager la connaissance, le modèle qui
propage ne produit pas, par cette propagation, le savoir qu'il semble
charrier : la part du lecteur --- l'actualisation d'un sens, l'arbitrage
de ce qui mérite d'être retenu --- n'est pas dans la machine ; elle
reste à l'humain qui se sert d'elle.

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## Partie III --- Ce que cette asymétrie éclaire

### Déléguer une lecture, non l'abolir

De tout ceci suit une conséquence qui prépare un développement
ultérieur. Confier une lecture à un automate n'est pas la supprimer ni
la transcender : c'est la **déléguer** à un lecteur situé de plus, dont
on hérite la situation. Le déchiffrement délégué hérite des bornes du
délégué --- de son corpus figé, de ses angles morts, de sa divergence
d'avec le flux. Déléguer sa lecture à une machine, ce n'est donc pas
sortir de la condition de lecteur situé ; c'est en adopter une autre,
celle du délégué, avec ses limites propres.

Ce point sera repris quand on examinera les postures du lecteur face au
torrent, car la délégation y figure comme l'une d'elles. Il suffit ici
d'avoir établi le fond : il n'existe pas de lecture sans situation, pas
même la lecture automatique ; et la déléguer ne fait que substituer une
situation à une autre. Le rêve d'une lecture déléguée qui serait
*meilleure parce que sans situation* est le même rêve, écarté au
document précédent, du lecteur universel --- une contradiction, car
lire, c'est déchiffrer avec un corpus, et un corpus, fût-il celui d'une
machine, est toujours situé. C'est ce qui donne sa gravité au risque
entrevu en première partie : déléguer n'est pas s'affranchir de la
situation, c'est en hériter une --- et déléguer *tout*, sans rien lire
soi-même, c'est s'en remettre entièrement à une situation qu'on ne
contrôle pas et qu'on ne sait plus vérifier.

### Le sens reste à l'humain

La leçon de fond est que le moment qui fait la lecture ---
l'actualisation d'un sens pour quelqu'un --- ne se sous-traite pas sans
reste. Une machine peut percevoir à notre place, distinguer à notre
place, déchiffrer même, à la profondeur que son corpus permet. Mais que
tout cela fasse *sens*, et fasse sens *pour un humain qui en répond*,
voilà ce que la chaîne, si automatisée soit-elle, ramène toujours à un
lecteur situé qui en assume l'arbitrage. C'est pourquoi un torrent
traité par des machines n'est pas, par là, un torrent lu : il peut être
intégralement produit, transporté et traité, et n'être lu de personne
--- et ce qui n'est lu de personne ne demeure pas davantage que ce que
le flux aurait emporté. C'est aussi pourquoi déléguer la lecture engage
plus que le confort de qui délègue : déléguer ce qu'on ne lira plus
jamais soi-même, c'est consentir à ne plus pouvoir vérifier ce qui nous
est rendu --- et, à l'échelle d'une société, c'est remettre à d'autres,
ou à des machines, le soin de lire ce qui la gouverne.

Reste à examiner ce qui, dans la lecture elle-même, fait qu'elle ne peut
pas suivre le débit : ses propriétés propres. Car si l'attention est
finie, si le déchiffrement coûte, si la lecture a une durée, alors il y
a, du côté de la réception, des limites aussi réelles que celles du
transport. Ces propriétés de la lecture sont l'objet du document
suivant.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- le modèle de langage
comme sauvegarde qui diverge, la machine comme instrument dans une
chaîne où l'humain garde l'intention, l'auto-amplification du torrent,
le point de circulation qui propage sans produire la connaissance, le
mouvement « privilège → commun » et le risque, pour une société, de ne
plus pouvoir se gouverner ---, voir la *Bibliographie raisonnée du Tome
3*. Le statut de méthode est posé dans la *Préface méthodologique* ; le
grand modèle de langage contemporain est une illustration datée, non un
concept --- le fond vaut pour tout automate ; les journaux de
fonctionnement d'une application et les choix câblés sur des données
captées sur une personne relèvent du statut des illustrations. Les
concepts repris des tomes précédents --- la sauvegarde et les trois âges
(premier tome, document 3), la machine dans la chaîne, la dépendance à
l'intention de ceux qui creusent les canaux et le risque de perte de
gouvernement (premier tome, documents 3 et 4), le mouvement « privilège
→ commun » (premier tome, document 1), l'auto-amplification et la
propagation qui ne porte pas la connaissance (deuxième tome, documents 7
et 3) --- y sont établis. Le statut de la machine-qui-lit n'est pas
re-conceptualisé ici ; il est appliqué. La machine produit bien de la
donnée par inscription automatisée ; ce qui peut manquer n'est pas la
production, mais le lecteur --- la donnée produite et jamais lue est une
trace re-circulante, et la délégation poussée de la lecture porte le
risque que l'homme s'éloigne de la donnée au point de ne plus savoir la
lire sans la machine. Ce risque est nommé sans être développé en
scénario, conformément à la retenue de la *Préface méthodologique* à
l'égard de la prospective.

# Les propriétés de la lecture

## *Sélectivité, durée, coût --- et pourquoi la lecture ne suit pas le débit*

### *Tome 3 --- Document 5*

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> *« On ne voit bien qu'avec lenteur. »*
>
> --- variation sur un thème connu

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## Préambule --- La lecture aussi a ses propriétés

Le tome précédent avait recensé les propriétés du transport --- sa
fidélité, sa temporalité, sa singulière capacité à multiplier les
porteurs de ce qu'il transporte --- après avoir recensé, au premier
tome, les propriétés du flux d'observation. Le présent document fait de
même pour la lecture. Car la lecture, comme l'inscription et comme le
transport, n'est pas un acte sans épaisseur : elle a des propriétés, et
ces propriétés ne sont pas neutres. Elles décident de ce qu'un lecteur
peut recevoir, et surtout de ce qu'il ne peut pas.

Ces propriétés importent particulièrement ici, car ce sont elles qui
expliquent, du côté de la réception, pourquoi la lecture ne peut pas
suivre le débit. Le tome précédent avait établi le sur-débit du côté de
la production : la circulation fabrique plus de données qu'aucune
fenêtre n'en peut absorber. On comprend maintenant *pourquoi* la fenêtre
ne peut pas suivre : parce que la lecture est sélective, qu'elle dure,
qu'elle coûte, et que ce coût s'accumule jusqu'à la fatigue. Trois
propriétés retiennent l'attention --- la sélectivité, la temporalité, le
coût ---, et elles convergent toutes vers un même fait : la lecture est
lente là où le transport est devenu instantané.

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## Partie I --- La sélectivité

### Lire, c'est choisir de ne pas lire

La première propriété de la lecture est qu'elle est **sélective**, par
construction et non par défaut. On l'a vu au document sur le lecteur
situé : distinguer, le deuxième moment de l'acte, est l'opération par
laquelle l'attention isole une inscription dans le flux confus du perçu.
Or isoler une chose, c'est ne pas isoler les autres. Toute lecture est
donc, dans le même geste, une lecture de ceci et une non-lecture de
cela. On ne lit jamais tout ce qui est devant soi ; on lit ce qu'on
distingue, et l'on laisse le reste à l'état de perçu indistinct.

Cette sélectivité n'est pas un manque à combler. Elle est le pendant, du
côté de la réception, de ce que le premier tome disait du prélèvement :
tout flux d'observation laisse un non-prélevé, non par insuffisance,
mais parce que prélever, c'est cadrer, et cadrer, c'est laisser dehors.
De même, lire, c'est cadrer son attention, et cadrer son attention,
c'est laisser hors-lecture ce qu'on ne distingue pas. Un lecteur qui ne
sélectionnerait rien ne lirait rien : il resterait devant un brouillard
où aucune marque ne se détache. La sélectivité est la condition de la
lecture, comme la borne est la condition de la fenêtre.

### La sélection est un acte qui engage

Mais si la sélection est inévitable, elle n'est pas pour autant
innocente. *Ce que* l'on choisit de lire, et *ce que* l'on laisse
passer, est un acte qui engage le lecteur. On peut sélectionner par
paresse, par préjugé, par intérêt --- ne lire que ce qui confirme,
écarter ce qui dérange, suivre la pente de ce qui flatte. On peut aussi
sélectionner avec probité --- chercher ce qui importe, accepter de lire
ce qui contrarie, ne pas tordre le tri vers ce qui nous avantage. La
sélectivité est inévitable ; la *manière* de sélectionner ne l'est pas.
C'est l'un des lieux où la probité du lecteur, qu'on examinera plus
loin, vient se loger : non dans le fait de sélectionner --- on ne peut
pas ne pas le faire ---, mais dans l'honnêteté du tri.

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## Partie II --- La temporalité

### Toute lecture prend du temps

La deuxième propriété est que toute lecture **prend du temps**. Ce temps
peut être bref --- un mot saisi d'un coup d'œil --- ou long --- un texte
difficile qu'on relit. Mais il n'est jamais nul. Percevoir, distinguer,
déchiffrer : chacun des trois moments a une durée, fût-elle infime, et
aucun ne s'accomplit instantanément. Lire est un acte qui s'étend dans
le temps.

Cette propriété fait écran, exactement, à la propriété symétrique du
transport. Le tome précédent avait montré que le transport, poussé à la
quasi-instantanéité, supprime le vieillissement de trajet : la donnée
arrive aussi fraîche qu'elle est partie, la durée du transport est
passée sous le seuil de la perception. La lecture, elle, n'a pas connu
cette suppression. On ne lit pas plus vite aujourd'hui qu'hier ; la
durée de l'acte de lecture n'est pas passée sous aucun seuil. Le
déchiffrement reste arrimé à l'attention, qui reste arrimée au corps,
qui n'a pas changé de rythme. Voilà la dissonance fondamentale du
torrent, vue du côté de la réception : le transport est devenu
instantané, la lecture est restée lente. Entre un débit qui ne connaît
plus de délai et une lecture qui en connaît toujours, l'écart ne peut
que se creuser.

### La lecture ne se rattrape pas plus que la fraîcheur

Une conséquence prolonge un principe du premier tome. La fraîcheur,
disait-il, ne se rattrape jamais : un acte de prélèvement ancien ne peut
être rendu récent. Il en va de même de la lecture : le temps qu'on n'a
pas passé à lire ne se rattrape pas en lisant plus vite ensuite. On peut
survoler, mais survoler n'est pas lire à grande vitesse --- c'est lire
moins, distinguer moins, déchiffrer moins profond. La lecture accélérée
n'est pas une lecture rapide ; c'est une lecture appauvrie, qui sacrifie
la profondeur du déchiffrement à la vitesse de défilement. Le torrent
invite sans cesse à ce sacrifice : il fait défiler tant qu'on est tenté
de croire qu'on lit alors qu'on ne fait plus que percevoir. C'est l'un
des écueils que le concept peut pointer sans en dresser la carte :
prendre le survol pour la lecture.

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## Partie III --- Le coût et la fatigue

### Lire coûte, et le coût s'accumule

La troisième propriété est que lire a un **coût** --- une charge, que le
lecteur dépense et qui ne se reconstitue pas instantanément. Déchiffrer
demande un effort ; distinguer dans un flux dense en demande davantage ;
soutenir l'attention sur la durée l'épuise. Ce coût est analogue à celui
que le premier tome attachait au prélèvement et le deuxième au transport
: un acte qui a un coût est un acte qu'on ne peut pas accomplir sans
limite.

Or le coût de la lecture a une particularité : il **s'accumule** et
conduit à la **fatigue**. On ne peut pas lire indéfiniment ; l'attention
se dégrade, le déchiffrement devient plus lourd, la sélection se
relâche. Plus le débit est élevé, plus l'effort exigé pour distinguer
est grand, et plus vite vient la fatigue. Le torrent ne fatigue pas
seulement parce qu'il est abondant ; il fatigue parce qu'il oblige
l'attention à un travail de tri constant, sans répit, sur un flux qui ne
s'interrompt pas. La fatigue de lecture n'est pas une faiblesse du
lecteur ; c'est la marque que le coût d'un acte réel a été dépensé.

### Ce n'est pas la rareté qui épuise, c'est l'excès

Renversons ici une intuition. On pourrait croire que la difficulté de
lire vient de la rareté --- qu'il serait pénible de lire parce qu'il
manquerait de quoi. C'est l'inverse. Dans le torrent, ce n'est pas la
rareté qui épuise, c'est l'excès. La donnée individuelle est
insignifiante, légère, sans poids ; c'est leur agrégation en mouvement
qui pèse. Une myrtille régale ; un seau de confiture qu'on vous oblige à
finir gave et écœure. La souffrance de lecture, dans le torrent, n'est
pas celle de qui n'a rien à se mettre sous les yeux ; c'est celle de qui
en a trop, et dont l'attention, sommée de tout distinguer, se sature et
se fatigue d'une chose pourtant bonne en petite quantité. C'est ce point
--- l'excès d'une chose bonne --- que le document suivant reprendra pour
lui-même, car il est le cœur de ce que le torrent fait au lecteur.

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## Partie IV --- Ce que ces propriétés annoncent

### La lecture est le goulot du torrent

Les trois propriétés convergent vers un seul fait, qui commande la suite
du tome. La lecture est **sélective** --- elle ne peut prendre qu'une
part ; elle est **lente** --- elle n'a pas suivi l'accélération du
transport ; elle **coûte** et **fatigue** --- elle ne peut s'étendre
sans limite. Ces trois bornes font de la lecture le *goulot* du torrent
: le point étroit par où tout ce qui est produit et transporté doit
passer pour devenir donnée vivante, et par où ne passe qu'une fraction
de ce qui se présente. Le transport a ouvert grand ses vannes ; la
lecture est restée une porte étroite. Tout l'enjeu de la réception tient
dans cette disproportion.

### Vers le sur-plus de lecture

On a donc, désormais, tout ce qu'il faut pour nommer ce que le torrent
fait au lecteur. Le tome précédent avait posé le sur-débit du côté de la
production. Le présent document a montré, du côté de la réception,
pourquoi la lecture ne peut pas l'absorber : ses propriétés l'en
empêchent. Reste à décrire le phénomène lui-même --- la submersion du
lecteur, le sur-plus de lecture qui se présente et qu'il ne peut pas
recevoir ---, et à poser le partage entre ce qui, dans tout ce qui
retombe en trace, est un échec, et ce qui ne l'est pas. C'est l'objet du
document suivant, qui est aussi celui où le titre du tome --- *la trace
ou la donnée* --- livre ce qu'il a de plus neuf.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- la sélectivité comme
pendant du non-prélevé, la suppression du vieillissement de transport et
la lenteur maintenue de la lecture, la fraîcheur qui ne se rattrape pas,
le coût comme propriété de tout acte ---, voir la *Bibliographie
raisonnée du Tome 3*. Le statut de méthode est posé dans la *Préface
méthodologique* ; le survol pris pour la lecture, la myrtille et la
confiture relèvent du statut des illustrations. Les concepts repris des
tomes précédents --- les propriétés du flux d'observation et le
non-prélevé (premier tome, documents 4 et 6), la fraîcheur qui ne se
rattrape pas (premier tome, document 5), les propriétés du transport et
la suppression du vieillissement de trajet (deuxième tome, documents 4
et 1) --- y sont établis. Les propriétés de la lecture sont posées par
analogie avec celles du transport, comme le tome précédent posait les
siennes par analogie avec celles du flux d'observation.

# Le sur-plus de lecture

## *La submersion, l'impossible bibliothèque, et les trois chemins du titre*

### *Tome 3 --- Document 6*

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> *« Nous nous noyons dans l'information, mais nous sommes affamés de
> connaissance. »*
>
> --- John Naisbitt, *Megatrends* (1982)

> *« Une myrtille régale ; un seau de confiture qu'il faut finir écœure.
> »*
>
> --- Formule de travail

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## Préambule --- Le torrent vu du lecteur

Le tome précédent a décrit le torrent du dehors, comme un régime de la
circulation. Le document précédent en a montré la conséquence pour le
lecteur : ses propriétés font de la lecture un goulot, une porte étroite
par où ne passe qu'une fraction de ce qui se présente. Reste à décrire
le phénomène lui-même, du point de vue de celui qui le subit : le
**sur-plus de lecture**. Non plus le sur-débit produit, mais la
submersion vécue --- l'expérience d'un regard fini placé devant un débit
qui le déborde.

Ce document fait deux choses. Il nomme d'abord ce qu'est cette
submersion, et il corrige une intuition fausse sur sa cause : ce n'est
pas la rareté qui fait souffrir, c'est l'excès d'une chose bonne. Il
montre ensuite pourquoi la réponse ancienne à l'abondance --- la
bibliothèque, le classement, le rangement --- ne peut plus jouer son
rôle : on ne range pas le torrent. Et il livre enfin ce que le titre du
tome a de plus neuf : toutes les traces non lues ne sont pas un échec.
Il y a trois chemins par lesquels une donnée retombe en trace, et ils
n'appellent pas la même réponse --- l'un n'en appelle aucune.

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## Partie I --- La submersion : l'excès d'une chose bonne

### La donnée insignifiante, l'agrégat qui gave

La submersion du lecteur a une cause, à nommer exactement, car on se
trompe souvent sur elle. On croit volontiers que le problème du torrent
est un problème de mauvaise donnée --- du faux, du bruit, du déchet. Il
y a de cela, mais ce n'est pas l'essentiel, et ce n'est pas le propre du
torrent. Le propre du torrent est plus retors : c'est l'excès d'une
chose qui, en petite quantité, serait bonne.

Une donnée individuelle est insignifiante --- légère, sans poids,
souvent utile, parfois précieuse. Une myrtille régale. Le problème n'est
pas la myrtille ; c'est le seau de confiture qu'on vous oblige à finir.
Ce qui était un plaisir en petite quantité devient, en masse et en
mouvement, une charge qui gave plus qu'elle ne régale. La donnée agrégée
et précipitée ne souffre pas d'être mauvaise ; elle souffre d'être trop.
Le lecteur n'est pas écœuré par ce qui est immangeable, mais par la
quantité de ce qui, à dose mesurée, l'aurait nourri.

C'est pourquoi la submersion n'est pas une affaire de qualité mais de
proportion. Le torrent ne déborde pas le lecteur parce qu'il charrie du
mauvais ; il le déborde parce qu'il charrie plus de bon que toute
fenêtre ne peut en distinguer. Et cette disproportion, le document sur
les propriétés de la lecture l'a fondée : la lecture est lente,
sélective, coûteuse ; elle ne peut pas suivre un débit devenu
instantané. Le sur-plus de lecture est la rencontre de cette lenteur et
de ce débit --- une porte étroite devant un flot qui ne s'interrompt
pas.

### Ce n'est pas une fatalité, c'est notre résultante

Il faut redire ici le garde-fou que le tome précédent a transmis
par-dessus le seuil, car la suite en dépend. La submersion n'est pas une
intempérie. Le torrent est notre résultante, non une fatalité naturelle
: la vitesse, nous l'avons mise. Le lecteur débordé n'est donc pas la
victime d'une pluie qui tomberait du ciel ; il est une portion de ce qui
a creusé le courant. Cela ne change rien au fait de la submersion ---
elle est bien réelle ---, mais cela change tout à la manière de s'y
tenir : il y a là quelque chose dont on répond, non quelque chose qu'on
subit sans recours. On y reviendra en traitant des postures du lecteur ;
il suffit ici d'avoir refusé de naturaliser la submersion, comme le tome
précédent refusait de naturaliser le débit qui la produit.

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## Partie II --- L'impossible bibliothèque

### La réponse ancienne : ranger pour pouvoir lire

Devant l'abondance, l'humain a longtemps eu une réponse, et elle était
bonne. Le scribe noyé sous les tablettes a inventé une **technique de
gestion** : la bibliothèque, le classement, le rangement, le catalogue
--- des dispositifs qui permettent de retrouver, donc de lire. Le
premier tome l'a rappelé : les bibliothèques sont la première
infrastructure organisée de stockage et de mise à disposition, et leur
histoire est celle d'un mouvement où ce qui était privilège devient
commun. Ranger n'était pas une fin ; c'était le moyen de rendre
praticable la part du lecteur --- de faire qu'on puisse trouver ce qu'on
cherche, et donc le lire.

La bibliothèque tenait ensemble trois rôles distincts, qu'il faut nommer
car la suite y reviendra. Elle était la **bibliothèque** au sens propre
--- le stock conservé ; elle avait son **bibliothécaire** --- qui sait
où chercher, qui ordonne et oriente ; et elle appelait, en amont ou en
aval, le **conteur** --- celui qui restitue, qui met en forme et en sens
ce que le stock recèle. Stock, orientation, restitution : trois
fonctions séparées, tenues par des dispositifs et des personnes
distincts.

### Pourquoi le torrent interdit la bibliothèque

Mais la donnée du torrent, par sa vitesse et sa quantité, **interdit la
bibliothèque**. On ne range pas le torrent. Le classement suppose qu'on
ait le temps de classer, que le stock se laisse arrêter assez longtemps
pour qu'on l'ordonne. Le torrent ne s'arrête pas : il coule, il se
multiplie, il se périme pendant qu'on tenterait de le ranger. Quand le
rangement d'une part est achevé, une autre part, plus grande, s'est déjà
déversée et périmée. La bibliothèque était une réponse à un stock qui
attendait ; elle n'est pas une réponse à un flux qui n'attend pas.

Cette impossibilité n'est pas technique --- elle ne sera pas levée par
un meilleur rangement ---, elle est de fond : elle tient à la nature du
torrent comme flux, et non comme stock, que le tome précédent a établie.
Croire qu'on rangera le torrent, c'est retomber dans l'illusion que le
torrent est une réserve qui s'accumule, alors qu'il est une multitude de
prélèvements en mouvement. On ne met pas en rayon ce qui coule. Il reste
alors au lecteur trois voies seulement, qui ne sont plus des techniques
de gestion mais des **postures** --- et c'est l'objet du document
suivant. Auparavant, il faut poser un partage que la submersion rend
nécessaire, et que le titre du tome porte en lui.

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## Partie III --- Trace ou donnée : les trois chemins du titre

### Un fait à trois branches

Le titre du tome --- *la trace ou la donnée* --- énonce ce que le
torrent laisse au lecteur : selon qu'il lise ou non, la matière reçue
est donnée vivante ou trace muette. Mais le basculement vers la trace
n'a pas une cause unique. Il a **trois chemins distincts**, qui
n'appellent pas la même réponse --- et c'est ce qui fait que toutes les
traces non lues ne se valent pas.

Il faut les poser comme un fait à trois branches, sans chercher à tracer
entre eux une frontière fine. Dans la réalité, ils se mêlent : on se
désintéresse de ce qu'on ne sait pas lire, on désapprend ce qu'on a
longtemps négligé, on néglige ce qui se périmait de toute façon. Leur
démarcation nette serait une fausse précision. Mais leur distinction de
principe est éclairante, car elle commande des réponses différentes.

### Premier chemin : l'incapacité --- le lecteur ne peut pas lire

Le lecteur **ne peut pas** lire : c'est l'*incapacité*. Pas le code, pas
le récepteur, pas le référent. La donnée reste trace pour lui faute de
moyen --- elle est, on l'a vu, muette pour lui, peut-être vivante pour
un autre. Ce chemin appelle un **moyen** : apprendre, ou recourir à un
référent capable de lire pour soi. C'est remédiable. L'incapacité est
causée, au sens du premier tome --- une contrainte aveugle, qu'un chemin
ouvert peut lever. Elle est le terrain propre du travail d'ouverture des
chemins que le tome précédent a esquissé, et du référent qu'on examinera
plus loin.

### Deuxième chemin : le désintérêt --- le lecteur ne veut pas lire

Le lecteur **ne veut pas** lire : c'est le *désintérêt*. Il pourrait ---
il a le code, le moyen, l'accès ---, mais il ne le fait pas. Le
sur-débit le détourne, la donnée passe devant lui, il la voit sans la
lire. Ce chemin n'appelle pas un moyen, mais un **rapport** :
l'attention qu'on accorde ou qu'on refuse, le temps qu'on consent, la
probité du lecteur qui décide que ceci vaut d'être lu et que cela peut
passer. C'est ici que se logeront les postures du document suivant :
face au désintérêt que le torrent induit, le lecteur a à choisir ce
qu'il lit, et ce choix l'engage.

### Troisième chemin : la péremption rapide --- la donnée n'a pas attendu

La donnée **n'a pas attendu** d'être lue : c'est la *péremption rapide*.
Sa fraîcheur était si brève que, passé le premier instant, son utilité
est quasi nulle ; elle se fait trace par obsolescence, avant même que la
question de la lire se pose. Ce chemin n'appelle **aucune** réponse du
lecteur : c'est un fait de la donnée elle-même, non un manquement de qui
ne l'a pas lue. Le cinquième document du premier tome l'avait préparé en
distinguant les vitesses de péremption ; le cinquième document du tome
précédent l'avait prolongé avec les sources stables et leur inverse, les
données dont la fraîcheur est la seule valeur. Une donnée à fraîcheur
brève qui retombe en trace n'a pas échoué : elle a accompli tout ce
qu'elle avait à accomplir, et son retour à la trace est son destin
normal.

### Ce que le titre a de plus neuf

Ce dernier chemin porte ce que le titre a de plus neuf, et il faut
l'énoncer nettement : **toutes les traces non lues ne sont pas un échec
de lecture.** Certaines données *devaient* retomber en trace --- leur
fraîcheur était leur seule valeur, et leur retour à la trace est normal,
non déploré. On s'épuiserait, et l'on aurait tort, à vouloir tout lire
de ce qui se présente, comme si chaque donnée non lue était une perte.
Beaucoup ne demandaient qu'à passer.

Le drame du torrent n'est donc pas que des données retombent en trace
--- c'est inévitable, et parfois c'est bien. Le drame est qu'**on ne
distingue plus celles qu'il fallait lire de celles qui pouvaient
retomber.** La submersion ne brouille pas seulement la lecture ; elle
brouille le tri préalable à la lecture --- le discernement de ce qui
mérite l'attention rare et de ce qui peut passer sans dommage. Ce que le
torrent laisse au lecteur, trace ou donnée, dépend ainsi de trois choses
qui ne se confondent pas : le **pouvoir** de lire, le **vouloir** lire,
et le **temps** que la donnée méritait qu'on lui accorde. La première
relève d'un moyen, la deuxième d'un rapport, la troisième de la donnée
elle-même. Les confondre, c'est soit se reprocher de n'avoir pas lu ce
qui pouvait passer, soit laisser passer ce qu'il fallait lire.

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## Partie IV --- Ce que ce partage prépare

### Du fait aux postures

Ce document a établi un fait --- la submersion --- et un partage --- les
trois chemins. Le fait dit que le lecteur est débordé, et que ce
débordement est notre résultante, non une fatalité. Le partage dit que
tout n'est pas à sauver dans ce qui déborde, et que la première tâche du
lecteur n'est pas de tout lire, mais de discerner ce qui vaut d'être lu.

De ce fait et de ce partage naît une question pratique, qui occupe le
reste du tome : que peut faire le lecteur qui se sait débordé ? Il ne
peut pas tout lire --- la lecture est un goulot. Il ne doit pas tout
lire --- toutes les traces ne sont pas un échec. Que peut-il donc ? Le
document suivant déploie les trois postures qui s'offrent à lui : cadrer
sa fenêtre, déléguer sa lecture, ou accepter avec lucidité ce qu'il ne
peut ni cadrer ni déléguer. Trois postures, dont aucune n'est un salut
et dont chacune a son coût --- mais dont l'ensemble dessine ce qu'un
lecteur peut faire, en réponse, de ce qui le déborde.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- le torrent comme
flux et non comme stock, le mouvement « privilège → commun » et
l'histoire des bibliothèques, les vitesses de péremption et les sources
stables, le garde-fou du torrent comme résultante de l'homme ---, voir
la *Bibliographie raisonnée du Tome 3*. Le statut de méthode est posé
dans la *Préface méthodologique* ; la myrtille et la confiture, le
scribe noyé sous les tablettes, le rangement impossible relèvent du
statut des illustrations. Les concepts repris des tomes précédents ---
la bibliothèque et le mouvement « privilège → commun » (premier tome,
document 1), les vitesses de péremption (premier tome, document 5), le
torrent comme flux et le garde-fou « réel marqué par nous » (deuxième
tome, documents 6 et 8), les sources stables (deuxième tome, document 5)
--- y sont établis. Les trois chemins du titre sont un fait à trois
branches qui se mêlent dans la réalité ; leur démarcation nette serait
une fausse précision, et leur seul enjeu est qu'ils n'appellent pas la
même réponse.

# Les trois postures

## *Cadrer, déléguer, accepter --- et le coût de chacune*

### *Tome 3 --- Document 7*

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> *« Il ne suffit pas d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de
> l'appliquer bien. »*
>
> --- René Descartes, *Discours de la méthode* (1637)

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## Préambule --- Trois voies, aucun salut

Le document précédent a montré que la réponse ancienne à l'abondance ---
ranger pour pouvoir lire --- ne vaut plus : on ne range pas le torrent.
Il reste alors au lecteur trois voies, qui ne sont plus des techniques
de gestion mais des **postures** --- des manières de se tenir face à ce
qui le déborde. Ce document les déploie.

Disons-le d'emblée : aucune de ces trois postures n'est un salut, et
chacune a son coût. Elles ne s'excluent pas --- un même lecteur les
combine selon les moments ---, mais elles ne se valent pas selon les
situations, et les distinguer permet de savoir ce qu'on choisit, et ce
qu'on paie. La première agit sur la fenêtre du lecteur : cadrer. La
deuxième confie la lecture à un autre : déléguer. La troisième consent à
ce qu'on ne peut ni cadrer ni déléguer : accepter. Aucune n'abolit le
sur-débit ; chacune compose avec lui à sa façon.

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## Partie I --- Cadrer : déplacer ou restreindre sa fenêtre

### Déterminer soi-même les données utiles

La première posture consiste à agir sur sa propre fenêtre --- à
**cadrer**. Puisque le lecteur ne peut pas tout lire et ne doit pas tout
lire, il lui revient de déterminer les données utiles, au sens large, et
de déplacer ou restreindre sa fenêtre en conséquence. Cadrer, c'est
choisir où porter l'attention rare, et accepter de laisser le reste
hors-champ.

Cette posture répond directement au sur-débit, car elle agit sur le
terme du rapport qui est à la portée du lecteur. Le sur-débit, on l'a
vu, est relatif à la fenêtre : il y a trop par rapport à ce qu'une
fenêtre peut absorber. Le lecteur ne peut pas réduire le débit --- il ne
commande pas, à lui seul, le torrent ---, mais il peut travailler sa
fenêtre : la restreindre pour approfondir, la déplacer pour aller où
importe ce qui importe. Cadrer, c'est faire, du côté de la réception, ce
que le premier tome appelait, du côté de la production, situer l'optimum
observationnel : ni tout prélever, ni se priver de l'essentiel, mais
trouver le réglage qui sert l'usage. C'est un exercice de sagesse
appliqué à sa propre lecture.

### Le coût du cadrage

Mais cadrer a un coût, qu'il faut nommer pour ne pas en faire un salut.
Cadrer demande un **effort** --- celui de décider, parmi tout ce qui se
présente, ce qui mérite l'attention ; et cet effort est lui-même prélevé
sur l'attention rare. Cadrer comporte aussi un **risque** : celui du
hors-champ. Toute fenêtre cadrée laisse dehors ce qu'elle ne cadre pas,
et ce qu'elle laisse dehors peut être ce qui importait. Le premier tome
l'avait posé pour le prélèvement : tout cadrage a ses angles morts, et
la fidélité aux critères qu'on s'est donnés n'est pas la garantie qu'on
a retenu les bons critères. Il en va de même pour la lecture : cadrer
trop étroit, c'est manquer le signal ; cadrer trop large, c'est se noyer
de nouveau. Le réglage juste n'est donné par aucune règle ; il est à
reprendre dans chaque situation, et c'est pourquoi cadrer reste un
exercice, jamais une solution acquise.

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## Partie II --- Déléguer : hériter la situation d'un autre lecteur

### Confier la lecture à un dispositif qui fusionne les trois rôles

La deuxième posture consiste à confier sa lecture à un autre --- à
**déléguer**. Là où la bibliothèque tenait séparés les trois rôles ---
le stock, le bibliothécaire qui oriente, le conteur qui restitue ---, la
délégation les confie à un dispositif unique, qui fait à la fois office
de réserve, d'orientation et de restitution : on lui demande, et il rend
un sens déjà déchiffré.

Le concept ici n'est pas le dispositif, mais l'acte, et il faut le
dégager de sa forme contemporaine pour le saisir dans sa portée.
**Déléguer sa lecture, c'est en hériter la situation.** Cet acte est
ancien : le notable qui se faisait résumer la presse par un secrétaire
déléguait déjà sa lecture, et héritait du tri de son secrétaire --- de
ce que celui-ci jugeait digne d'être retenu, de ses angles morts, de ses
préférences. Déléguer n'a jamais été lire par procuration sans reste ;
cela a toujours été adopter, à la place de la sienne, la situation de
qui lit pour vous. Le dispositif contemporain qui fusionne les trois
rôles est le grand modèle de langage ; il en est l'illustration *datée*,
non le fond. Le tome n'a pas à le re-conceptualiser : son statut est
déjà fixé. C'est une sauvegarde qui diverge, située comme tout lecteur ;
ce n'est pas le sommet d'une pyramide cognitive, mais un instrument dans
une chaîne où l'humain garde la responsabilité de l'intention. Déléguer
à lui, c'est déléguer à *un lecteur situé de plus*, dont on hérite la
situation. Ce n'est pas sortir de la situation ; c'est en adopter une
autre.

### Un arbitrage dont le coût est connu

Cette délégation n'est ni un salut ni une faute : c'est un
**arbitrage**, dont le coût est connu, et que le premier tome a déjà
appris à jauger. Le quatrième document y donnait la mesure : un modèle
figé branché sur des flux frais que des humains entretiennent peut
servir --- mais sa valeur dépend entièrement de la fraîcheur des canaux
en amont et de la pluralité des intentions qui les creusent. Transposé
au lecteur : déléguer est bon ou mauvais selon ce que vaut la situation
du lecteur délégué.

On échange donc la submersion contre une **dépendance**, et tout est de
savoir ce que vaut ce à quoi l'on se rend dépendant. Déléguer à un
référent dont la situation est riche, les canaux frais, les intentions
plurielles, c'est un bon arbitrage : on hérite d'une situation meilleure
que la sienne sur ce point. Déléguer à un dispositif dont le corpus est
figé, partial, aux angles morts ignorés, c'est un mauvais arbitrage : on
hérite d'une situation pauvre en croyant s'alléger. Le coût de la
délégation n'est pas qu'on cesse de lire --- c'est qu'on hérite d'une
situation qu'on n'a pas choisie et dont on ignore parfois les bornes. La
probité de la délégation consiste à connaître la situation dont on
hérite, autant qu'on le peut, plutôt que de la prendre pour une lecture
sans situation. C'est l'écueil propre à cette posture : prendre la
lecture déléguée pour une lecture surplombante, alors qu'elle est la
lecture d'un autre, avec les limites d'un autre.

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## Partie III --- Accepter : la lucidité responsable

### Consentir à ce qu'on ne peut ni cadrer ni déléguer

La troisième posture consiste à **accepter** --- à consentir avec
lucidité à l'emportement, pour ce qu'on ne peut ni cadrer entièrement ni
déléguer sans reste. Car ni le cadrage ni la délégation n'épuisent le
sur-débit : il reste toujours une part qui déborde, qu'aucune fenêtre ne
cadre et qu'aucun référent ne lit pour nous. Devant cette part, il y a
une troisième tenue.

Mais nommons-la avec soin, car le mot « accepter » prête au contresens.
Accepter n'est pas se résigner. Et c'est ici que le garde-fou transmis
par-dessus le seuil fait toute la différence. Si le torrent était
naturel --- une crue qui s'imposerait du dehors ---, accepter voudrait
dire se résigner à une fatalité, comme on se résigne à la pluie. Mais le
torrent n'est pas naturel : il est notre résultante, la vitesse nous
l'avons mise. Accepter ne peut donc pas vouloir dire se résigner à une
fatalité, *puisqu'il n'y a pas de fatalité*. Cela veut dire reconnaître
l'emportement *comme produit de nos actes*, donc comme quelque chose
dont on porte la responsabilité.

La troisième posture est ainsi **lucide et responsable**, ni résistance
vaine ni résignation. Résister vainement, ce serait nier le sur-débit,
prétendre tout lire, s'épuiser à colmater un flux qu'aucune fenêtre ne
contient. Se résigner, ce serait se laisser emporter en se disant
victime d'une intempérie. La posture juste tient entre les deux :
reconnaître qu'on ne peut pas tout recevoir --- c'est la lucidité ---,
et reconnaître qu'on est partie de ce qui produit le débit --- c'est la
responsabilité. On accepte de ne pas tout lire, non comme une défaite,
mais comme la condition d'un lecteur fini qui répond de ce qu'il
alimente.

### Pourquoi cette posture n'est pas une gestion

À la différence des deux premières, la troisième posture n'est pas une
technique. Cadrer est un faire ; déléguer est un faire ; accepter est
une **tenue**. C'est pourquoi elle ne se réduit pas à une gestion de
l'abondance : elle est une manière d'habiter sa condition de lecteur
débordé sans s'y aliéner. Et c'est par elle que le tome touche à ce qui
le clôt --- la posture finale du lecteur qui se sait. Car accepter avec
lucidité, ce n'est pas seulement composer avec le torrent ; c'est se
savoir une portion de ce qui le creuse, et en répondre. Cette
responsabilité déborde le lecteur isolé : elle engage ce que le tome
précédent a nommé la sagesse collective.

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## Partie IV --- Les trois postures et la sagesse collective

### De l'arbitrage individuel à l'arbitrage collectif

Les trois postures sont des réponses qu'un lecteur peut prendre. Mais le
sur-débit, lui, n'est pas un problème individuel : il est produit par
une circulation collective, et il ne se résout pas, à l'échelle où il se
pose, par les seuls arbitrages de chacun. Le tome précédent l'a établi
en décrivant l'auto-amplification : le torrent grossit par absence
d'arbitrage sage, et l'arbitrage qui manque n'est pas à la portée d'un
individu isolé. La connaissance dit *comment* lire plus, trier plus,
déléguer mieux ; seule la sagesse pose la question que la connaissance
ne pose pas : *faut-il ?* Et cette question, au niveau du torrent, se
pose à une échelle qui dépasse toute situation singulière.

Mesurons pourtant ce que l'individu peut, et ce qu'il ne peut pas ---
car le tome précédent a montré qu'il a une prise, à condition de ne ni
la surestimer ni la nier. La prise du lecteur est élémentaire : ce qu'il
lit, ce qu'il laisse passer, l'attention qu'il accorde ou refuse, les
dispositifs de lecture qu'il adopte ou décline. Chacune de ces décisions
est, prise seule, sans effet sur le torrent --- un lecteur qui détourne
son attention d'un flux ne tarit pas ce flux. Mais ces décisions ne
valent pas seules : leur effet est **agrégé**. Un désintérêt isolé ne
fléchit rien ; un désintérêt partagé par le grand nombre retire à un
flux ses lecteurs et finit par peser sur ce qu'on produit. C'est une
puissance par fédération, non par décision : le lecteur ne commande pas
le torrent, mais le grand nombre des lecteurs, par leurs lectures et
leurs refus, y pèse sans l'avoir décidé.

Cette prise dessine deux niveaux qu'il ne faut pas confondre, et que le
tome précédent a distingués. Au niveau **individuel**, l'arbitrage est
celui des trois postures : cadrer, déléguer, accepter --- chacun pour sa
propre fenêtre, avec un effet qui ne vaut qu'agrégé. Au niveau
**collectif**, un système institué délibère *sur* la composition de ces
arbitrages : que rendre lisible à tous, quels référents entretenir,
quels dispositifs de lecture encourager ou décourager, ce qu'une société
tient pour digne d'être lu. Ce second niveau est réflexif : la
collectivité y observe ce que ses propres manières de lire et de ne pas
lire produisent --- c'est, au sens que le premier tome donnait à ce
terme, un acte métacognitif, porté non par un individu mais par les
institutions qu'une société se donne. La sagesse collective est la
capacité, à ce niveau, d'arbitrer l'intérêt présent contre l'intérêt en
devenir. Elle n'arbitre pas dans le vide : elle arbitre la composition
des arbitrages individuels, qui sont sa matière.

Les trois postures sont donc jugées, en partie, à l'aune de cette
**sagesse collective**. Cadrer, déléguer, accepter sont des arbitrages
individuels ; un lecteur qui cadre bien, délègue avec discernement et
accepte avec lucidité ne désamorce pas, à lui seul, le torrent --- il
s'y tient mieux, et il ajoute sa voix à l'agrégat. Le torrent ne se
résout pas en bas, par la seule somme des bons arbitrages individuels ;
il se résout --- s'il se résout --- en haut, par une sagesse qui arbitre
à l'échelle d'une collectivité et dans la durée ce que ces arbitrages,
fédérés, composent.

### L'abstention n'est pas neutre

D'où le point culminant, que le tome précédent a posé comme diagnostic
et que celui-ci reprend comme critère : **l'abstention n'est pas
neutre.** Mais il faut l'entendre au niveau exact où l'abstention existe
vraiment. Le tome précédent l'a précisé : tant qu'un choix n'est ni
exposé ni à la portée du lecteur, ne pas le poser ne se distingue pas
d'un refus --- le lecteur qui ne sait pas qu'un arbitrage se joue, ou
qui n'a pas les moyens d'y prendre part, ne s'abstient pas, il est
simplement hors du jeu. L'abstention ne devient une position distincte
que là où le choix est *exposé* --- rendu visible, énoncé, pesé dans la
délibération collective --- et où la capacité d'y prendre part est
*acquise*. C'est là, et là seulement, que « je ne pèse pas, bien que je
le pourrais et que je sais que cela se joue » devient une abstention
véritable --- et qu'elle n'est pas neutre.

Car ne pas peser, à ce niveau, ne laisse pas un vide équilibré où les
choses trouveraient d'elles-mêmes leur mesure. Cela laisse la place à
une sagesse *orientée*. Ceux qui ont un intérêt présent à ce que le
torrent grossisse, eux, se mobiliseront toujours ; leur sagesse sera
celle de leur intérêt. L'abstention du plus grand nombre ne produit donc
pas l'équilibre : elle produit un déséquilibre en faveur des intérêts
présents les mieux organisés.

La sagesse collective n'est pas la somme spontanée des sagesses
individuelles, qui adviendrait toute seule si chacun se taisait. Elle
est ce qui advient --- ou ce qui manque --- selon que chacun s'implique
ou s'abstient là où le choix lui est offert. C'est en dernier ressort
une affaire d'implication. Et cela déplace le sens des trois postures :
bien cadrer, bien déléguer, bien accepter ne suffit pas si l'on
s'abstient de peser, là où l'on pourrait peser, sur ce qui produit le
débit. La quatrième chose à faire, qui n'est pas une posture de lecture
mais une exigence civique, est de ne pas laisser l'arbitrage aux seuls
intérêts qui ne s'abstiennent jamais. Le tome ne tranche pas *comment*
--- cela relève du présent de chacun, et l'essai ne le dicte pas. Il
pose seulement que l'abstention, là où elle est possible, a un prix, et
que ce prix est payé par tous.

Reste à conduire cette responsabilité jusqu'à son terme --- la posture
finale du lecteur qui se sait, où la probité du lecteur et l'éthique de
la lecture trouvent leur formulation. C'est l'objet du dernier document,
qui clôt le tome et, avec lui, la trilogie.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- l'optimum
observationnel transposé à la lecture, le modèle de langage comme
sauvegarde située et instrument dans une chaîne, la fusion des trois
rôles (bibliothèque, bibliothécaire, conteur), l'auto-amplification et
la sagesse collective, la prise individuelle agrégée et les deux niveaux
de décision, la métacognition, l'abstention non neutre et sa condition
de validité ---, voir la *Bibliographie raisonnée du Tome 3*. Le statut
de méthode est posé dans la *Préface méthodologique* ; le secrétaire qui
résume la presse, le grand modèle de langage contemporain relèvent du
statut des illustrations datées --- le fond de la délégation est
atemporel. Les concepts repris des tomes précédents --- l'optimum
observationnel et les angles morts du cadrage (premier tome, document
4), la sauvegarde et la fusion des trois rôles (premier tome, documents
3 et 4), la métacognition comme observation de ce que notre observation
produit (premier tome, document 1), l'auto-amplification, la sagesse
collective, la prise individuelle agrégée (puissance par fédération),
les deux niveaux de décision et l'abstention non neutre avec sa
condition de validité --- choix exposé et capacité acquise --- (deuxième
tome, document 7) --- y sont établis. La première posture répond
directement au sur-débit en agissant sur la fenêtre ; la deuxième est un
arbitrage jaugeable par le rapport entre la fraîcheur des canaux et la
pluralité des intentions ; la troisième est transformée, par le
garde-fou « le torrent est notre résultante », en posture responsable et
non résignée. L'abstention ne devient une position distincte, et non
neutre, que là où le choix est exposé et la capacité d'y prendre part
acquise --- ailleurs, ne pas peser ne se distingue pas d'être hors du
jeu.

# Le lecteur qui se sait

## *La probité, l'éthique minimale, et la fin de la trilogie*

### *Tome 3 --- Document 8*

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> *« Où est la sagesse que nous avons perdue dans la connaissance ? Où
> est la connaissance que nous avons perdue dans l'information ? »*
>
> --- T. S. Eliot, *The Rock* (1934)

> *« Le monde n'aboutit à aucun livre. Mais il a produit un être qui,
> lisant les traces que le monde laisse de lui-même, écrit des livres
> --- et celui-ci en est un. »*
>
> --- *La trace et le lecteur*, premier tome

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## Avertissement

Ce document clôt le troisième tome, et avec lui la trilogie tout
entière. Il occupe, dans le tome de la réception, la place que « le
torrent qui se sait » occupait dans le tome du mouvement : celle de la
posture finale. L'écho entre les deux titres est voulu. Là-bas, c'était
le torrent qui se savait --- un régime ressaisi depuis la situation de
qui doit en recevoir quelque chose. Ici, c'est le lecteur qui se sait
--- un regard fini qui se reconnaît débordé, et qui, se sachant tel, se
tient autrement. Le tome précédent passait la main en disant : ce que le
sur-débit change pour le lecteur, c'est au tome suivant de le dire. Ce
document le dit, et referme l'arche.

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## Préambule --- Ce qu'un lecteur peut savoir de lui-même

Le document précédent a déployé les trois postures --- cadrer, déléguer,
accepter --- et montré qu'aucune n'est un salut, que chacune a son coût,
et qu'aucune ne suffit si l'on s'abstient de peser sur ce qui produit le
débit. Reste à conduire cette responsabilité à son terme. Qu'est-ce
qu'un lecteur peut savoir de lui-même, dans le torrent ? Et que lui
revient-il, dès lors qu'il le sait ?

Ce document répond en assumant ce que les deux premiers tomes
s'interdisaient : une **éthique**. Non parce que la matière aurait
changé de nature --- elle reste descriptive sur le fond ---, mais parce
que les trois postures supposent un critère pour en juger, et qu'un
critère de ce genre est éthique. Le tome assume donc une éthique de la
lecture ; mais il la borne avec soin, car une éthique mal bornée se
périmerait avec les mœurs qui l'auraient inspirée. Cette éthique sera
minimale, atemporelle et systémique. La poser, c'est dire ce que la
trilogie a, en dernier ressort, à dire au lecteur qu'elle vise --- et
c'est, pour elle, la manière de finir.

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## Partie I --- Pourquoi une éthique, et de quelle sorte

### Du descriptif au propositionnel

Le premier tome tenait une discipline strictement descriptive : il
disait ce qui est vrai de la donnée, jamais ce qu'il faut faire. Ce qui
relèverait du prescriptif --- la charte d'un métier, la probité d'un
artisan --- appartient à d'autres travaux, distincts de l'essai, qu'il
appelle sans les contenir. Le deuxième tome a tenu la même discipline,
en assumant seulement une part d'ouverture plus marquée. La question,
pour le troisième, était : de quel côté penche-t-il ?

La réponse est qu'il assume une éthique, et il faut dire pourquoi sans
s'en excuser. D'abord parce que sa propositionalité l'exige : dès qu'on
décrit ce que le lecteur peut faire de ce qui le déborde --- cadrer,
déléguer, accepter ---, on suppose un critère pour distinguer le bon
arbitrage du mauvais, et ce critère n'est pas descriptif. Ensuite parce
que les réflexions accumulées tout au long de la trilogie --- la sagesse
collective, la responsabilité de qui produit le torrent, l'insouciance
du moment dont le poids se mesure plus tard --- sont déjà des énoncés
éthiques, non descriptifs. Le tome ne fait que reconnaître ce qu'il
portait. Il devient propositionnel parce que la réception, à la
différence de la fabrication et du mouvement, ne peut pas être pensée
sans que se pose la question de ce qu'on doit en faire.

### Minimale, atemporelle, systémique

Mais l'éthique que le tome assume est soigneusement bornée, et ses trois
bornes sont ce qui la préserve de se périmer.

Elle est **minimale**. Elle se réduit à un seul devoir : *ne pas laisser
passer pour lu ce qu'on a seulement vu.* Tout le reste en découle, et
rien ne s'y ajoute. Ce devoir n'exige pas de tout lire --- on a vu que
c'est impossible et que ce ne serait pas même souhaitable. Il exige
seulement de ne pas confondre la donnée vue et la donnée lue, de ne pas
prendre le survol pour le déchiffrement, de ne pas tenir pour acquis ce
qu'on n'a fait qu'apercevoir. C'est peu, et c'est tout.

Elle est **atemporelle**. Ce devoir valait pour le scribe noyé sous les
tablettes comme pour le contemporain noyé sous les notifications ; il ne
dépend d'aucune technique. La forme de ce qui submerge change ---
tablettes, registres, écrans ---, mais le devoir reste le même : ne pas
faire passer pour lu ce qu'on a seulement vu. C'est ce qui le distingue
d'un jugement de forme, daté : il ne juge aucune technique, il énonce ce
qu'engage l'acte de lire, sous toutes ses formes et de tout temps.

Elle est **systémique** --- et c'est le point que la partie suivante a
charge d'établir. Elle ne repose pas sur le seul individu sommé de tout
savoir lire. Car exiger de chacun qu'il sache tout lire serait répéter,
sur le terrain de la lecture, une erreur que le premier tome a déjà
critiquée.

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## Partie II --- La probité du lecteur : lire ou se faire aider à lire

### Pourquoi elle ne peut pas être « savoir tout lire »

La probité du lecteur est le pendant de la probité de l'inscripteur que
le premier tome exigeait, et de la probité de transport que le deuxième
nommait. Mais elle ne peut **pas** s'énoncer « chacun doit savoir tout
lire ». Ce serait répéter, sur le terrain de la lecture, l'ornière que
le deuxième document du premier tome a critiquée à propos de la
littératie : la *récupération managériale*, qui réduit l'enjeu à un
problème de formation individuelle ; le présupposé d'un *sujet abstrait
et neutre*, qui saurait tout lire de partout. On forme chaque individu,
et cela ne suffit pas, parce que le torrent excède toute formation
individuelle. Aucun lecteur, si bien formé soit-il, ne saura lire tout
ce que le torrent dépose devant lui ; et le document sur le lecteur
situé l'a fondé : nul ne déchiffre tout, car tout déchiffrement a une
profondeur relative à un corpus, et nul corpus n'est universel.

La probité du lecteur s'énonce donc autrement :

> **Le lecteur doit lire honnêtement, ou faire honnêtement appel à un
> référent capable de lire pour lui.** La probité inclut le discernement
> de savoir quand on ne sait pas lire, et à qui s'adresser. Le devoir de
> lire inclut le devoir de recourir.

Ce référent, la trilogie le connaît déjà, et il faut le définir
largement : est référent, sur une donnée donnée, quiconque en sait plus
que le lecteur qui bute sur le sujet auquel cette donnée renvoie ---
celui vers qui le non-connaisseur peut se tourner pour que le
déchiffrement soit poursuivi. Le référent n'est pas une fonction rare ni
instituée : c'est une position relative, que chacun occupe pour
quelqu'un et sur quelque chose. La probité n'est donc pas de tout savoir
lire ; elle est de lire ce qu'on sait lire, et de savoir vers qui se
tourner pour le reste --- honnêtement, c'est-à-dire sans faire passer le
déchiffrement d'un autre pour le sien, ni sans recourir par paresse là
où l'on pourrait lire soi-même.

Parmi les référents, il en est un dont le tome doit nommer la place ---
et reconnaître qu'elle est, pour l'heure, vacante. Le référent ordinaire
connaît un *sujet du monde* : le pharmacien connaît les champignons, le
médecin le tracé. Mais qui connaît la *donnée elle-même* --- sa
fabrication, sa circulation, sa lecture, ce que la trilogie entière a
tenté de penser ? Qui est référent, non sur tel objet que la donnée
décrit, mais sur la donnée en tant que donnée : sur la manière de la
prélever avec probité, de juger sa fraîcheur, de cadrer une fenêtre, de
reconnaître une trace qui menace ? Ce référent-là, la trilogie l'appelle
l'**artisan de la donnée**, et le récit de l'essai --- le making-of qui
accompagne le premier tome --- en esquissait la figure sous les traits
du canalier --- non un gardien qui dépossède, mais un référent qui rend
plus autonome. Mais il faut être exact sur son statut : cet artisan
n'existe pas encore comme métier constitué. Il n'est pas un acquis de la
trilogie ; il en est une *proposition*. Le tome ne le possède pas ; il
en déduit la nécessité, et appelle à le créer. Ce que serait sa charte,
sa formation, sa probité propre --- tout cela reste à produire, dans un
travail distinct de l'essai, que l'essai rend pensable sans l'accomplir.

### Le rapport non-connaisseur / connaisseur

Cette probité met en jeu un rapport que le document sur le lecteur situé
a posé, et qu'il faut maintenant déployer, car c'est lui qui justifie le
référent. Quand le déchiffrement d'un lecteur bute sur la limite de son
corpus, il se tourne vers un corpus plus riche : le particulier vers le
professionnel, l'élève vers l'enseignant, le non-connaisseur vers le
connaisseur.

Ce rapport n'est pas une hiérarchie de valeur entre des personnes ;
c'est une différence de profondeur de déchiffrement sur une même
inscription, relative au corpus de chacun. Le randonneur déchiffre « un
champignon que je ne sais pas identifier » et porte son relevé au
pharmacien, qui déchiffre « comestible » ou « toxique ». Le rapport est
asymétrique mais réciproque dans son principe : chacun est le
connaisseur de quelqu'un et le non-connaisseur d'un autre. Le référent
--- quel qu'il soit, et reconnu comme tel --- est ce qui rend ce recours
possible et honorable, plutôt que laissé au hasard des rencontres : sa
reconnaissance institue le rapport, en désignant vers qui se tourner.
L'artisan de la donnée, lorsqu'il existera, sera le référent ainsi
reconnu pour le domaine propre de la donnée ; mais le rapport, lui,
n'attend pas cet artisan pour fonctionner --- il joue déjà, partout où
un connaisseur reconnu peut lire ce qu'un autre ne sait pas lire.

Le déchiffrement délégué n'appelle donc aucun concept séparé : il est
entièrement couvert par cette probité --- lire ou faire appel à un
référent. Et l'on retrouve ici, du côté de la lecture, l'empêchement
involontaire que le deuxième tome décrivait du côté du transport :
l'incapacité, qui appelle un chemin ouvert. Le référent est celui qui
ouvre ce chemin --- non en forçant les secrets, qui relèvent d'une
volonté et non d'une incapacité, mais en remédiant à l'incapacité de
lire, là où un corpus manque.

### L'enjeu est systémique

C'est par là que l'éthique de la lecture est systémique, et non
individuelle. Une société data-littérée n'est pas une société où chacun
sait tout lire --- c'est impossible, et le vouloir serait l'ornière
managériale. C'est une société qui *entretient les référents* vers qui
les lecteurs non-spécialistes peuvent se tourner. Le devoir de lire
inclut le devoir de recourir, et le recours suppose un tissu de
référents que la collectivité doit entretenir.

C'est cohérent avec le fil de la sagesse collective. L'implication de
chacun ne veut pas dire que chacun fasse tout, mais que chacun ou bien
lise, ou bien sache vers quel référent se tourner --- et que la société
entretienne ces référents. Entretenir un tissu de référents n'est donc
pas un supplément : c'est la condition même d'une lecture collective
probe. Une société qui laisserait dépérir ses référents --- qui les
laisserait au hasard des rencontres, sans reconnaissance ni entretien
--- laisserait ses lecteurs non-spécialistes seuls devant le torrent,
sommés d'une compétence universelle qu'aucun ne peut avoir. L'éthique de
la lecture déplace ainsi le devoir de l'individu vers le système, sans
en décharger l'individu : à chacun de lire ou de recourir ; à tous
d'entretenir ce vers quoi recourir.

Cet entretien est précisément l'un des objets du niveau de décision que
le tome précédent a nommé réflexif. Là où le lecteur, à son niveau, lit
ou recourt --- sa prise élémentaire, dont l'effet ne vaut qu'agrégé ---,
la collectivité, à son niveau, délibère sur ce qu'elle entretient :
quels référents reconnaître, quelles capacités de lecture rendre
accessibles, ce qu'elle tient pour devant être lisible par tous. C'est
un acte par lequel une société observe ce que ses propres manières de
lire et de déléguer produisent --- et décide d'y maintenir, ou non, de
quoi lire ce qui la gouverne. Entretenir les référents n'est donc pas
une charité envers les non-spécialistes ; c'est l'acte par lequel une
société se garde la capacité collective de lire, et donc de se
gouverner, au lieu de l'abandonner à ceux qui sauraient lire pour elle.
On rejoint ici, par l'autre bout, le risque entrevu au document sur la
lecture automatique : la capacité de lire, si elle n'est pas entretenue
comme un commun, se concentre --- et une société qui ne lit plus ce qui
la détermine s'en remet à d'autres, ou à des machines, du soin de le
faire.

C'est aussi à ce niveau que se pose la question de l'artisan de la
donnée laissée ouverte plus haut. Si le référent ordinaire --- celui qui
connaît un sujet du monde --- existe déjà et n'appelle qu'à être reconnu
et entretenu, le référent du domaine propre de la donnée, lui, reste à
instituer. Une société qui prend au sérieux le sur-débit et le risque
qu'il fait courir à sa capacité de lecture aurait, parmi les choses à
entretenir, celle-ci à *créer* : un artisanat de la donnée, avec sa
formation et sa probité, vers qui le lecteur ordinaire pourrait se
tourner quand ce qui le déborde n'est pas tel sujet particulier, mais la
donnée elle-même. Le tome ne décrit pas ce métier --- ce serait
prescrire une forme, et la forme relève d'un autre travail. Il pose
seulement que sa place est vacante, et que la laisser vacante a un coût,
payé en capacité collective de lire.

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## Partie III --- Le lecteur qui se sait

### La posture finale

On peut maintenant nommer la posture finale, celle qui clôt le tome et
la trilogie : le lecteur qui se sait. Se savoir, pour un lecteur, c'est
savoir trois choses que les trois tomes ont établies.

C'est savoir qu'on est **situé** --- que toute lecture se fait depuis
une fenêtre bornée, qu'on ne déchiffre qu'à la profondeur de son corpus,
et que la première probité est de connaître la borne de sa propre
fenêtre. C'est savoir qu'on est **débordé** --- que le torrent dépose
plus qu'aucune fenêtre n'en peut recevoir, que la lecture est un goulot,
et qu'il faut donc cadrer, déléguer ou accepter, sans qu'aucune de ces
postures soit un salut. Et c'est savoir qu'on est **responsable** ---
que le torrent n'est pas une intempérie mais notre résultante, que
l'abstention n'est pas neutre, et qu'on répond, comme portion de ce qui
creuse le courant, de ce qu'on alimente et de ce qu'on laisse passer.

Le lecteur qui se sait n'est donc ni celui qui prétend tout lire --- il
sait que c'est impossible ---, ni celui qui se laisse emporter en se
disant victime --- il sait que la vitesse, nous l'avons mise. C'est
celui qui tient ensemble sa finitude et sa responsabilité : il lit ce
qu'il peut, recourt pour ce qu'il ne peut pas, accepte de laisser passer
ce qui pouvait l'être, et ne s'abstient pas de peser sur ce qui produit
le débit. Ce n'est pas une consigne ; c'est une lucidité, et la
responsabilité qui vient avec elle.

### Ce que la trilogie aura dit

La trilogie s'achève ici ; regardons, pour finir, une dernière fois ce
qu'elle aura dit. Le premier tome a montré que la donnée n'est pas un
objet qu'on cueille, mais un prélèvement opéré par un acte de lecture
sur une trace que le réel laisse de lui-même : la donnée naît à la
rencontre d'un réel lisible et d'un lecteur que le réel a produit. Le
deuxième tome a montré que la donnée n'est pas faite pour rester
solitaire, qu'elle navigue parce qu'elle est fixée, et que sa
circulation, en s'emballant, produit un torrent qui dépose plus
qu'aucune fenêtre n'en peut recevoir. Le troisième a montré que ce qui
parvient ainsi n'est pas encore lu, que sans lecture la donnée redevient
trace, et que le lecteur, situé et débordé, n'a d'autre voie que de lire
avec probité, de recourir avec discernement, et de répondre de ce qu'il
alimente.

Trois actes, un seul mouvement. L'inscription fait passer le réel au
statut de donnée ; l'échange porte la donnée à portée ; la lecture en
fait un sens vivant --- ou ne le fait pas, et la donnée retombe en
trace. La donnée est ce qui circule entre ces trois actes ; le lecteur
situé est ce qui les accomplit tous trois, car celui qui inscrit lit
d'abord une trace, celui qui transmet a d'abord lu, et celui qui lit
pourra, à son tour, inscrire et transmettre. La trilogie n'a, au fond,
décrit qu'une chose : la vague que le flux du réel a dressée, et qui, se
sachant faite de l'eau de l'océan, lit l'océan, le transmet, et en
répond.

### La dernière phrase de la trilogie

Le premier tome s'achevait sur une image : une vague qui voudrait
posséder l'océan, et qui n'est pourtant que de l'eau de l'océan
momentanément dressée. Le deuxième s'achevait sur un retournement :
l'instrument que l'homme s'était donné pour ne pas tout laisser emporter
menaçait, à force d'abondance, de tout laisser filer de nouveau. Le
troisième s'achève sur le lecteur qui se sait. Car ce qui décide, en
dernier ressort, que le torrent ne laisse pas tout filer, ce n'est ni la
circulation, qui a fait sa part, ni la masse, qui ne sait rien
d'elle-même : c'est qu'un lecteur situé, quelque part, fasse d'une part
de ce qui passe une donnée vivante --- et sache, de l'autre part, ce
qu'il a laissé retomber, et pourquoi. La vague ne possédera jamais
l'océan. Mais elle peut, le temps qu'elle se dresse, en lire un fragment
avec probité, le transmettre à une autre vague, et répondre de ce
qu'elle aura su, ou négligé, de lire. C'est peu, à l'échelle de l'océan.
C'est tout, à l'échelle d'une vague qui se sait.

> *« Le monde est fait pour aboutir à un livre. »* Non : le monde
> n'aboutit à aucun livre, et nul torrent ne devient savoir de lui-même.
> Mais il a produit un être qui, lisant les traces que le monde laisse
> de lui-même, en fait des données vivantes --- ou les laisse retomber
> en trace, faute de les lire. Tout, désormais, tient à ce qu'il sache
> lequel des deux il fait.

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## Repères

Pour les références mobilisées dans ce document --- la critique de la
récupération managériale et du sujet abstrait et neutre, la sagesse « à
bon escient dans une situation singulière », la sagesse collective, les
deux niveaux de décision et l'abstention non neutre, le référent et
l'empêchement involontaire, le travail d'ouverture des chemins, la vague
et l'océan ---, voir la *Bibliographie raisonnée du Tome 3*. Le statut
de méthode est posé dans la *Préface méthodologique* ; le scribe et le
contemporain, le champignon porté au pharmacien relèvent du statut des
illustrations. Les concepts repris des tomes précédents --- la critique
de la littératie individualiste et la sagesse (premier tome, document
2), la probité de l'inscripteur (premier tome, documents 4 et 6), le
canalier comme figure esquissée d'un référent qui rend autonome (premier
tome, récit de l'essai), la probité de transport, l'empêchement
involontaire et l'ouverture des chemins, la sagesse collective et les
deux niveaux de décision dont le niveau collectif réflexif (deuxième
tome, documents 4, 3 et 7), la vague et l'océan (premier tome, documents
6 et 7) --- y sont établis. L'éthique de la lecture est minimale (un
seul devoir : ne pas laisser passer pour lu ce qu'on a seulement vu),
atemporelle (elle ne dépend d'aucune technique) et systémique (elle
repose sur un tissu de référents entretenu par la collectivité, non sur
l'individu sommé de tout savoir lire). Le **référent** est la catégorie
générale et acquise --- quiconque, sur le sujet auquel renvoie une
donnée, en sait plus que le lecteur qui bute ; c'est une position
relative, non une fonction instituée, et c'est elle qui fonde le
recours. L'**artisan de la donnée** en est un cas particulier --- le
référent du domaine propre de la donnée --- dont le tome établit qu'il
n'existe pas encore comme métier : il n'est pas un acquis mais une
proposition, dont l'essai déduit la nécessité et appelle la création,
sans en décrire la forme. L'entretien du tissu de référents, et
l'institution de cet artisan manquant, sont des objets du niveau de
décision collectif et réflexif établi au tome précédent ; ils
rejoignent, par l'autre bout, le risque de concentration de la capacité
de lire et de renversement du référent vers la machine, nommé au
document sur la lecture automatique.

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*Ainsi s'achève le troisième tome,* **La trace ou la donnée --- Le
lecteur situé à l'épreuve du flux\***, et avec lui la trilogie\* **À
l'épreuve du flux\***. La fabrication, la circulation et la réception de
la donnée y ont été conduites comme les trois actes d'un seul mouvement
: l'inscription qui prélève, l'échange qui transporte, la lecture qui
actualise un sens --- ou le laisse retomber en trace. Ce que le lecteur
qui se sait fera, dans son présent, de ce que la trilogie aura établi
pour longtemps, n'appartient plus à l'essai : cela appartient à son
lecteur.\*

# Bibliographie raisonnée du Tome 3

## *Appareil de références du* La trace ou la donnée

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Cette bibliographie réunit les références propres au troisième tome de
l'essai. Elle prolonge les *Bibliographies raisonnées* des deux premiers
tomes, auxquelles elle renvoie pour tout le socle commun (Bergson,
Whitehead, Peirce, Uexküll, Ackoff, l'ontologie processuelle, l'histoire
de la donnée, la littératie, le mouvement de la donnée). Elle n'en
répète pas le contenu : elle ajoute les références que la réception de
la donnée --- l'acte de lecture, le lecteur situé, la submersion,
l'éthique de la lecture --- appelle en propre. Comme les précédentes,
elle est organisée pour rester utile dans la durée.

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## Ce qui ne changera pas

### Aux fondations philosophiques

**Peirce, Charles Sanders** --- *Collected Papers*, sur la sémiotique de
l'indice et du signe conventionnel. Déjà mobilisé au premier tome pour
distinguer la trace (signe causé, lié physiquement à ce qu'il marque) du
signe arbitraire, il l'est ici pour fonder la distinction du présent
tome entre *interpréter* (le genre : comprendre qu'une marque renvoie à
autre chose qu'elle-même, vrai de toute marque) et *déchiffrer*
(l'espèce restreinte : interpréter au moyen d'un code conventionnel). Le
déchiffrement du tome est l'interprétation appliquée au signe
conventionnel.

**Uexküll, Jakob von** --- *Milieu animal et milieu humain* (*Umwelt und
Innenwelt der Tiere*, 1909 ; *Streifzüge durch die Umwelten von Tieren
und Menschen*, 1934). La notion d'*Umwelt* --- le monde propre qu'un
organisme se constitue à la mesure de ses sens --- est le soubassement
direct du lecteur situé et de sa fenêtre. Le tome en retient le principe
: toute lecture est située, donc partielle, et la fenêtre n'est pas une
prison mais la condition de toute vue.

**Bergson, Henri** --- *Essai sur les données immédiates de la
conscience*, 1889 ; *L'Évolution créatrice*, 1907. Pour la durée comme
écoulement continu, soubassement de la temporalité de la lecture :
l'acte de lire prend du temps, et ce temps n'est pas passé sous aucun
seuil, à la différence du transport. Voir les bibliographies des tomes
précédents pour le détail.

### Sur l'attention et la lecture

**Note sur l'économie de l'attention** --- L'idée que l'attention est
une ressource finie, et qu'une abondance d'information produit une
rareté d'attention, est couramment associée à Herbert Simon
(formulations des années 1970 sur l'*attention economy*). L'essai en
retient le principe de fond --- l'attention est finie et non extensible
à volonté, ce qui fait de la lecture le goulot du torrent --- sans en
mobiliser le formalisme économique, et conformément à la *Préface
méthodologique*, sans en faire un diagnostic daté.

**Note sur la difficulté de lire et les dispositifs de captation** ---
Les phénomènes contemporains (difficultés de lecture observées,
dispositifs d'accroche, gamification, accessibilité comme nouveau régime
de la disponibilité) relèvent de la **forme**, datée, et trouveront leur
place dans l'ouvrage de mise en pratique du tome, non dans le tome
lui-même. Le tome énonce ce qui est vrai de l'acte de lire pour
longtemps ; il ne juge pas les formes du présent.

### Éthique et politique de la lecture

**Note sur la récupération managériale et le sujet abstrait** --- La
critique selon laquelle la littératie, telle que diffusée par les
éditeurs commerciaux et les cabinets de conseil, dépolitise l'enjeu en
le réduisant à un problème de formation individuelle, et présuppose un
sujet abstrait et neutre, est établie au deuxième document du premier
tome. Elle fonde, au présent tome, le refus d'une probité du lecteur
entendue comme « savoir tout lire », et le caractère systémique de
l'éthique de la lecture.

**Ostrom, Elinor** --- *Governing the Commons*, 1990. Déjà mobilisée au
deuxième tome pour la dimension politique du transport, elle éclaire ici
la dimension collective de l'éthique de la lecture : l'entretien d'un
tissu de référents est une affaire de gouvernance collective,
irréductible à la somme des formations individuelles.

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## Renvois internes à l'essai

Le troisième tome s'appuie continûment sur les deux premiers. Les
concepts suivants y sont établis et ne sont pas redéfinis ici :

-   la donnée comme prélèvement, la métaphore de la sauvegarde et le
    modèle de langage comme sauvegarde qui diverge, les trois âges de la
    donnée --- *Le flux et l'annotation* (premier tome, document 3) ;
-   le flux d'observation, l'optimum observationnel, la chaîne étendue
    (*flux du réel → flux d'observation → données élémentaires → données
    consolidées → information → connaissance → sagesse*), la machine
    comme instrument dans une chaîne où l'humain garde l'intention, le
    LLM comme fusion de la bibliothèque, du bibliothécaire et du conteur
    --- *Creuser le canal* (premier tome, document 4) ;
-   les deux temps de la donnée, l'acte d'inscription et la fixation,
    les deux morts (péremption et disparition), le paradoxe de la
    duplication et l'unicité de l'acte, la fraîcheur qui ne se rattrape
    pas, les vitesses de péremption --- *Les deux temps de la donnée*
    (premier tome, document 5) ;
-   la lisibilité du réel, la trace causée opposée à la donnée voulue,
    le seuil que rien ne franchit tout seul, les cinq facultés du
    lecteur (percevoir, distinguer, interpréter, viser, inscrire), le
    lecteur situé, la fenêtre comme bande du spectre des temps, l'homme
    portion du flux, la vague et l'océan --- *La trace et le lecteur*
    (premier tome, document 6) ;
-   le torrent et la règle qui pointe les écueils sans les décrire, la
    lucidité responsable --- *La vague et l'océan* (premier tome,
    document 7) ;
-   le mouvement « privilège → commun » et l'histoire des bibliothèques,
    le mouvement « confier à l'outil ce qui est répétitif » --- *De
    l'entaille à l'algorithme* (premier tome, document 1) ;
-   l'ontologie objectale et sa critique, la pyramide DIKW et la sagesse
    « à bon escient dans une situation singulière », la récupération
    managériale, le sujet abstrait et neutre --- *Lire, écrire,
    comprendre le monde par la donnée* (premier tome, document 2) ;
-   le canalier comme figure esquissée d'un référent qui rend autonome,
    et non comme gardien qui dépossède --- *Récit de l'essai* (premier
    tome, document 8) ;
-   l'acte d'échange et le support de transport, la double navigation
    (spatiale et temporelle) et l'image de la spirale, le transport
    comme rapport entre deux déplacements et son critère
    d'accomplissement (la part du lecteur praticable), la donnée
    inaccessible comme transport inaccompli, la propagation comme
    agrégat des transports, les propriétés du mouvement (fidélité,
    temporalité, multiplication) et la probité de transport, la
    suppression du vieillissement de trajet par l'instantanéité, la
    stabilité comme rapport de vitesses, le torrent comme régime du réel
    marqué par nous, l'auto-amplification et ses deux moteurs (la boucle
    d'automatisation et la coexistence des régimes), la sagesse
    collective, la prise individuelle agrégée (puissance par
    fédération), les deux niveaux de décision (individuel binaire et
    collectif réflexif, ce dernier de nature métacognitive) et
    l'abstention non neutre avec sa condition de validité (choix exposé
    et capacité acquise), le sur-débit relatif à la fenêtre et ses deux
    sources (la vitesse et la coexistence des régimes), l'empêchement
    volontaire (le secret) et involontaire (l'incapacité) du transport
    et le travail d'ouverture des chemins, l'irrigation --- *De la
    source au torrent* (deuxième tome, documents 1 à 8) ;
-   la distinction fond/forme, le statut des illustrations et des images
    directrices, le statut du « flux du réel », le rôle de l'IA ---
    *Préfaces méthodologiques* des deux premiers tomes.

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## Concepts introduits par le présent tome

Pour mémoire, et sans prétendre clore leur élaboration, les concepts
propres au troisième tome sont : l'**acte de lecture** (troisième geste
fondateur, de structure percevoir → distinguer → déchiffrer, plus courte
que l'inscription, et qui ne porte que sur de la donnée, jamais sur la
trace brute) ; le **déchiffrer** comme espèce restreinte de
l'interpréter, à profondeur relative au corpus ; le **seuil de sortie**
(inscrire, calculer, dire, agir, ou rien --- actes consécutifs distincts
de la lecture) ; les **deux héritages du lecteur** (les facultés,
héritées du flux ; le code, hérité de la transmission) ; la distinction
de la **donnée muette** (relative, réversible) et de la **donnée morte**
(seconde mort universelle, retombée en trace) ; la **donnée qui
redevient trace** (cycle de retour du premier tome) ; les **bornes de la
fenêtre** (perceptive, attentionnelle, interprétative) ; la **trace
re-circulante** (donnée réellement produite par inscription automatisée,
mais que nul humain ne lit, et qui tourne entre les machines sans
franchir le seuil de la lecture) et le **risque de la délégation
poussée** (l'éloignement de l'homme d'avec la donnée, l'atrophie de sa
capacité de lire, et les deux pentes qui en découlent --- la
concentration de la capacité de lire chez quelques-uns, et le
renversement du référent vers la machine, jusqu'au risque qu'une société
ne puisse plus lire ce qui la gouverne) ; les **propriétés de la
lecture** (sélectivité, temporalité, coût et fatigue) et la lecture
comme **goulot du torrent** ; le **sur-plus de lecture** et
l'**impossible bibliothèque** ; les **trois chemins du titre**
(incapacité, désintérêt, péremption rapide), dont le dernier établit que
toutes les traces non lues ne sont pas un échec ; les **trois postures**
(cadrer, déléguer, accepter) et la délégation comme **héritage de la
situation d'un autre lecteur** ; la **probité du lecteur** (lire ou
faire appel à un référent) et le **rapport non-connaisseur /
connaisseur** ; le **référent** comme catégorie générale (quiconque en
sait plus, sur le sujet auquel renvoie une donnée, que le lecteur qui
bute --- position relative et non fonction instituée) et l'**artisan de
la donnée** comme cas particulier *proposé et non acquis* (le référent
du domaine propre de la donnée, métier qui n'existe pas encore et dont
le tome appelle la création sans en décrire la forme) ; l'**éthique de
la lecture** minimale, atemporelle et systémique.

Le tome reprend en outre du tome précédent, comme **critère** et non
comme concept neuf, la **sagesse collective** et ses acquis --- la prise
individuelle agrégée, les deux niveaux de décision dont le niveau
collectif réflexif, et l'abstention non neutre sous sa condition de
validité (choix exposé et capacité acquise) ---, en les appliquant aux
trois postures du lecteur et à l'entretien collectif du tissu de
référents. Ce qu'il y ajoute en propre n'est pas un concept mais une
articulation : l'entretien des référents comme objet du niveau réflexif,
noué au risque de concentration de la capacité de lire établi au
document sur la lecture automatique.

Le **sur-débit relatif à la fenêtre**, établi comme seuil par le tome
précédent, est ici repris et retourné : la face *réception* d'un concept
dont le tome du mouvement avait posé la face *production*. C'est la
soudure entre les deux tomes.

L'**artisanat de la donnée** --- le métier du référent dont le domaine
propre serait la donnée elle-même, esquissé au premier tome sous la
figure du canalier --- n'existe pas encore comme métier constitué. Le
présent tome ne le présente pas comme un acquis, mais comme une
**proposition** : il en établit la nécessité à partir de la probité du
lecteur et du rapport non-connaisseur / connaisseur, et en appelle la
création. Son élaboration --- ce que seraient sa charte, sa formation,
sa probité propre --- relève d'un travail distinct de l'essai, que
l'essai rend pensable sans l'accomplir, et ne saurait être tenue pour
acquise sur la seule foi de ces pages.

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*Document rédigé en mai 2026.*
