Artisanat de la donnée

Tome 3 — La trace ou la donnée

Le lecteur situé à l’épreuve du flux

Conçu et supervisé par David Bories — Albi, France.

Dirigé et rédigé par intelligence artificielle générative.

Seconde édition — Version 1.0.0 — Octobre 2026

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Seuil

Pour une approche processuelle de la réception de la donnée

Tome 3 — La trace ou la donnée


Ce qui parvient devant un regard sans y entrer ne vaut pas davantage que ce que le flux aurait emporté.

Le tome du mouvement s’est achevé sur une question, léguée sans être franchie : que devient ce qui parvient sans être lu ? La circulation a fait sa part — elle a porté la donnée au bord d’un regard, et elle en porte plus qu’aucun regard n’en peut suivre : ce sur-débit est la soudure des deux tomes, non leur frontière. Mais ce qui se décide à ce bord ne lui appartient plus. Ce tome a pour objet ce que la circulation ne peut accomplir à la place de personne : la part du lecteur — l’acte de lire, celui qui l’accomplit, sa situation, sa limite, son éthique.

De cette reprise, le tome dégage sa thèse directrice, jumelle de celles qui l’ont précédée : sans lecture, rien ne s’actualise. Le titre l’énonce comme une alternative — la trace ou la donnée — car c’est le partage que le torrent rejoue devant chaque fenêtre : selon qu’un lecteur lise ou non ce qui lui parvient, la matière reçue est actualisée ou délaissée, la trace ne nommant plus, au bout de cette pente, qu’un horizon extrême. Et de cette thèse découle le reste : il y a un acte pour lire, comme il en fallait un pour prélever et un pour transmettre ; cet acte est le fait d’un lecteur situé, dont la fenêtre est finie ; ce que ce lecteur fait de ce qui le déborde n’est pas écrit d’avance — il peut cadrer, déléguer, ou accepter avec lucidité ; et toutes les données non lues ne sont pas un échec, car certaines ne valaient que par une fraîcheur qui ne s’est pas attendue.

Les huit documents de ce tome conduisent cette idée depuis le partage repris au bord du lecteur jusqu’à la posture finale de celui qui se sait débordé et qui en répond. Au terme de ce parcours, la trilogie s’achève : non sur une consigne, mais sur une lucidité, et la responsabilité qui vient avec elle. Car le torrent, le tome du mouvement l’a établi, est notre résultante et non une intempérie ; ce que cela engage pour qui le reçoit — pour sa probité, pour sa part dans une sagesse qui ne peut être que collective — est ce que ce dernier tome a charge de dire.

Ce tome part donc du bord du lecteur, là où le précédent s’est arrêté. Il dit ce qu’il est vrai de dire de la lecture de la donnée pour longtemps ; il laisse à d’autres, et au lecteur, le soin de déterminer ce qu’il faut en faire pour aujourd’hui.


La trace ou la donnée

Le partage, repris au bord du lecteur

Tome 3 — Document 1


« Ce qui est écrit sans effort est en général lu sans plaisir. »

— attribué à Samuel Johnson

« Une marque qui ne renvoie à rien pour personne n’est plus une marque : c’est du grain dans la pierre. »

— Formule de travail


Avertissement

Ce document occupe, dans la trilogie, une place symétrique à celle qu’occupait le dernier document du tome précédent. Là-bas était le seuil : le point où la circulation cédait la place à la lecture, et que le tome traitant du mouvement tenait avec rigueur sans le franchir. Ici est la reprise : le point où la lecture commence. Le tome précédent s’était arrêté en tendant la main par-dessus le seuil ; ce document la saisit. Il ne recommence donc rien. Il hérite d’un acquis — le sur-débit relatif à la fenêtre — et il le retourne : ce que le mouvement décrivait du côté de la production, la réception le ressaisit du côté de qui le subit. Le lecteur qui aborde ce tome sans avoir lu le précédent peut le faire ; il lui suffit de savoir que la circulation, parvenue à son emballement, dépose devant tout regard plus de données qu’aucun regard fini n’en peut suivre. C’est de là, et de là seulement, que part ce tome.


Préambule — Reprendre le seuil, et le retourner

Le tome précédent s’est achevé sur un fait, qu’il a posé comme son dernier mot : le sur-débit relatif à la fenêtre. La circulation accélérée fabrique plus de données en mouvement qu’aucune fenêtre finie n’en peut absorber. Ce n’était pas une appréciation, mais un fait de circulation, mesurable en principe : il y a, à tout instant, un débit de données qui excède toute capacité de réception. Le tome avait établi la production de ce débit, et s’était arrêté là, parce que ce qui advient de ce qui passe devant une fenêtre sans y entrer n’est plus une affaire de circulation.

Ce document reprend ce fait exactement, et opère sur lui une seule opération, qui commande tout le reste du tome : un retournement de perspective. Le tome précédent regardait le sur-débit du côté de qui le produit — la circulation le fabrique. Le présent tome le regarde du côté de qui le reçoit — un lecteur fini le subit. Ce sont les deux faces d’un seul concept, et c’est ce qui fait du sur-débit une soudure entre les deux tomes plutôt qu’une simple frontière. Le tome précédent a établi la face production ; il la posait comme son dernier concept. Le présent tome part de la face réception ; il en fait son premier problème.

La première phrase de ce tome pourrait donc s’énoncer ainsi. Le tome précédent a montré que la circulation produit plus de données qu’aucune fenêtre n’en peut lire. Reste à demander ce que devient ce qui n’est pas lu — et ce que peut le lecteur qui se sait débordé. La première question porte sur la matière : trace ou donnée ? La seconde porte sur le lecteur : que fait-il de ce qui l’excède ? Le présent document traite la première ; les suivants déploieront la seconde.


Partie I — Le sur-débit a deux faces

Une seule chose, subie au lieu d’être produite

Le concept-charnière, celui qui appartient simultanément aux deux tomes, doit être formulé avec soin, car c’est lui qui constitue la soudure.

Le flux du réel, le premier tome l’a posé, n’a pas de débit absolu : il prend un débit relativement au fragment observé. De même, le torrent n’excède pas dans l’absolu : il excède relativement à une fenêtre. Le lecteur ne perçoit qu’une bande du spectre des temps, bornée par un seuil de l’instantané et un seuil de l’éternel ; il est un lecteur situé, et sa fenêtre est finie. La donnée qui circule s’écoule par rapport à cette fenêtre finie. Quand la production augmente sans que la fenêtre s’élargisse à proportion, ce n’est pas la fenêtre qui grandit : c’est le débit qui monte. Et ce sur-débit, relatif à la fenêtre, brouille ce qu’on pourrait percevoir du réel à travers elle.

Voilà la face que le tome précédent a établie : le sur-débit produit par l’emballement de la circulation, fait objectif, mesurable en principe. Le tome précédent en distinguait deux sources, qu’on peut rappeler sans les reprendre, car le présent tome en hérite : la vitesse, qui fait monter le débit, et la coexistence des régimes, qui l’élargit en maintenant côte à côte des dispositifs que les lecteurs assimilent à des rythmes inégaux. Cette seconde source mérite d’être retenue, car elle pointe déjà vers la réception : si les régimes se superposent, c’est que les fenêtres des lecteurs diffèrent, et qu’aucun saut ne s’assimile partout au même rythme. Le débit qui déborde n’est donc pas seulement rapide ; il est aussi épaissi par la diversité des fenêtres qu’il doit servir — ce dont le présent tome fera son objet.

Le présent tome ajoute l’autre face, qui est la même chose vue de l’autre bord : le sur-débit subi par un lecteur situé dont la fenêtre est finie. Ce n’est plus un fait de circulation, c’est un fait de lecture : la donnée passe devant le lecteur, il la voit, il ne la lit pas. La première face était le dernier concept du mouvement ; la seconde est le premier problème de la réception. Entre les deux, aucune coupure : un seul concept, regardé tour à tour depuis la rive qui produit et depuis la rive qui reçoit.

Le bord que le tome précédent n’a pas franchi

Le tome précédent l’avait formulé lui-même, en tendant la main : au bord du lecteur, ce que la circulation dépose menace de n’être jamais qu’une inscription qui défile — l’image de la trace, levée en menace, jamais constatée en fait. Il s’arrêtait à ce bord ; le présent tome ne traite que de lui.

C’est ici que se décide tout le tome, à condition de poser exactement ce qui s’y décide. Ce que le torrent dépose devant le lecteur n’est pas une matière indécise qui attendrait de l’acte son être : c’est de la donnée constituée — prélevée, inscrite, datée en amont par les actes que les deux premiers tomes ont établis, et que nulle absence de regard ne défait. Ce que l’acte de lecture décide n’est pas ce que cette donnée est ; c’est ce qu’elle devient pour quelqu’un : actualisée — un sens effectivement produit dans une situation — ou délaissée — constituée toujours, mais sans lecteur qui l’actualise. Voilà le partage qui se rejoue à chaque fenêtre, à chaque instant, sur chaque fragment du débit : non entre être et ne pas être, mais entre lire et laisser.

Le titre du tome — la trace ou la donnée — énonce l’horizon de ce partage, non son mécanisme. Ce qui menace la donnée délaissée n’est pas de cesser d’exister à l’instant où le regard passe : c’est de perdre, de proche en proche, ce que la lecture seule entretient — l’actualité d’un sens, la valeur d’un usage — jusqu’au point extrême, qu’il faudra isoler, où plus aucun lecteur, nulle part, ne pourrait la reprendre : là, et là seulement, la donnée rejoint le sort de la trace. Le délaissement est la pente ; la retombée en est l’horizon. Le tome a pour objet ce partage, et l’acte qui le tranche.


Partie II — L’échelle de la donnée

Pas de seconde acception

Écartons d’abord une complication qui menacerait la cohérence de la trilogie entière. On pourrait croire que le tome précédent et celui-ci manient deux notions de la trace : l’une, une marque qui circule sans être lue ; l’autre, la trace du réel que le premier tome a définie. Il n’y a qu’une seule notion de trace dans toute la trilogie : celle du premier tome — la marque que le flux du réel laisse sur la matière, causée, physiquement liée à ce qui l’a produite, lisible mais non lue (La trace et le lecteur). La donnée, elle, naît d’un acte réglé et imputable, qui vise, découpe, inscrit. Entre la trace et la donnée, un seuil que rien ne franchit tout seul : il faut un acte. Lequel — c’est ce qu’il faut maintenant établir avec exactitude, car le tome entier en dépend.

Deux seuils, deux actes

Le premier tome a montré l’aller : le réel dépose des traces, et un lecteur situé, en relevant l’une d’elles sous des critères, la constitue en donnée. Mais qu’on regarde cet aller de près : ce qui l’accomplit n’est pas la lecture seule, c’est un acte d’inscription — un prélèvement qui vise, découpe, fixe, date, et consigne sa provenance. La trace franchit le seuil quand un acte la constitue ; et ce que l’acte a constitué, rien ne le déconstitue : une inscription advenue ne se rature pas, la règle sous laquelle le résultat fut produit demeure, la provenance demeure. La lecture, on le verra au document suivant, ne porte que sur de l’inscrit déchiffrable — jamais sur la trace brute ; et lire, la suite de ce document le rappellera, ne réactive pas la donnée et n’en produit pas une nouvelle. Ce qui ne peut ni constituer ni produire ne peut pas davantage déconstituer : ce que la donnée ne doit pas à la lecture, elle ne peut pas le perdre par son absence.

Deux seuils, donc, et deux actes. Le seuil d’entrée — de la trace à la donnée — se franchit par l’inscription : il appartient au premier tome. Le seuil que le présent tome examine lui est postérieur : de la donnée constituée à la donnée actualisée — et celui-là, seul, se franchit par la lecture. Le statut de donnée constituée ne dépend pas de la relecture ; l’actualisation en dépend — c’est elle, et elle seule, que la lecture ajoute. Une donnée que nul ne lit ne redescend donc pas vers l’état dont elle était sortie : elle demeure ce que l’acte l’a faite, et il lui manque un lecteur — constituée, non actualisée. Ce que ce manque lui fait perdre, et dans quel ordre, un mot ne le dit pas ; il y faut une échelle.

Les cinq états

Voici cette échelle ; elle est l’instrument du tome, et il faut la poser avec le soin d’une fondation. Cinq états la composent — cumulatifs : chacun suppose les précédents — et relatifs deux fois : à un lecteur, à un instant.

Constituée. Un résultat a été produit et stabilisé selon une règle, daté, pourvu de sa provenance : ce que l’acte d’inscription fait exister. Son existence ne doit rien à la lecture — c’est le socle, et il ne bouge plus : les quatre états suivants s’y ajoutent sans jamais le refaire.

Accessible. Constituée, et atteignable pour ce lecteur-ci : une occurrence disponible, un chemin praticable, un accès ouvert. La relativité commence ici : la même donnée est accessible à l’un, hors d’atteinte de l’autre — la part du lecteur, vue de la donnée.

Intelligible. Accessible, et lisible pour une communauté : le code, le corpus de référence, les compétences y sont vivants. Relative encore — inintelligible pour ce lecteur-ci, la donnée est sa donnée muette ; inintelligible pour tous, à l’idéal-limite, la donnée morte : la partie suivante distingue les deux avec soin.

Actualisée. Lue : un lecteur situé en a effectivement produit un sens dans une situation. L’actualisation est un acte, non une mise à jour ; c’est elle — et elle seule — que la lecture ajoute à la donnée.

Opérante. Actualisée, et passée dans le monde : sa lecture a contribué à une inférence, une coordination ou une action. Le réel modifié rendra de nouvelles traces — c’est là que la boucle, à la clôture du tome, se refermera.

Une donnée peut être constituée sans être accessible, accessible sans être intelligible, intelligible sans être lue, lue sans rien nourrir. L’échelle donne au délaissement sa mesure : ce qu’une donnée perd faute de lecteur se lit en descendant — l’opérance, puis l’actualité, puis, si les conditions de reprise s’effritent, l’intelligibilité et l’accès — sans que jamais la constitution s’efface. Le torrent y trouve sa description exacte : il ne défait pas les données qu’il charrie, il affame leur actualisation — déposant devant chaque fenêtre plus de constitué, et souvent plus d’accessible, que la lecture n’en peut actualiser. Et l’alternative du titre trouve son lieu : la trace ou la donnée ne nomme pas deux états entre lesquels chaque fragment basculerait à tout instant, mais les deux bouts de l’échelle — en bas, le cas-limite où l’intelligibilité universellement perdue ne laisse subsister que l’inscription, et la trace reprend ses droits ; partout ailleurs, de la donnée, plus ou moins haut selon le lecteur et l’instant.


Partie III — Deux arrêts sur l’échelle : la donnée muette et la donnée morte

La donnée muette : un état relatif et réversible

Vient maintenant une distinction fine à tenir, sous peine de confondre un arrêt réversible et une mort. L’échelle vient de le montrer : la plupart de ce que nul ne lit n’est arrêté par rien — constituée, accessible, intelligible, la donnée n’attend qu’une fenêtre ; elle est simplement non actualisée. Mais l’arrêt d’intelligibilité, lui, recouvre deux situations de natures différentes.

La première est la donnée muette. Elle possède toujours une interprétation — un code qui la déchiffre existe —, mais ce code est inconnu de ce lecteur-ci. Ce n’est pas une mort : l’interprétation existe, ailleurs, chez un autre lecteur. L’utilisateur d’une application qui regarde le code source de cette application sait que c’est une donnée, mais ne sait pas la lire ; elle est muette pour lui, vivante pour le développeur. L’état est relatif et réversible : il suffit qu’un lecteur compétent se présente pour que la donnée muette redevienne parlante. La donnée cachée — celle que son producteur lui-même ne peut relire, comme l’annotateur involontaire qui n’accède pas à ce qu’il a produit — est dans la même situation : il ne la lit pas, mais elle n’est pas morte pour autant, car un lecteur, quelque part, le pourrait.

La donnée muette n’a donc rien perdu de ce que l’acte lui a donné. Constituée, accessible, elle s’arrête au barreau de l’intelligibilité — et pour ce lecteur-ci seulement : elle a son code, son interprétation, sa communauté de lecture ; le lecteur qui lui fait face n’en fait pas partie. Sa mutité est une affaire de rapport entre une donnée et un lecteur, non une propriété de la donnée.

La donnée morte : la seconde mort, causée par l’écoulement du réel

La seconde situation est la donnée morte. C’est le cas-limite — l’idéal-limite du tome — où plus aucun lecteur, nulle part, ne peut l’interpréter. L’interprétation n’est plus cachée chez un autre : elle est universellement perdue. Il ne reste que l’inscription sur le support.

Une donnée dont l’interprétation s’est universellement perdue meurt de la seconde mort — la disparition — non par défaillance du support, mais par perte du lien interprétatif ; sa cause est l’écoulement du temps du réel, qui a emporté la communauté de lecture. Il ne reste que l’inscription : la donnée a disparu, la trace demeure.

Ce rattachement est fidèle à Les deux temps de la donnée, qui distinguait les deux morts. La première mort est la péremption : la donnée demeure lisible et intacte, mais elle ne dit plus le réel présent ; elle atteint la validité représentative, non l’existence. La seconde mort est la disparition : la donnée cesse purement et simplement d’exister ; elle atteint l’existence, non la validité. Et ce document rangeait déjà du côté de la seconde mort le cas où « le format devient illisible faute de machine pour le lire ». La perte universelle d’interprétation est exactement de ce type. Son mécanisme relève du temps du réel — le courant a emporté la clé de lecture, la communauté qui savait déchiffrer s’est éteinte ; mais son résultat relève de la disparition — il ne reste plus de donnée, seulement une marque sur un support. Ce n’est donc pas une troisième mort qu’il faudrait inventer : c’est la seconde mort, la disparition, causée par l’écoulement du réel.

La donnée morte ainsi définie rejoint le premier tome : « ne porter plus que son inscription », c’est être redevenue une trace. C’est ici, et ici seulement dans toute la trilogie, que la donnée retombe : au dernier barreau, quand l’intelligibilité est universellement irrécupérable, l’échelle touche le sol dont l’inscription était sortie. La donnée morte est sortie du champ de la lecture, car la lecture, on le verra, ne porte que sur de l’inscrit déchiffrable ; n’étant déchiffrable par personne, la donnée morte n’est plus qu’une marque matérielle — une trace brute du réel, qu’un jour un nouvel acte d’inscription pourra peut-être prélever sous une autre description (« marques régulières sur silicium, datées de telle époque »), mais qui, en tant que donnée, a disparu.

La donnée qui passe en péremption

La péremption n’est pas la disparition : on vient de distinguer les deux morts. Ce qui suit ne concerne que la première — et la première ne descend pas l’échelle. Une donnée péremptée demeure constituée, accessible, intelligible : lisible, donc rouvrable. Ce qu’elle a perdu est d’un autre ordre — sa validité pour l’usage en cours, l’acte qu’elle servait ; le premier tome donne à cette perte sa mesure exacte, qui est relation et non loi.

La première mort n’est pas un instant mais un seuil graduel. Tant que la fenêtre de lecture d’une donnée reste ouverte sur le présent, elle sert l’acte en cours. Quand l’écart au flux du réel dépasse ce que son usage tolère, elle cesse d’éclairer le présent — sans cesser d’être lisible. Ce seuil est sa durée limite d’utilisation : intrinsèque à la donnée lorsque son objet la fixe, tenue par défaut selon son âge lorsque rien ne la spécifie.

On peut alors distinguer, non trois lieux, mais trois rapports au flux. La donnée fraîche sert l’acte. La donnée consolidée ne sert plus l’acte mais le bilan : sa part sommable en a été retenue — extraite dans une donnée consolidée au sens du premier tome : moyenne, total, exacte et sans saut — et son détail demeure relisable un temps. La donnée péremptée ne sert plus que la mémoire : sa fenêtre de lecture s’est refermée sur le présent, son inscription subsiste. Péremptée, et non simplement périmée : périmée dit l’écart au réel, qui croît continûment et ne se décrète pas ; péremptée dit l’état que l’œuvre donne à cet écart quand il excède ce que l’usage tolère. Et ces trois rapports ne remplacent pas les trois âges du premier tome — fraîche, mûrissante, d’archive — : les âges disent le vieillissement subi ; les trois rapports disent les états réglés qu’une œuvre donne à ce vieillissement, l’usage qu’elle réserve à la donnée à mesure qu’elle vieillit — l’acte, le bilan, la mémoire. Faire passer une donnée d’un rapport à l’autre n’efface aucune vérité : on l’écrit dans son nouvel état avant de la retirer de l’ancien. La péremption ordonne ; elle ne détruit pas — et surtout, elle ne donne pas la seconde mort : une donnée péremptée reste lisible, donc rouvrable.

Exemple (forme datée). Un devis refusé voit son usage clos d’emblée
sa durée limite d’utilisation tombe à zéro, il passe en péremption aussitôt. Un devis sans suite passe en péremption au terme du défaut de son âge. L’artisan, qui connaît la fraîcheur de ses données, règle ces seuils ; il ne crée pas la péremption, il en fixe la mesure.

La transfiguration de la donnée péremptée en récit

Reste à dire ce qu’un lecteur fait d’une donnée péremptée. Elle n’est pas une trace en attente : constituée, lisible, rouvrable, elle demeure une donnée — mais une donnée que l’acte n’appelle plus, que le bilan a déjà sommée, et que plus rien ne fait lire. Or ce que nul ne lit plus regarde l’horizon du délaissement : à mesure que s’amincit la communauté qui saurait encore la déchiffrer, elle glisse vers la seconde mort.

Et ici le corpus impose sa rigueur : lire ne réactive pas la donnée et n’en produit pas une nouvelle. La lecture déchiffre, point. Au seuil de sortie, que le Document 2 nommera, le lecteur tient un éventail ; l’une de ses issues est d’inscrire ce qu’il a lu — et c’est alors un acte d’inscription consécutif, distinct de la lecture. Le récit est cette inscription : non la donnée péremptée réanimée, mais une donnée nouvelle, prélevée autrement, qui commente et relie. Le lecteur ne ressuscite rien ; il relit, puis il inscrit.

Deux natures, donc, qu’on ne confond pas. Le consolidé garde la preuve : sommable, exact, il tient le compte de ce qui fut. Le récit porte la relecture : forme avec perte, assumée, il rend le sens. On ne demande pas au récit de prouver l’activité passée — seulement de la rendre relisible. Et en l’inscrivant tant qu’un lecteur peut encore lire la donnée péremptée, on tient ouvert le lien interprétatif : le récit est ce qui, du présent, diffère la seconde mort.

Exemple (forme datée). Un moteur (un programme) peut tenir le rôle de lecteur : on lui remet la mémoire consolidée et la trace péremptée d’une période, il en déchiffre le contenu ; l’inscription consécutive — le récit relisible — est rangée auprès des autres traces de l’œuvre. Le moteur n’atteste rien : il relit, et l’on inscrit. La preuve, s’il en faut, reste au consolidé.

Le symptôme et le sédiment

La distinction n’est pas une subtilité de classement ; elle nomme deux effets distincts du torrent. Le sur-débit, la soudure du pont, est précisément ce qui fabrique massivement du délaissé : il fait passer devant chaque lecteur plus de constitué que sa fenêtre n’en actualise. La plupart de ce qui défile n’est arrêté par rien — intelligible, un regard suffirait ; c’est la donnée simplement non actualisée, faute de temps ou d’attention. Une part est muette pour qui la voit passer, faute de code — vivante ailleurs. Le délaissement en masse est le symptôme du torrent : le signe que le débit excède les fenêtres. La donnée morte, elle, en est le sédiment : ce qui, faute durable de tout lecteur, finit par toucher le fond de l’échelle et n’être plus qu’inscription. Le torrent produit beaucoup de délaissement, un peu de mutité durable, très peu de mort ; et le drame, on le verra, n’est pas tant qu’il produise l’un et l’autre, que de ne plus savoir distinguer ce qui méritait d’être lu de ce qui pouvait être laissé.


Partie IV — Ce que ce partage fonde

La thèse fondatrice du tome

On peut maintenant énoncer la thèse directrice du tome, jumelle de celles qui l’ont précédé.

Sans lecture, la donnée demeure — constituée, mais non actualisée. La lecture ne décide pas de l’être de la donnée ; elle décide, et elle seule, de son actualisation. Une donnée que nul ne lit n’est pas une trace qui attend : c’est une donnée faite, à qui il manque un lecteur — et c’est tout ce qui lui manque. Le partage que le torrent rejoue à chaque fenêtre n’oppose pas l’être au néant, mais l’actualisé au délaissé ; et le délaissement n’a qu’un horizon extrême, au bout de l’échelle : le cas-limite où, nulle reprise n’étant plus possible nulle part, il ne reste de la donnée que l’inscription — la trace.

Cette thèse préserve intacte celle du tome précédent, et s’accorde à celle du premier. Le premier tome disait : pas de donnée sans l’acte qui la constitue — et cet acte est l’inscription, non la lecture. Le tome du mouvement disait : la donnée navigue parce qu’elle est fixée, et il allait jusqu’au point où la navigation excède la lecture, sans le franchir. Le présent tome dit : sans lecture, rien ne s’actualise — et il part de ce point précis. Il n’hérite pas d’un problème résolu — le déposé serait déjà lu — mais d’un problème posé : le sur-débit, plus de constitué devant chaque fenêtre que la lecture n’en actualise.

Pourquoi tout dépend désormais d’un acte

Le tome précédent pouvait décrire le torrent du dehors, comme un régime qu’on observe. Le présent tome ne le peut plus, car son objet — le partage entre l’actualisé et le délaissé — ne se produit nulle part ailleurs que dans un acte accompli par un lecteur situé. Tant qu’on reste du côté de la circulation, on peut tout mesurer : le débit, la vitesse, la propagation. Dès qu’on passe du côté de la réception, plus rien ne se mesure du dehors : il faut un lecteur, son corps, son attention, son code, sa décision. Ce partage n’est pas un événement du monde qu’on constaterait ; c’est l’effet d’un acte qu’on accomplit ou qu’on omet.

C’est pourquoi le document suivant doit s’arrêter longuement sur cet acte. Avant de demander ce que le lecteur fait de ce qui le déborde, il faut savoir ce que c’est, exactement, que lire — quel geste accomplit celui qui actualise un sens, et en quoi ce geste diffère de celui qui, au premier tome, prélevait une donnée sur le réel. Le partage dépend d’un acte ; reste à décrire l’acte. C’est l’objet du document qui suit.


Repères

Pour les références mobilisées dans ce document — la trace causée opposée à la donnée constituée par un acte, le seuil que rien ne franchit tout seul, les deux morts de la donnée (péremption et disparition), le lecteur situé et la fenêtre comme bande du spectre des temps —, voir la Bibliographie raisonnée du Tome 3. Le statut de méthode est posé dans la préface d’édition ; le code source illisible pour l’utilisateur, la donnée cachée à son producteur, le devis et le moteur-lecteur relèvent du statut des illustrations. Les concepts repris des tomes précédents — la trace et le seuil (La trace et le lecteur), les deux morts (Les deux temps de la donnée), le sur-débit relatif à la fenêtre et ses deux sources (Le torrent qui se sait et L’auto-amplification) — y sont établis ; le présent tome hérite du fait du sur-débit, non de ses moteurs, et retient que la coexistence des régimes tient aux fenêtres inégales des lecteurs. L’apport propre de ce document est l’échelle de la donnée — constituée, accessible, intelligible, actualisée, opérante — dont il est le foyer pour toute la trilogie ; ses cinq états s’accordent au lexique. La thèse du tome s’inscrit dans la généalogie des trois thèses — le premier tome : pas de donnée sans l’acte qui la constitue, et cet acte est l’inscription, non la lecture ; le deuxième : la donnée navigue parce qu’elle est fixée ; le troisième : sans lecture, rien ne s’actualise —, établie à la Partie IV du présent document. La retombée en trace y est réservée au cas-limite de la donnée morte ; partout ailleurs, une donnée que nul ne lit est dite non actualisée, ou muette pour un lecteur. La trace demeure unique dans toute la trilogie ; le cycle de retour du premier tome ne se relance qu’à l’idéal-limite. Ce périmètre ne s’ajoute pas au corpus de l’extérieur : le document portait déjà sa rigueur — lire ne réactive pas la donnée et n’en produit pas une nouvelle — et le document suivant établissait déjà que la lecture ne porte que sur de l’inscrit déchiffrable, jamais sur la trace brute ; l’édition rapatrie ces acquis à leur foyer et les crédite.


L’acte de lecture

Le troisième geste, et pourquoi il s’arrête plus tôt que les deux autres

Tome 3 — Document 2


« Lire, c’est prêter l’oreille à une voix absente. »

— d’après une intuition que l’on prête à de nombreux lecteurs

« Lire un thermomètre ne fabrique pas un second thermomètre. »

— Formule de travail


Préambule — Déduire l’acte, ne pas l’inventer

La trilogie a posé deux gestes fondateurs. Le premier tome a établi l’acte d’inscription : celui par lequel un lecteur situé prélève une valeur sur le flux du réel et la fixe sur un support — l’acte qui fait passer le réel au statut de donnée. Le deuxième tome a établi l’acte d’échange : celui par lequel un humain décide de faire passer une donnée d’un point à un autre — l’acte qui met la donnée en circulation. Les deux étaient symétriques entre eux : l’inscription engage un support de fixation, l’échange un support de transport ; l’inscription fonde la donnée, l’échange étend sa disponibilité et sa possibilité d’usage.

Reste un troisième geste, que les deux tomes ont nommé sans le traiter, en le réservant à celui-ci — L’acte d’échange l’avait laissé en réserve dans ces termes mêmes : l’acte de lecture, par lequel un destinataire fait, de la donnée parvenue, un sens actualisé. C’est lui qui opère le partage posé au document précédent : actualisée si l’acte a lieu, délaissée s’il n’a pas lieu — l’être de la donnée, constituée par l’inscription, n’y est pas suspendu. Tout le tome en dépend ; il faut donc le décrire avec exactitude.

Et la méthode pour le décrire est elle-même un acquis. On ne déduira pas l’acte de lecture d’une intuition sur ce que « lire veut dire ». On le déduira de la définition de la donnée que les tomes précédents ont posée. Cette contrainte est féconde : elle produit un résultat plus resserré, et plus solide, que ce qu’une intuition aurait inventé. Car la première tentation — calquer la lecture sur la liste complète des facultés du lecteur — conduit à une erreur que la trilogie permet de détecter et d’écarter.


Partie I — La lecture est plus courte que l’inscription

Pourquoi elle ne peut pas avoir la même structure

La trace et le lecteur, au premier tome, énumérait cinq facultés du lecteur : percevoir, distinguer, interpréter, viser, inscrire. La tentation était de calquer l’acte de lecture sur cette liste complète. C’est une erreur, et Les deux temps de la donnée la révèle.

Si l’acte de lecture avait la même structure complète que l’acte d’inscription — s’il allait jusqu’à viser et inscrire —, il produirait le même résultat : une donnée fixée. Lire reviendrait alors à dupliquer. Or ce document a établi que dupliquer une donnée ne crée pas un second acte d’inscription : la duplication porte sur la fixation, non sur l’acte, qui est unique et non répétable. Et l’expérience la plus simple confirme l’analyse : lire un thermomètre ne fabrique pas un second thermomètre. Celui qui lit « 38,2 °C » n’inscrit rien de neuf dans le monde ; il actualise un sens, et c’est tout. Si lire était inscrire, chaque lecture déposerait une donnée nouvelle, et le monde croulerait sous les doublons de tout ce qui a jamais été lu. Il n’en est rien.

L’acte de lecture s’arrête donc plus tôt. Sa structure est : percevoir → distinguer → déchiffrer. À ce point, l’acte est accompli : le sens est actualisé, et rien n’a été fixé. Les deux dernières facultés de la liste — viser et inscrire — ne sont pas des étapes de la lecture : ce sont les facultés de la production, qui appartiennent à l’acte d’inscription. La lecture est faite des facultés de réception ; l’inscription y ajoute celles de production. C’est pourquoi l’inscription va jusqu’à fixer une donnée nouvelle, là où la lecture s’arrête à l’actualisation du sens.

Les trois moments de l’acte

Examinons brièvement les trois moments, pour ne pas les confondre.

Percevoir : capter la donnée par un sens. L’œil rencontre l’inscription sur l’écran, l’oreille la parole, le doigt le relief du braille. C’est le moment où la matière inscrite entre dans la fenêtre du lecteur. Sans perception, rien ne commence ; ce qui ne tombe pas dans la fenêtre n’est pas même offert à la lecture.

Distinguer : isoler la donnée dans le flux confus du perçu. Percevoir une page n’est pas encore distinguer la ligne, le mot, le signe pertinent. Distinguer, c’est découper dans ce qui est perçu l’inscription qui fait sens, et l’enlever au fond sur lequel elle se détache. C’est le moment où une marque cesse d’être une tache parmi d’autres pour devenir cette marque-ci, à lire.

Déchiffrer : convertir l’inscription distinguée en son sens, au moyen d’un code. C’est le cœur de l’acte, et le moment où il s’achève. Déchiffrer « 38,2 °C », c’est convertir ces signes en la valeur qu’ils portent, au moyen du code des chiffres et de l’échelle thermométrique. À ce terme, le sens est actualisé. L’acte est accompli, et il s’arrête. Ce que le lecteur fera ensuite — s’il fait quelque chose — relève d’autres actes, qu’on examinera plus loin.


Partie II — Ce qui sépare la lecture de l’inscription : l’objet, non la structure

Les deux actes ne portent pas sur la même chose

On pourrait croire que la différence entre lire et inscrire tient à leur déroulé interne — la lecture serait une inscription tronquée, arrêtée avant la fin. Ce serait mal voir. La différence décisive n’est pas dans la structure des actes, mais dans ce sur quoi ils portent.

L’acte d’inscription lit une trace du réel — la marque que l’écoulement du réel a déposée : l’érosion, les cernes, le papillon aperçu — et en produit une donnée première. C’est le seul acte qui touche au réel brut. Lire une trace du réel, c’est inscrire ; le premier tome l’a déjà nommé et traité. L’observateur qui compte les cernes et inscrit « quatre-vingt-sept ans » accomplit un acte d’inscription, non un acte de lecture au sens de ce tome : il ne lit pas une donnée, il en fabrique une à partir d’une trace.

L’acte de lecture, lui, ne touche jamais au réel directement. Il porte uniquement sur de la donnée : une inscription conventionnelle déjà produite par un acte humain antérieur. Il lit ce que d’autres ont inscrit du réel, pas le réel. Celui qui lit « quatre-vingt-sept ans » sur un registre ne lit pas l’arbre ; il lit la donnée qu’un autre a tirée de l’arbre. La lecture vient toujours après une inscription ; elle suppose qu’un acte de production l’a précédée.

Pourquoi cette délimitation est nécessaire

Cette délimitation n’est pas un raffinement : elle est ce qui empêche le tome d’empiéter sur le premier. Si l’acte de lecture incluait la lecture des traces brutes, il deviendrait coextensif à toute perception — l’homme lit sans cesse des traces : la luminosité pour se repérer, le visage de son interlocuteur, le ciel pour prévoir le temps — et il redéfinirait l’inscription sous un autre nom. La place est déjà occupée. L’acte de lecture du tome ne lit que de la donnée ; la trace brute du réel reste l’affaire de l’inscription.

Une conséquence en découle, déjà acquise au document précédent et désormais fondée : la donnée morte — l’idéal-limite où nulle reprise n’est plus possible nulle part — sort du champ de la lecture. Ne portant plus que son inscription, elle est, à ce cas-limite, redevenue une trace brute du réel. Sa lecture, si elle a lieu un jour, ne sera pas une lecture mais un nouvel acte d’inscription, qui en produira une donnée première d’un type nouveau. La frontière trace/donnée du premier tome et la frontière inscription/lecture des deux derniers tomes se superposent alors exactement, sans rien qui déborde : ce qui n’est plus déchiffrable n’est plus à lire, c’est à inscrire de nouveau.


Partie III — Le déchiffrement, cœur de l’acte

Toujours présent, mais à profondeur relative

Puisque la lecture ne porte que sur de l’inscrit conventionnel, le déchiffrement en est le cœur — la conversion d’une inscription en son sens au moyen d’un code. Ce déchiffrement est toujours présent : une convention exige un code, et il n’y a pas de lecture d’une donnée sans le code qui la déchiffre. Mais il atteint une profondeur relative au corpus du lecteur.

Il ne faut donc pas opposer une lecture qui déchiffre et une lecture qui ne déchiffre pas. Il faut penser une échelle de profondeur. Devant une même carte au trésor, un lecteur déchiffre « ceci est une carte au trésor » ; un autre, mieux doté, déchiffre « le trésor est ici ». Devant un message d’erreur affiché à l’écran, l’un déchiffre « voilà ce qui a bloqué mon envoi », l’autre « une erreur de ressource introuvable, de tel type, qui appelle telle correction ». Le degré atteint est la signature de la situation du lecteur — c’est le rapport du non-connaisseur au connaisseur. Aucun des deux ne « ne déchiffre pas » : ils déchiffrent à des profondeurs différentes, selon ce que leur corpus leur permet d’atteindre.

Quand le déchiffrement bute, l’intention prend le relais

Là où le déchiffrement bute sur la limite du corpus, l’intention prend le relais — et c’est un point qui prépare tout l’édifice du référent. L’annotateur qui inscrit « papillon que je ne sais pas nommer, aperçu au parc, dix-sept heures » a déchiffré jusqu’à « ceci mérite d’être signalé pour qu’on m’en dise plus » ; et il inscrit précisément pour que le déchiffrement soit poursuivi par un autre, mieux doté. L’inscription devient alors un appel au déchiffrement délégué. C’est le fondement du recours au référent, qu’on examinera plus loin, et le lien direct avec la transmission du tome précédent : on inscrit un déchiffrement partiel pour qu’un corpus plus riche, ailleurs, plus tard, le complète. La lecture ne se referme pas sur le lecteur isolé ; elle s’ouvre, par l’intention, sur la communauté de ceux qui peuvent lire plus loin.

Déchiffrer et interpréter : une espèce et son genre

Une mise au point de vocabulaire est nécessaire, car le premier tome employait un autre mot. Il nommait « interpréter » la faculté générale de comprendre qu’une marque renvoie à autre chose qu’elle-même — vraie de toute marque, trace brute comme inscription. Le « déchiffrer » du présent tome en est l’espèce restreinte : interpréter au moyen d’un code conventionnel. Déchiffrer, c’est interpréter quand la marque est une écriture, au sens large d’inscription conventionnelle.

Les termes ne sont pas rivaux. Le tome spécialise le terme du premier pour son objet propre, l’inscrit conventionnel. Il emploie donc « déchiffrer » plutôt qu’« interpréter », pour marquer qu’il ne traite que de la donnée, jamais de la trace brute. Interpréter est le genre ; déchiffrer est l’espèce qui s’applique aux marques que des hommes ont faites exprès pour être lues.


Partie IV — Deux héritages du lecteur

Les facultés viennent du flux ; le code vient de la transmission

L’acte de lecture mobilise deux héritages qu’il ne faut pas confondre, et dont la distinction arrime ce tome aux précédents.

Les facultés de lecture — percevoir, distinguer — sont un héritage du flux du réel via l’évolution. La trace et le lecteur l’a établi : le lecteur est une portion du flux que le flux, par l’évolution, a rendue capable de lire les autres portions — l’image que La vague et l’océan déploie. L’œil qui distingue, le système nerveux qui isole une marque sur un fond, sont le produit d’un long travail du flux. Ces facultés, l’enfant les a en naissant, ou les développe en grandissant — une croissance que l’expérience façonne déjà, avant qu’aucun code ne lui soit transmis.

Le code de déchiffrement, lui, est un héritage de la transmission via l’apprentissage. À la naissance, pas de code : les cinq sens d’abord, puis par mimétisme les codes sociaux, puis l’apprentissage par les données reçues d’autres hommes. Le corpus du lecteur est sédimenté par tout ce qu’il a reçu — et ce qu’il a reçu lui est parvenu par transport et propagation, objets du tome précédent. C’est par là que l’acte de lecture est arrimé au mouvement : la capacité de déchiffrer une donnée vient de ce que d’autres données ont circulé jusqu’au lecteur et ont été apprises. On ne déchiffre qu’avec un code qu’on a reçu.

Lire une donnée mobilise donc les deux héritages : les facultés, données par le flux ; le code, reçu par transmission. Lire une trace brute du réel — donc inscrire — ne requiert que le premier : l’observateur qui invente la lecture des cernes ne reçoit son code de personne, il le forge. C’est une raison de plus de tenir lecture et inscription distinctes : elles ne mobilisent pas les mêmes héritages.

Définition

On peut maintenant arrêter la définition de l’acte de lecture.

L’acte de lecture est l’acte par lequel un lecteur situé perçoit une donnée — une inscription conventionnelle —, la distingue, et la déchiffre au moyen du code que son corpus contient — déchiffrement dont la profondeur est relative à ce corpus. L’acte est alors accompli : le sens est actualisé. Il ne porte que sur de la donnée déjà inscrite, jamais sur la trace brute du réel, laquelle relève de l’acte d’inscription. Il ne vise ni n’inscrit : ce qui suit le déchiffrement — inscrire, calculer, dire, agir, ou rien — relève d’actes ultérieurs distincts.


Partie V — Le seuil de sortie : ce qui suit la lecture

La lecture débouche sur un éventail ; elle ne contient pas sa suite

La lecture accomplie — le déchiffrement fait —, le lecteur se tient à un seuil de sortie. Il peut enchaîner un acte distinct, ou aucun.

Il peut réinscrire ce qu’il a lu — duplication si sa main ne fait que reproduire à l’identique, ce qui multiplie les porteurs sans acte nouveau ; acte d’inscription nouveau, et donnée nouvelle, s’il prélève autrement, annote, commente. Il peut calculer — tirer, comme une somme de deux nombres lus, un résultat qu’il tient sans l’inscrire encore : il n’y aura donnée que si une inscription le fixe. Il peut dire — porter à la parole ce qu’il a lu, ce qui engage à son tour un support, celui de la voix. Il peut agir — baisser le radiateur après avoir lu vingt-huit degrés. Ou il peut ne rien faire — avoir lu, et en rester là.

Ce seuil clôt une fausse question qui aurait pu embarrasser le tome : lire, est-ce réactiver une donnée, ou en produire une nouvelle ? Ni l’un ni l’autre ne relève de la lecture. La lecture déchiffre, point. Si une donnée nouvelle naît, c’est par un acte d’inscription consécutif, distinct de la lecture, qui appartient au premier tome. La lecture débouche sur un éventail d’actes possibles ; elle ne contient aucun d’eux. Elle s’arrête au sens actualisé, et laisse le lecteur libre de ce qu’il en fera.

Pourquoi cette retenue importe

Tenir la lecture à sa structure courte — percevoir, distinguer, déchiffrer, et rien de plus — n’est pas une économie gratuite. C’est ce qui permet de ne pas confondre les trois gestes de la trilogie, et donc de penser clairement ce qui, dans la vie de la donnée, relève de la fabrication, de la circulation, ou de la réception. Quand on dira, plus loin, qu’un système automatique « lit » sans qu’aucun humain ne lise, c’est cette définition stricte qui permettra de trancher ce que vaut une telle lecture. Et quand on demandera ce que le lecteur peut faire face au torrent, c’est encore elle qui rappellera que lire est un acte — qu’on accomplit ou qu’on omet —, non un état passif qu’on subirait.

Reste à examiner celui qui accomplit cet acte. La définition dit ce que fait le lecteur ; elle ne dit pas encore qui est ce lecteur, ni ce que sa situation fait à sa lecture. Car le déchiffrement, on l’a vu, a une profondeur relative au corpus ; et le corpus est une affaire de situation. C’est le lecteur situé qu’il faut maintenant regarder.


Repères

Pour les références mobilisées dans ce document — l’intuition sur la voix absente prêtée à de nombreux lecteurs —, voir la Bibliographie raisonnée du Tome 3. Le statut de méthode est posé dans la préface d’édition ; le thermomètre, la carte au trésor, le message d’erreur, le papillon signalé relèvent du statut des illustrations. Les concepts repris renvoient à leurs foyers : les cinq facultés du lecteur et la faculté d’interpréter, à La trace et le lecteur ; le paradoxe de la duplication, l’unicité de l’acte et les quatre verbes, à Les deux temps de la donnée ; la transmission comme source du corpus, à L’acte d’échange et à Transport et propagation ; le partage de l’actualisée et de la délaissée, et l’échelle qui le mesure, à La trace ou la donnée.

Ce document porte, pour la trilogie, l’acte de lecture — le troisième geste fondateur : acte d’un lecteur situé comme les deux autres, mais de structure plus courte — percevoir, distinguer, déchiffrer — et d’objet propre — la donnée, jamais la trace brute du réel, qui demeure l’affaire de l’inscription. Il y établit la profondeur relative du déchiffrement, l’appel au déchiffrement délégué quand le corpus bute, la distinction du genre interpréter et de l’espèce déchiffrer, les deux héritages du lecteur — les facultés par le flux, le code par la transmission — et le seuil de sortie : la lecture s’arrête au sens actualisé, ce qui la suit relève d’actes ultérieurs distincts. Partout ailleurs, ces acquis circulent sans être redémontrés.


Le lecteur situé

Ce qui borne une fenêtre, et pourquoi nulle lecture n’est de nulle part

Tome 3 — Document 3


« Chaque vivant habite un monde propre, taillé à la mesure de ses sens. »

— d’après Jakob von Uexküll, Milieu animal et milieu humain (1934)


Préambule — Le lecteur n’est pas un point sans épaisseur

Le document précédent a défini l’acte de lecture et noté que son cœur, le déchiffrement, a une profondeur relative au corpus du lecteur. Cette relativité n’est pas un défaut ; elle est la condition même de la lecture. Mais elle oblige à regarder ce qu’on avait jusqu’ici laissé dans l’ombre : non plus l’acte, mais celui qui l’accomplit. Qui est le lecteur ? Et qu’est-ce, dans ce qu’il est, qui fait sa lecture ce qu’elle est ?

La trace et le lecteur avait établi le fait ; on le reprend ici comme fondation : le lecteur est situé — portion du flux façonnée par l’évolution, il ne perçoit qu’une bande du spectre lumineux, du spectre sonore, du spectre des temps, et sa lecture du réel est, par construction, partielle — non par défaut de soin, mais par nature.

Ce que le premier tome posait comme fondation, le présent document l’examine pour lui-même. Car il ne suffit plus de dire que le lecteur est situé : reste à dire par quoi il l’est, ce qui borne sa fenêtre, et pourquoi cette borne, loin d’être une imperfection à corriger, est ce qui rend la lecture possible. Une fenêtre sans bord ne serait pas une fenêtre ; ce serait l’absence de mur, et l’on ne regarde pas à travers l’absence de mur.


Partie I — Les constituants du situé

Le corps

La première chose qui situe le lecteur est son corps. C’est par lui que la donnée est perçue ; c’est lui qui pose le premier des trois moments de l’acte. L’œil, l’oreille, le doigt, et leurs limites : ce qui est trop petit, trop pâle, trop bref, trop aigu, ne tombe pas dans la fenêtre. Le corps fixe aussi des rythmes — la fatigue, la durée d’attention soutenue, la vitesse à laquelle l’œil parcourt une ligne. Aucune lecture n’échappe à ces bornes corporelles ; un dispositif peut les étendre — la loupe, l’amplificateur, l’écran qui agrandit —, mais il ne les supprime pas : il déplace la fenêtre, il ne l’abolit pas. Toute extension a, à son tour, sa propre limite.

L’attention

Le corps perçoit ; l’attention distingue. Percevoir une page n’est pas distinguer la ligne qui importe ; et l’attention est cette ressource, limitée, par laquelle le lecteur isole dans le perçu ce qui fait sens. Or l’attention a une particularité décisive pour la suite du tome : elle est finie et non extensible à volonté. On ne peut pas distinguer tout, partout, à la fois. Plus le perçu est dense — plus le débit est élevé —, plus l’attention doit choisir, et plus ce qu’elle ne choisit pas reste indistinct, perçu sans être lu. L’attention est le point précis où le sur-débit relatif à la fenêtre — le dernier acquis de la circulation, à Le torrent qui se sait — vient frapper le lecteur : ce n’est pas qu’il ne perçoive pas le torrent — il le perçoit, il le voit défiler —, c’est que son attention ne peut en distinguer qu’une part.

La culture, la langue, la communauté de pratique

Le déchiffrement, troisième moment, mobilise le code — et le code est tout entier affaire de situation. Il vient de la culture : les conventions qu’une société a déposées, les manières de lire qu’elle transmet. Il vient de la langue : on ne déchiffre une inscription que dans une langue qu’on possède, et chaque langue découpe le sens à sa façon. Il vient de la communauté de pratique : le médecin déchiffre un tracé que le profane ne fait que percevoir ; le marin lit le ciel que le citadin regarde sans le lire ; le développeur déchiffre le code source qui reste muet pour l’usager. Le corpus du lecteur est sédimenté par tout ce que sa culture, sa langue et ses communautés lui ont transmis — et c’est ce corpus qui fixe la profondeur à laquelle il peut déchiffrer.

Ces constituants ne s’additionnent pas comme des pièces séparées ; ils composent une seule situation, qui est le lecteur lui-même. On ne lit pas malgré sa situation, comme si la lecture idéale était celle d’un sujet sans corps, sans langue, sans culture. On lit depuis sa situation, et il n’y a pas d’autre lieu d’où lire. Le rêve d’un lecteur universel, qui lirait tout de partout, n’est pas un idéal à approcher : c’est une contradiction, car lire, c’est déchiffrer avec un corpus, et un corpus est toujours celui de quelqu’un.


Partie II — La fenêtre examinée pour elle-même

Qu’est-ce qui borne une fenêtre ?

La trace et le lecteur avait posé la fenêtre — la bande du spectre, lumineux, sonore, temporel, qu’un être perçoit entre son seuil de l’instantané et son seuil de l’éternel — et l’avait refermée d’une formule : la lecture qu’un être peut faire du réel est toujours partielle, « bornée par ce que cet être est ». Le tome du mouvement l’a reprise pour formuler le sur-débit : le torrent excède relativement à la fenêtre. Le présent document peut maintenant demander ce qu’aucun des deux n’avait demandé : qu’est-ce, au juste, qui borne une fenêtre ?

Trois bornes déplient cette formule, qui recoupent les trois constituants. Une borne perceptive : ce que le corps ne capte pas n’entre pas — le spectre hors de portée des sens. Une borne attentionnelle : ce que l’attention ne peut distinguer, dans le temps dont elle dispose, reste indistinct même s’il a été perçu. Une borne interprétative : ce que le corpus ne sait pas déchiffrer reste muet même s’il a été distingué. Une donnée doit franchir les trois pour être lue : être perçue, être distinguée, être déchiffrée. La fenêtre est multi-contraintes : trois bornes la ferment, qui ne se recouvrent pas — on peut buter sur l’une en franchissant les deux autres. Manquer une seule borne suffit à ce qu’elle demeure, pour ce lecteur, non lue — perçue mais non distinguée, ou distinguée mais non déchiffrée.

Cette analyse de la fenêtre éclaire en retour le vocabulaire de La trace ou la donnée. La donnée muette est celle qui a franchi les bornes perceptive et attentionnelle — perçue, distinguée — mais bute sur la borne interprétative de ce lecteur, alors qu’un autre la franchirait. La donnée que le sur-débit délaisse est, le plus souvent, celle qui bute sur la borne attentionnelle : perçue, elle n’a pas été distinguée, faute d’attention disponible. Le torrent ne ferme pas la borne perceptive — on voit le débit — ni la borne interprétative — on saurait, souvent, déchiffrer ce qui passe. Il sature la borne du milieu : l’attention.

La fenêtre est une condition, non une prison

Il serait facile de tirer de tout cela une plainte : le lecteur serait enfermé, condamné à ne lire qu’un fragment, exclu du reste. Ce serait mal comprendre la fenêtre. La fenêtre n’est pas une prison ; elle est la condition de toute lecture.

Une fenêtre, c’est ce qui rend une vue possible en la bornant. Sans bord, pas de fenêtre — seulement l’absence de mur, qui ne donne sur rien parce qu’elle ne cadre rien. C’est parce que la fenêtre découpe qu’elle montre ; c’est parce que l’attention sélectionne qu’elle distingue ; c’est parce que le corpus est tel et non tel qu’il déchiffre quelque chose plutôt que de rester devant un brouillard indifférencié. La partialité de la lecture n’est pas le prix à payer pour une lecture qui serait, idéalement, totale ; elle est ce qui fait qu’il y a lecture du tout. Un lecteur qui lirait tout ne lirait rien, car lire, c’est distinguer ceci de cela, et tout distinguer revient à ne rien distinguer.

C’est pourquoi les instruments qui étendent la fenêtre ne sont pas des marches vers une lecture sans borne — La trace et le lecteur l’a établi : ils déplacent la condition de lecteur situé, ils ne la suppriment pas. Ce que les trois bornes y ajoutent, c’est que chacune a les siens : la loupe et le capteur du côté du corps, l’outil qui trie du côté de l’attention, le dispositif qui résume du côté du corpus. Et chaque déplacement a son coût et sa nouvelle limite : l’instrument qui montre plus montre autrement, et ce qu’il fait voir, il le fait voir à sa façon, qui a ses angles morts. Il y aura toujours un réel au-delà de ce que le lecteur, même instrumenté, peut lire — et il n’y a là nulle perte, car c’est la condition pour qu’il lise quelque chose.


Partie III — Ce que la situation du lecteur éclaire

Le rapport non-connaisseur / connaisseur

De la relativité du corpus naît un rapport qui traversera tout le reste du tome : le rapport entre celui qui déchiffre peu et celui qui déchiffre loin. Quand le déchiffrement d’un lecteur bute sur la limite de son corpus, il peut se tourner vers un corpus plus riche : le particulier vers le professionnel, l’élève vers l’enseignant, le non-connaisseur vers le connaisseur.

Ce rapport demande à être bien compris, car il est facile à fausser. Ce n’est pas une hiérarchie de valeur entre des personnes. C’est une différence de profondeur de déchiffrement sur une même inscription, relative au corpus de chacun. Le randonneur déchiffre « un champignon que je ne sais pas identifier » et porte son relevé au pharmacien, qui déchiffre « comestible » ou « toxique ». Le rapport est asymétrique — l’un déchiffre plus loin que l’autre sur ce point — mais réciproque dans son principe : chacun est le connaisseur de quelqu’un et le non-connaisseur d’un autre. Le pharmacien qui sait lire le champignon ne sait peut-être pas lire la carte du randonneur, ni le ciel du marin, ni le tracé du médecin. Nul n’est connaisseur de tout ; chacun l’est de quelque chose, et c’est ce qui rend le recours possible et honorable, plutôt qu’humiliant.

Ce rapport n’est pas l’objet propre de ce document — il sera repris quand on traitera de la probité du lecteur et du référent. Mais il faut le poser ici, car il découle directement de la situation : si tout déchiffrement a une profondeur relative au corpus, alors aucun lecteur ne déchiffre tout, et le recours à un corpus plus riche n’est pas un pis-aller — c’est la forme normale d’une lecture qui se sait située.

Lire depuis quelque part, et le savoir

La leçon de fond de ce document est que nulle lecture n’est de nulle part. Toute lecture est accomplie par un lecteur situé, depuis un corps, une attention, une culture, une langue, une communauté — depuis une fenêtre bornée. Cela vaut pour le profane comme pour l’expert, pour l’humain comme, on le verra, pour la machine à qui l’on délègue. Il n’y a pas de lecture surplombante, qui verrait tout d’en haut sans rien devoir à une situation.

En tirer du désespoir serait une erreur ; en tirer une exigence est juste. Si toute lecture est située, alors la première probité du lecteur est de savoir d’où il lit : connaître la borne de sa fenêtre, reconnaître ce qu’il ne distingue pas, mesurer ce que son corpus ne déchiffre pas — et, là où il bute, ne pas faire passer pour lu ce qu’il n’a fait que voir. C’est cette exigence que les documents suivants déploieront. Mais avant d’examiner ce qu’un lecteur situé doit à sa lecture, il faut regarder un lecteur d’un genre particulier, dont la situation est facile à méconnaître parce qu’on la croit absente : la machine qui lit. Car si nulle lecture n’est de nulle part, la lecture automatique elle-même est située — et c’est ce que le document suivant a charge d’établir.


Repères

Pour les références mobilisées dans ce document — l’Umwelt de Jakob von Uexküll comme monde propre d’un organisme, référence que le premier tome mobilisait déjà —, voir la Bibliographie raisonnée du Tome 3. Le statut de méthode est posé dans la préface d’édition ; le tracé médical, le ciel du marin, le code source, le champignon porté au pharmacien relèvent du statut des illustrations. Les concepts repris renvoient à leurs foyers : le lecteur situé, la fenêtre entre son seuil de l’instantané et son seuil de l’éternel, la partialité de toute lecture — « bornée par ce que cet être est » — et l’extension instrumentale qui déplace la condition sans la supprimer, à La trace et le lecteur ; l’image de la portion du flux, à La vague et l’océan ; le sur-débit relatif à la fenêtre, à Le torrent qui se sait ; le partage de l’actualisée et de la délaissée, et la donnée muette, à La trace ou la donnée.

Ce document porte, pour la trilogie, la fenêtre multi-contraintes — l’élargissement, crédité, du foyer du premier tome : les trois constituants du situé — le corps, l’attention, la culture avec la langue et la communauté de pratique — et les trois bornes qui recoupent ces constituants — perceptive, attentionnelle, interprétative —, bornes qui ne se recouvrent pas : on peut buter sur l’une en franchissant les deux autres. Il y établit que le torrent sature la borne attentionnelle ; que la fenêtre est une condition, non une prison — la partialité de la lecture est constitutive, un lecteur qui lirait tout ne lirait rien ; que les instruments d’extension se distribuent par borne, chacun avec son coût et ses angles morts ; que le rêve du lecteur universel est une contradiction ; et que nulle lecture n’est de nulle part — d’où la première probité du lecteur : savoir d’où il lit. Le rapport du non-connaisseur au connaisseur, posé ici comme forme normale d’une lecture qui se sait située, sera repris quand le tome traitera de la probité du lecteur. Partout ailleurs, ces acquis circulent sans être redémontrés.


Lecture humaine, lecture automatique

Ce qu’un automate « lit », et pourquoi la machine occupe une position située de reprise ou de traitement

Tome 3 — Document 4


« La question n’est pas de savoir si les machines pensent, mais si les hommes le font. »

— d’après une boutade que l’on prête à B. F. Skinner


Préambule — Une asymétrie à ne pas trancher trop vite

Le document précédent s’est achevé sur une affirmation forte : nulle lecture n’est de nulle part, et la lecture automatique elle-même est située. Établissons-le maintenant, car la tentation inverse est puissante. On se représente volontiers la machine comme un lecteur sans situation — un regard sans corps, sans fatigue, sans culture, qui lirait tout, partout, sans la borne d’aucune fenêtre. Cette représentation porte une promesse qu’il faut nommer pour la peser : si elle était juste, la machine dissoudrait la menace même que ce tome a reçue du précédent. L’horizon du délaissement suppose des fenêtres finies ; un lecteur sans fenêtre lirait le torrent entier, et rien ne serait plus délaissé. Et le tome vacillerait deux fois : il y aurait une lecture échappant à la condition de lecteur situé, et la partialité que le document précédent disait constitutive cesserait de l’être.

Cette représentation est fausse, et la trilogie permet de dire précisément pourquoi. La machine qui traite des données n’est pas un lecteur sans situation ; elle occupe une position située de reprise ou de traitement d’un genre particulier, dont la situation est seulement plus difficile à voir, parce qu’elle ne se montre pas sous les traits d’un corps. La menace, elle, ne s’en trouve pas dissoute mais déplacée — la première partie montrera que les circuits de la machine peuvent élargir l’horizon plutôt que le fermer. Établir cela demande d’abord de distinguer ce que l’automate fait de ce que fait un lecteur humain, puis de reconnaître ce qu’il partage avec lui.

Une précision de méthode commande ce document. La machine contemporaine — le grand modèle de langage et ses semblables — est ici une illustration datée, non un concept. Le statut conceptuel de la machine-qui-lit a déjà été fixé par les tomes précédents ; ce document ne le refonde pas, il l’applique. Ce qui est dit de l’automate vaut pour tout automate, d’hier et de demain ; la forme contemporaine n’est qu’un exemple, destiné à être dépassé, de ce que le fond établit.


Partie I — Ce que l’automate fait, et ce qu’il ne fait pas

Un traitement sans actualisation de sens

Reprenons la définition de l’acte de lecture : percevoir, distinguer, déchiffrer, jusqu’à l’actualisation d’un sens. Le dernier moment est décisif. Lire, c’est qu’un sens soit actualisé pour quelqu’un — qu’une inscription cesse de se taire et parle à un lecteur.

L’automate, lui, traite. Il reçoit des inscriptions, leur applique des opérations — comparer, classer, transformer, recombiner —, et produit d’autres inscriptions. Cela ressemble à de la lecture, et l’on dit couramment qu’une machine « lit » un fichier, « reconnaît » une image, « comprend » une requête. Mais la trilogie oblige à demander : un sens est-il actualisé, et pour qui ? Si l’automate ne fait que convertir des inscriptions en d’autres inscriptions sans qu’aucun sens ne soit actualisé pour personne, alors ce qu’il accomplit n’est pas un acte de lecture au sens strict : c’est un traitement, qui prend de la donnée et rend de la donnée, sans le moment qui fait la lecture.

Prudence, ici — et c’est une prudence de fond, non une précaution : le tome ne parie ni sur l’impossibilité ni sur l’avènement d’une sémantique machinique. Il se borne à ce qu’il peut tenir : ou bien un sens est actualisé pour un lecteur, et il y a lecture ; ou bien des inscriptions sont converties en d’autres sans que rien ne s’actualise pour personne, et il y a traitement. La plupart de ce qu’accomplit un automate relève du second cas. Cela ne le diminue pas — le traitement est puissant, utile, parfois irremplaçable —, mais cela le situe.

Et dissipons aussitôt un malentendu, car il commande tout ce qui suit. Dire que l’automate traite plutôt qu’il ne lit ne veut pas dire qu’il ne produit rien. Au contraire : il produit de la donnée, abondamment. Inscrire une valeur sur un support, le premier tome l’a établi, est un acte d’inscription, et la machine l’accomplit — elle prélève, fixe, réémet des données réelles, aussi réelles que celles qu’un humain inscrirait. Ce que l’automate produit est donc bien de la donnée, non un sous-produit dégradé. Ce qui lui manque n’est pas la production ; c’est le lecteur. Il prolonge la chaîne des inscriptions sans accomplir, à lui seul, le pas qui fait d’une donnée constituée une donnée actualisée — vivante pour quelqu’un. La question n’est pas « la machine fabrique-t-elle de la donnée ? » — elle en fabrique —, mais « cette donnée monte-t-elle jusqu’à un lecteur, ou tourne-t-elle entre des machines sans qu’aucun regard ne l’actualise ? »

La donnée produite sans lecteur : la donnée re-circulante

D’où une question que le premier document du tome permet maintenant de poser nettement. Quand un système prélève, transforme et réémet des données sans qu’aucun humain ne les lise, que deviennent-elles ? L’échelle répond sans détour : elles demeurent ce que l’acte les a faites. Constituées — la machine les a inscrites, d’une intention héritée —, souvent accessibles et intelligibles : rien ne les arrête que l’absence d’un regard ; elles sont non actualisées, voilà tout leur manque. Muettes, tout au plus, pour qui les verrait passer sans les savoir lire ; et ce n’est qu’à l’idéal-limite — si nul ne peut plus les déchiffrer, ni ne le pourra nulle part — qu’elles rejoindraient la donnée morte, où la trace seule demeure.

Un système qui ne fait que faire circuler entre ses propres rouages des données que personne ne lit produit donc de la donnée re-circulante : des données réelles, inscrites, qui passent d’un état du système à un autre sans qu’un lecteur en actualise jamais le sens. Le nom ne leur retire rien de leur être ; il nomme le fait que le mouvement, faute de réception, tourne à vide — le cas où le transport du tome précédent a tout porté, et où la part du lecteur, celle qu’aucun transport ne peut accomplir à sa place, n’est accomplie par personne.

Cette observation s’articule directement à l’auto-amplification que le tome précédent a décrite. La boucle qui creuse le lit du torrent — plus de données, donc automatisation, donc données de l’automatisation, donc automatisation accrue — est précisément un circuit où des données se constituent et se traitent sans qu’à chaque tour un lecteur en actualise le sens. La donnée re-circulante est la matière de cette boucle. Le torrent grossit, on l’a dit, faute d’arbitrage sage ; on peut ajouter : il grossit aussi parce qu’une part croissante de ce qu’il charrie est constituée, traitée et réémise sans jamais être lue. Le débit augmente sans que la lecture suive ; et ce qui n’est pas lu demeure, constitué et réel — mais ne vaut, pour personne, pas davantage que ce que le flux aurait emporté : c’est l’horizon du délaissement qui s’élargit à la mesure de la boucle.

Déléguer la lecture, et s’éloigner de la donnée

Reste maintenant à nommer un mouvement que ce circuit rend possible, et le risque qu’il porte — sans en faire un scénario, car la préface d’édition tient à distance la prospective, mais sans le taire, car il est de fond.

L’homme délègue à la machine, et c’est légitime : il lui confie la production des données, leur circulation, et de plus en plus leur lecture — ce déchiffrement automatisé dont on établira plus loin qu’il hérite, lui aussi, d’une situation. Mais cette délégation, poussée, a une pente propre : à mesure qu’il confie tous les moments à la machine, l’homme s’éloigne de la donnée. Il ne la prélève plus, ne la transporte plus, ne la lit plus — il reçoit un résultat déjà déchiffré, dont il ne voit ni la donnée d’origine ni le chemin. Et ce qui ne s’exerce plus s’atrophie : la capacité de lire ces données, faute d’être entretenue, peut décliner.

Le risque, alors, n’est pas que la machine « se révolte » — c’est une image, et le tome n’en fait rien. Il est plus sobre, et déjà esquissé au premier tome : qu’une société perde la capacité de lire ce qui la gouverne. Deux pentes le concrétisent, qu’il suffit de nommer. La première est une concentration : si seuls quelques-uns, par rapport à tous, restent capables de lire les données que les systèmes manipulent, ceux-là deviennent maîtres des systèmes, et le mouvement « privilège → commun » que le premier tome saluait s’inverse — la capacité de lire, redevenue rare, redevient un privilège. La seconde est le renversement du référent : si l’homme ne peut plus lire ces données sans la machine, alors ses propres données lui deviennent muettes — constituées, intactes, accessibles, et illisibles pour lui hors la machine —, et son seul recours pour les déchiffrer est la machine elle-même. Le référent, qu’on définira au dernier document comme le connaisseur vers qui le non-connaisseur se tourne, devient la machine — et l’on ne peut plus vérifier, hors d’elle, ce qu’elle nous dit qu’elles disent. C’est consentir comme on dit oui sans savoir à quoi.

Le discernement de ce qu’on délègue

De là une exigence, qui n’est pas une règle mais un discernement, et que le tome pose comme tel. Toute délégation de lecture ne se vaut pas, et la ligne ne passe pas entre les techniques mais entre les enjeux. Déléguer à la machine la lecture de données dont la perte de lecture directe ne coûte rien — les journaux de fonctionnement d’une application, qu’aucun humain n’a vocation à lire ligne à ligne — est raisonnable : on y gagne en charge épargnée et en temps, sans rien perdre d’essentiel. Mais déléguer la lecture de données qui décident pour une personne — un système qui capte des données sur elle et en tire des choix qui la concernent, sans qu’à aucun moment le processus ne ménage une étape où elle pourrait lire ce qui la détermine — fait courir la pente décrite : la personne devient incapable de connaître ce dont il s’agit, de s’éveiller au sujet qui la concerne. Le partage entre ces deux cas n’est pas donné par une règle générale ; il appartient à la responsabilité de la forme, et il se reprend dans chaque situation. Le tome ne tranche pas où placer la ligne — cela relève du présent de chacun. Il pose que la ligne existe, et que l’ignorer revient à déléguer son propre gouvernement.

L’intention déléguée à l’instrument

L’intention se délègue à l’instrument sans s’y dissoudre : la démonstration est à La trace et le lecteur, « Causé contre voulu », où le releveur délègue déjà au thermomètre le soin de sentir à sa place. Il suit que l’automate produit des données constituées même quand plus personne ne relit ce qu’il dépose. Le statut de ce qu’il dépose ne dépend pas de la relecture ; son actualisation en dépend : sans lecture, elles demeurent non actualisées — elles re-circulent, elles ne retombent pas.

L’ingestion aveugle et l’ingestion déléguée

L’intention déléguée à l’instrument ouvre une question que le releveur au thermomètre ne se posait guère, mais que l’automate qui retient sans relâche impose : toute délégation de l’acte se vaut-elle ? Ce que l’instrument dépose peut l’être de deux manières fort différentes ; et la trilogie, qui a distingué pour la lecture ce qu’on cadre de ce qu’on subit, doit le faire aussi pour le prélèvement mandaté.

Laissé sans intention, le flux entrerait dans l’œuvre par simple absorption : des données afflueraient sans qu’aucun critère les choisisse, sans que nul ait décidé par avance ce qui mérite d’être retenu, sans trace du choix. Ce serait la négation même du prélèvement — on ne collecte pas des données, on les prélève — et ce qui entre ainsi n’est pas une donnée, mais une trace : du réel lisible que nul acte n’a relevé — le seuil d’entrée du premier document, que nul acte n’a fait franchir. C’est l’ingestion aveugle.

L’ingestion déléguée est son exact contraire, et un vrai prélèvement — celui même dont on vient de dire que l’automate en est l’ouvrier. L’intention et les critères sont posés par avance : quoi retenir, sous quelle condition, à quelle cadence. L’instrument exécute le geste que cette intention désigne à partir de l’état présent, et il consigne son choix : ce que la condition lui a permis de retenir, il l’inscrit comme un acte, daté, lisible, remontable. Le prélèvement n’a pas disparu ; il a été mandaté, différé, et rendu à la trace de son propre choix.

La ligne, on le voit, ne passe pas entre l’automatisme et la main. Une rétention automatique n’est pas aveugle si elle est conditionnée et consignée ; un geste fait à la main serait aveugle s’il n’obéissait à aucun critère et ne laissait nulle trace. Ce qui fait l’aveuglement, c’est l’absence de condition posée et l’absence de trace du choix. Déléguer l’acte à la machine est de même nature que le déléguer à une personne : un mandat borné, dont l’exécution se consigne. On ne s’affranchit pas de la responsabilité en la confiant — on la garde lisible.


Partie II — La machine occupe une position située de reprise ou de traitement

Une sauvegarde qui diverge

Là où l’automate ressemble pourtant le plus à un lecteur — le modèle de langage qui restitue, répond, paraît déchiffrer —, la trilogie a déjà fixé son statut, et le présent tome n’a qu’à s’y appuyer. Le flux et l’annotation l’a établi : un grand modèle de langage est, architecturalement, une sauvegarde — entraîné sur un corpus figé à une date donnée, il diverge du flux qui, lui, continue. Brancher un tel modèle sur des sources fraîches est une tentative de re-prélèvement, qui reconnaît, par son existence même, que le modèle sans elle serait une sauvegarde périmée.

Ce statut a une conséquence directe pour la lecture. Si le modèle est une sauvegarde, alors son corpus — ce avec quoi il déchiffrerait — est un corpus figé, daté, partiel : exactement ce que le document précédent appelait la situation d’un lecteur. Le modèle ne lit pas de nulle part : il lit depuis le corpus qu’on lui a donné, avec les angles morts de ce corpus, les langues qu’il déchiffre mieux que d’autres, les conventions qu’il a sédimentées et celles qui lui manquent. Sa fenêtre est bornée comme toute fenêtre — non par un corps, mais par un entraînement. La machine n’échappe pas à la condition du situé : sa position de reprise ou de traitement est bornée ; elle l’illustre sous une forme nouvelle.

Non un sommet cognitif, mais un instrument dans une chaîne

Une image trompeuse tombe alors : celle du modèle comme sommet d’une pyramide cognitive, qui surplomberait la donnée, l’information, la connaissance et la sagesse. Creuser le canal l’a établi : la machine est un instrument dans une chaîne où l’humain garde la responsabilité de l’intention. Un système qui apprendrait du flux ne pourrait pas apprendre du réel directement — le réel n’est pas observable directement —, mais des flux d’observation que des humains maintiennent actifs ; et son intelligence dépendrait alors de la qualité de ces canaux, donc, en dernière instance, de l’intention de ceux qui les creusent.

La machine n’est donc pas au-dessus de la chaîne : elle est dedans, comme un maillon. Elle occupe une position située de reprise ou de traitement de plus, et l’occuper ne fait pas d’elle un lecteur effectif : elle ne l’est que si un sens s’actualise pour elle, ce que la trilogie ne tranche pas. Cette position est celle d’un relais — un point de circulation qui reçoit des données transportées jusqu’à lui et en propage à son tour, comme le tome précédent l’a noté. Et puisque propager la donnée n’est pas propager la connaissance, le modèle qui propage ne produit pas, par cette propagation, le savoir qu’il semble charrier : la part du lecteur — qu’un sens s’actualise, qu’un arbitrage retienne, et que quelqu’un en réponde — ne voyage pas avec la donnée. Où elle se loge quand la lecture se délègue, la dernière partie l’établit.


Partie III — Ce que cette asymétrie éclaire

Déléguer une lecture, non l’abolir

De tout ceci suit une conséquence qui prépare un développement ultérieur. Confier une lecture à un automate n’est pas la supprimer ni la transcender : c’est la déléguer à une machine qui occupe une position située de reprise ou de traitement de plus, dont on hérite la situation. Le déchiffrement délégué hérite des bornes du délégué — de son corpus figé, de ses angles morts, de sa divergence d’avec le flux. Déléguer sa lecture à une machine, ce n’est donc pas sortir de la condition de lecteur situé ; c’est en adopter une autre, celle du délégué, avec ses limites propres.

Ce point sera repris quand on examinera les postures du lecteur face au torrent, car la délégation y figure comme l’une d’elles. Il suffit ici d’avoir établi le fond : il n’existe pas de lecture sans situation, pas même la lecture automatique ; et la déléguer ne fait que substituer une situation à une autre. Le rêve d’une lecture déléguée qui serait meilleure parce que sans situation est le même rêve, écarté au document précédent, du lecteur universel — une contradiction, car lire, c’est déchiffrer avec un corpus, et un corpus, fût-il celui d’une machine, est toujours situé. C’est ce qui donne sa gravité au risque entrevu en première partie : déléguer n’est pas s’affranchir de la situation, c’est en hériter une — et déléguer tout, sans rien lire soi-même, c’est s’en remettre entièrement à une situation qu’on ne contrôle pas et qu’on ne sait plus vérifier.

Ce qui ne se délègue pas sans reste

La leçon de fond peut maintenant s’énoncer, et c’est une thèse d’imputabilité, non un pari sur les machines. Une machine peut percevoir à notre place, distinguer à notre place, déchiffrer même, à la profondeur que son corpus permet — et la question de savoir si, ce faisant, quelque chose s’actualise pour elle demeure ce que ce document a refusé de trancher, dans un sens comme dans l’autre. Ce que le tome peut tenir est ailleurs : ce qui ne se délègue pas sans reste, c’est l’imputabilité de l’arbitrage — que le sens produit vaille pour un usage, que la sélection ait retenu ceci plutôt que cela, et que quelqu’un en réponde. La chaîne, si automatisée soit-elle, ramène toujours ce répondre à un lecteur situé ; et la machine y occupe, sans que cette occupation la rende par elle-même lecteur effectif, la position que ce document a établie : une position située de reprise ou de traitement de plus, dont on hérite la situation — non un lieu où l’imputabilité se déposerait.

C’est pourquoi un torrent traité par des machines n’est pas, par là, un torrent dont quelqu’un répond : il peut être intégralement constitué, transporté, traité — et rien ne s’y actualiser pour personne. Ce qui demeure ainsi demeure entier, et délaissé : l’horizon que la boucle élargit, la première partie l’a dit. C’est aussi pourquoi déléguer la lecture engage plus que le confort de qui délègue : déléguer ce qu’on ne lira plus jamais soi-même, c’est consentir à ne plus pouvoir vérifier ce qui nous est rendu — et, à l’échelle d’une société, c’est remettre à d’autres, ou à des machines, le soin de lire ce qui la gouverne.

Reste à examiner ce qui, dans la lecture elle-même, fait qu’elle ne peut pas suivre le débit : ses propriétés propres. Car si l’attention est finie, si le déchiffrement coûte, si la lecture a une durée, alors il y a, du côté de la réception, des limites aussi réelles que celles du transport. Ces propriétés de la lecture sont l’objet du document suivant.


Repères

Pour les références mobilisées dans ce document — le modèle de langage comme sauvegarde qui diverge, la machine comme instrument dans une chaîne où l’humain garde l’intention, l’auto-amplification du torrent, le point de circulation qui propage sans produire la connaissance, le mouvement « privilège → commun » et le risque, pour une société, de ne plus pouvoir se gouverner —, voir la Bibliographie raisonnée du Tome 3. Le statut de méthode est posé dans la préface d’édition ; le grand modèle de langage contemporain est une illustration datée, non un concept — le fond vaut pour tout automate ; les journaux de fonctionnement d’une application et les choix câblés sur des données captées sur une personne relèvent du statut des illustrations. Les concepts repris des tomes précédents — la sauvegarde et les trois âges (Le flux et l’annotation), la machine dans la chaîne, la dépendance à l’intention de ceux qui creusent les canaux et le risque de perte de gouvernement (Creuser le canal et Lire, écrire, comprendre), le mouvement « privilège → commun » (De l’entaille à l’algorithme), l’auto-amplification et la propagation qui ne porte pas la connaissance (L’auto-amplification et Transport et propagation) — y sont établis. Le statut de la machine-qui-lit n’est pas re-conceptualisé ici ; il est appliqué. L’automate produit des données constituées — d’une intention héritée — ; sans lecture elles demeurent non actualisées : la donnée re-circulante nomme ce tournoiement, mesuré à l’échelle dont le premier document est le foyer, et dont ce document est la retouche. Ce que la délégation ne transfère pas sans reste est l’imputabilité de l’arbitrage — aucun pari n’est pris sur une sémantique machinique, ni pour ni contre ; la machine occupe une position située de reprise ou de traitement et n’est lecteur effectif que si un sens s’actualise pour elle. Ce périmètre, le document le portait déjà en dispersion — le refus de trancher ce que la machine « comprend », la donnée produite « non un sous-produit dégradé », le sens qui vaut pour un humain qui en répond — ; l’édition rapatrie ces acquis et les crédite. Le risque de la délégation poussée — l’éloignement de l’homme d’avec la donnée, la concentration de la capacité de lire, le renversement du référent — est nommé sans être développé en scénario, conformément à la retenue de la préface d’édition à l’égard de la prospective.


Les propriétés de la lecture

Sélectivité, durée, coût — et pourquoi la lecture ne suit pas le débit

Tome 3 — Document 5


« On ne voit bien qu’avec lenteur. »

— variation sur un thème connu


Préambule — La lecture aussi a ses propriétés

Le document précédent s’est arrêté sur un constat : si l’attention est finie, si le déchiffrement coûte, si la lecture a une durée, alors il y a, du côté de la réception, des limites aussi réelles que celles du transport. Le présent document les examine pour elles-mêmes. Le tome précédent avait recensé les propriétés du transport — sa fidélité, sa temporalité, sa singulière capacité à multiplier les porteurs de ce qu’il transporte : Les propriétés du mouvement — comme Creuser le canal avait recensé celles du flux d’observation. Il en va de même pour la lecture : comme l’inscription et comme le transport, elle n’est pas un acte sans épaisseur ; elle a des propriétés, et ces propriétés ne sont pas neutres. Elles décident de ce qu’un lecteur peut recevoir, et surtout de ce qu’il ne peut pas.

Ces propriétés importent particulièrement ici, car ce sont elles qui expliquent, du côté de la réception, pourquoi la lecture ne peut pas suivre le débit. Le torrent qui se sait a établi le sur-débit relatif à la fenêtre : dans le régime du torrent, il y a plus de données en mouvement qu’aucune fenêtre n’en peut recevoir. On comprend maintenant pourquoi la fenêtre ne peut pas suivre : parce que la lecture est sélective, qu’elle dure, qu’elle coûte, et que ce coût s’accumule jusqu’à la fatigue. Trois propriétés retiennent l’attention — la sélectivité, la temporalité, le coût —, et elles convergent vers un même fait : la lecture est lente là où le transport est devenu instantané.


Partie I — La sélectivité

Lire, c’est choisir de ne pas lire

La première propriété de la lecture est qu’elle est sélective, par construction et non par défaut. On l’a vu à L’acte de lecture : distinguer, le deuxième moment de l’acte, est l’opération qui isole une inscription dans le flux confus du perçu ; et c’est l’attention, Le lecteur situé l’a montré, qui opère ce tri — ressource finie, non extensible à volonté. Or isoler une chose, c’est ne pas isoler les autres. Toute lecture est donc, dans le même geste, une lecture de ceci et une non-lecture de cela. On ne lit jamais tout ce qui est devant soi ; on lit ce qu’on distingue, et l’on laisse le reste à l’état de perçu indistinct.

Cette sélectivité n’est pas un manque à combler. Elle est le pendant, du côté de la réception, de ce que Le flux et l’annotation a établi du prélèvement : tout flux d’observation laisse un non-prélevé, non par insuffisance, mais parce que prélever, c’est cadrer, et cadrer, c’est laisser dehors. De même, lire, c’est cadrer son attention, et cadrer son attention, c’est laisser hors-lecture ce qu’on ne distingue pas. Un lecteur qui ne sélectionnerait rien ne lirait rien : Le lecteur situé l’a établi — sans bord, pas de fenêtre ; sans tri, un brouillard où aucune marque ne se détache. La sélectivité est la condition de la lecture, comme la borne est la condition de la fenêtre.

La sélection est un acte qui engage

Mais si la sélection est inévitable, elle n’est pas pour autant innocente. Ce que l’on choisit de lire, et ce que l’on laisse passer, est un acte qui engage le lecteur. On peut sélectionner par paresse, par préjugé, par intérêt — ne lire que ce qui confirme, écarter ce qui dérange, suivre la pente de ce qui flatte. On peut aussi sélectionner avec probité — chercher ce qui importe, accepter de lire ce qui contrarie, ne pas tordre le tri vers ce qui nous avantage. La sélectivité est inévitable ; la manière de sélectionner ne l’est pas. C’est l’un des lieux où la probité du lecteur, qu’on examinera plus loin, vient se loger : non dans le fait de sélectionner — on ne peut pas ne pas le faire —, mais dans l’honnêteté du tri.


Partie II — La temporalité

Toute lecture prend du temps

La deuxième propriété est que toute lecture prend du temps. Ce temps peut être bref — un mot saisi d’un coup d’œil — ou long — un texte difficile qu’on relit. Mais il n’est jamais nul. Percevoir, distinguer, déchiffrer : chacun des trois moments a une durée, fût-elle infime, et aucun ne s’accomplit instantanément. Lire est un acte qui s’étend dans le temps.

Cette propriété fait écran, exactement, à la propriété symétrique du transport. La donnée navigue parce qu’elle est fixée l’a établi : le transport, poussé à la quasi-instantanéité, supprime le vieillissement de transport — sa durée passée sous le seuil de la perception, la donnée arrivant aussi fraîche qu’elle est partie. La lecture, elle, n’a pas connu cette suppression. On ne lit pas plus vite aujourd’hui qu’hier ; la durée de l’acte de lecture n’est passée sous aucun seuil. Le déchiffrement reste arrimé à l’attention, qui reste arrimée au corps, qui n’a pas changé de rythme : ce que l’attention ne peut distinguer dans le temps dont elle dispose reste indistinct — la borne attentionnelle de la fenêtre, à Le lecteur situé. Voilà la dissonance fondamentale du torrent, vue du côté de la réception : le transport est devenu instantané, la lecture est restée lente. Entre un débit qui ne connaît plus de délai et une lecture qui en connaît toujours, l’écart ne peut que se creuser.

La lecture ne se rattrape pas plus que la fraîcheur

Une conséquence prolonge un principe des Deux temps de la donnée : la fraîcheur ne se rattrape jamais — un acte de prélèvement ancien ne peut être rendu récent. Il en va de même de la lecture : le temps qu’on n’a pas passé à lire ne se rattrape pas en lisant plus vite ensuite. On peut survoler, mais survoler n’est pas lire à grande vitesse — c’est lire moins, distinguer moins, déchiffrer moins profond. La lecture accélérée n’est pas une lecture rapide ; c’est une lecture appauvrie, qui sacrifie la profondeur du déchiffrement à la vitesse de défilement. Le torrent invite sans cesse à ce sacrifice : il fait défiler tant qu’on est tenté de croire qu’on lit alors qu’on ne fait plus que percevoir. C’est l’un des écueils que le concept peut pointer sans en dresser la carte : prendre le survol pour la lecture.


Partie III — Le coût et la fatigue

Lire coûte, et le coût s’accumule

La troisième propriété est que lire a un coût — une charge, que le lecteur dépense et qui ne se reconstitue pas instantanément. Déchiffrer demande un effort ; distinguer dans un flux dense en demande davantage ; soutenir l’attention sur la durée l’épuise. Ce coût est analogue à celui que le premier tome attachait au prélèvement et le deuxième au transport : un acte qui a un coût est un acte qu’on ne peut pas accomplir sans limite.

Or le coût de la lecture a une particularité : il s’accumule et conduit à la fatigue. On ne peut pas lire indéfiniment ; l’attention se dégrade, le déchiffrement devient plus lourd, la sélection se relâche. Plus le débit est élevé, plus l’effort exigé pour distinguer est grand, et plus vite vient la fatigue. Le torrent ne fatigue pas seulement parce qu’il est abondant ; il fatigue parce qu’il oblige l’attention à un travail de tri constant, sans répit, sur un flux qui ne s’interrompt pas. La fatigue de lecture n’est pas une faiblesse du lecteur ; c’est la marque que le coût d’un acte réel a été dépensé.

Ce n’est pas la rareté qui épuise, c’est l’excès

Renversons ici une intuition. On pourrait croire que la difficulté de lire vient de la rareté — qu’il serait pénible de lire parce qu’il manquerait de quoi. C’est l’inverse. Dans le torrent, ce n’est pas la rareté qui épuise, c’est l’excès. La donnée individuelle est insignifiante, légère, sans poids ; c’est leur agrégation en mouvement qui pèse — et l’attention, sommée de tout distinguer, se sature et se fatigue d’une chose pourtant bonne en petite quantité. C’est ce point — l’excès d’une chose bonne — que le document suivant reprendra pour lui-même, car il est le cœur de ce que le torrent fait au lecteur.


Partie IV — Ce que ces propriétés annoncent

La lecture est le goulot du torrent

Les trois propriétés convergent vers un seul fait, qui commande la suite du tome. La lecture est sélective — elle ne peut prendre qu’une part ; elle est lente — elle n’a pas suivi l’accélération du transport ; elle coûte et fatigue — elle ne peut s’étendre sans limite. Ces trois propriétés font de la lecture le goulot du torrent : le point étroit par où tout ce qui est produit et transporté doit passer pour être actualisé, et par où ne passe qu’une fraction de ce qui se présente. Le transport a ouvert grand ses vannes ; la lecture est restée une porte étroite. Tout l’enjeu de la réception tient dans cette disproportion.

Vers le sur-plus de lecture

On a donc, désormais, tout ce qu’il faut pour nommer ce que le torrent fait au lecteur. Le tome précédent avait posé le sur-débit du côté de la circulation. Le présent document a montré, du côté de la réception, pourquoi la lecture ne peut pas l’absorber : ses propriétés l’en empêchent. Reste à décrire le phénomène lui-même — la submersion du lecteur, le sur-plus de lecture qui se présente et qu’il ne peut pas recevoir —, et à poser le partage entre ce qui, dans tout ce qui demeure délaissé, est un échec, et ce qui ne l’est pas. C’est l’objet du document suivant, qui est aussi celui où le titre du tome — la trace ou la donnée — livre ce qu’il a de plus neuf.


Repères

Pour les références mobilisées dans ce document — la sélectivité comme pendant du non-prélevé, la suppression du vieillissement de transport et la lenteur maintenue de la lecture, la fraîcheur qui ne se rattrape pas, le coût comme propriété de tout acte —, voir la Bibliographie raisonnée du Tome 3. Le statut de méthode est posé dans la préface d’édition ; le survol pris pour la lecture relève du statut des illustrations. Les concepts repris renvoient à leurs foyers : les propriétés du flux d’observation, à Creuser le canal ; le non-prélevé et sa pesée, à Le flux et l’annotation ; la fraîcheur qui ne se rattrape pas, à Les deux temps de la donnée ; la structure courte de l’acte — percevoir, distinguer, déchiffrer — et la profondeur du déchiffrement, à L’acte de lecture ; l’attention finie et les bornes de la fenêtre, à Le lecteur situé ; la distinction des deux vieillissements, à La donnée navigue parce qu’elle est fixée ; les trois axes de la duplication et l’instantanéité, à Les propriétés du mouvement ; le sur-débit relatif à la fenêtre, à Le torrent qui se sait. Les propriétés de la lecture sont posées par analogie avec celles du transport, comme le tome précédent posait les siennes par analogie avec celles du flux d’observation. Ce document porte, pour la trilogie, les propriétés de la lecture — sélective, lente, coûteuse jusqu’à la fatigue — et l’image du goulot : le point étroit par où tout ce qui est produit et transporté doit passer pour être actualisé, et par où ne passe qu’une fraction de ce qui se présente. Partout ailleurs, ces acquis circulent sans être redémontrés.


Le sur-plus

La submersion, l’impossible bibliothèque, et les trois chemins du titre

Tome 3 — Document 6


« Une myrtille régale ; un seau de confiture qu’il faut finir écœure. »

— Formule de travail


Préambule — Le torrent vu du lecteur

Le torrent a décrit ce régime du dehors, comme un fait de la circulation, et il avait laissé la part du lecteur en réserve : le sur-plus, à son foyer. Le document précédent en a montré la conséquence pour le lecteur : ses propriétés font de la lecture un goulot, une porte étroite par où ne passe qu’une fraction de ce qui se présente. Reste à décrire le phénomène lui-même, du point de vue de celui qui le subit : le sur-plus de lecture. Non plus le sur-débit relatif à la fenêtre, acquis de la circulation (Le torrent qui se sait), mais la submersion vécue : l’expérience d’un regard fini placé devant un débit qui le déborde.

Ce document fait deux choses. Il nomme d’abord ce qu’est cette submersion, et il corrige une intuition fausse sur sa cause : ce n’est pas la rareté qui fait souffrir, c’est l’excès d’une chose bonne. Il montre ensuite pourquoi la réponse ancienne à l’abondance — la bibliothèque, le classement, le rangement — ne peut plus jouer son rôle : on ne range pas le torrent. Et il livre enfin ce que le titre du tome a de plus neuf : toutes les données non lues ne sont pas un échec. Il y a trois chemins par lesquels une donnée demeure non lue, et ils n’appellent pas la même réponse — l’un n’en appelle aucune.


Partie I — La submersion : l’excès d’une chose bonne

La donnée insignifiante, l’agrégat qui gave

La submersion du lecteur a une cause, à nommer exactement, car on se trompe souvent sur elle. On croit volontiers que le problème du torrent est un problème de mauvaise donnée — du faux, du bruit, du déchet. Il y a de cela, mais ce n’est pas l’essentiel, et ce n’est pas le propre du torrent. Le propre du torrent est plus retors : c’est l’excès d’une chose qui, en petite quantité, serait bonne.

Une donnée individuelle est insignifiante — légère, sans poids, souvent utile, parfois précieuse. Une myrtille régale. Le problème n’est pas la myrtille ; c’est le seau de confiture qu’on vous oblige à finir. Ce qui était un plaisir en petite quantité devient, en masse et en mouvement, une charge qui gave plus qu’elle ne régale. La donnée agrégée et précipitée ne souffre pas d’être mauvaise ; elle souffre d’être trop. Le lecteur n’est pas écœuré par ce qui est immangeable, mais par la quantité de ce qui, à dose mesurée, l’aurait nourri.

C’est pourquoi la submersion n’est pas une affaire de qualité mais de proportion. Le torrent n’établit pas la bonté de ce qui arrive ; il établit une incompatibilité de cadence — Le torrent l’a démontré, en distinguant les cinq débits, du brut à l’effectivement lu. Le lecteur n’est pas débordé parce que le flot charrie du mauvais ; il est débordé parce qu’il en arrive plus que toute fenêtre ne peut en distinguer — et ce qui arrive fût-il bon, la disproportion demeure. Cette disproportion, Les propriétés de la lecture l’a fondée du côté de la réception : la lecture est lente, sélective, coûteuse ; elle ne peut pas suivre un débit devenu instantané. Le sur-plus de lecture est la rencontre de cette lenteur et de ce débit — une porte étroite devant un flot qui ne s’interrompt pas.

Ce n’est pas une fatalité, c’est notre résultante

Il faut redire ici le garde-fou que le tome précédent a transmis par-dessus le seuil, car la suite en dépend : le torrent est notre résultante, non une intempérie — la vitesse, nous l’avons mise (Le torrent) —, et le lecteur débordé n’est pas la victime d’une pluie tombée du ciel : il est une portion de ce qui a creusé le torrent (Le torrent qui se sait). Cela ne change rien au fait de la submersion — elle est bien réelle —, mais cela change tout à la manière de s’y tenir : il y a là quelque chose dont on répond, non quelque chose qu’on subit sans recours. On y reviendra en traitant des postures du lecteur ; il suffit ici d’avoir refusé de naturaliser la submersion.


Partie II — L’impossible bibliothèque

La réponse ancienne : ranger pour pouvoir lire

Devant l’abondance, l’humain a longtemps eu une réponse, et elle était bonne. Le scribe noyé sous les tablettes a inventé une technique de gestion : la bibliothèque, le classement, le rangement, le catalogue — des dispositifs qui permettent de retrouver, donc de lire. De l’entaille à l’algorithme l’a établi : les bibliothèques sont la première infrastructure organisée de stockage et de mise à disposition, et leur histoire est celle du mouvement où ce qui était privilège devient, avec le temps, commun. Ranger n’était pas une fin ; c’était le moyen de rendre praticable la part du lecteur — de faire qu’on puisse trouver ce qu’on cherche, et donc le lire.

La bibliothèque tenait ensemble trois rôles distincts, que Creuser le canal a nommés en décrivant leur fusion contemporaine : la bibliothèque au sens propre — le stock conservé —, le bibliothécaire — qui sait où chercher, qui ordonne et oriente —, le conteur — qui restitue, qui met en forme et en sens ce que le stock recèle. Stock, orientation, restitution : trois fonctions séparées, tenues par des dispositifs et des personnes distincts — et la suite y reviendra.

Pourquoi le torrent interdit la bibliothèque

Mais la donnée du torrent, par sa vitesse et sa quantité, interdit la bibliothèque. On ne range pas le torrent. Le classement suppose qu’on ait le temps de classer, que le stock se laisse arrêter assez longtemps pour qu’on l’ordonne. Le torrent ne s’arrête pas : il coule, il se multiplie, il se périme pendant qu’on tenterait de le ranger. Quand le rangement d’une part est achevé, une autre part, plus grande, s’est déjà déversée et périmée. La bibliothèque était une réponse à un stock qui attendait ; elle n’est pas une réponse à un flux qui n’attend pas.

Cette impossibilité n’est pas technique — elle ne sera pas levée par un meilleur rangement —, elle est de fond : elle tient à la nature du torrent comme flux, et non comme stock, que Le torrent a établie. Il faut pourtant la périmétrer avec soin, car elle interdit moins qu’on ne croit. Ce qui est impossible, c’est le classement exhaustif à coût fini — ranger tout le torrent, au rythme du torrent, pour un lecteur fini. Des fenêtres, des résumés, des priorités, des archives partielles demeurent possibles — et c’est précisément ce que cadrer et déléguer organisent. « On ne range pas le torrent » ne dit pas qu’on ne fait rien ; il dit qu’aucun rangement n’épuisera ce qui coule, et que ce qu’on organise à la place n’est plus une bibliothèque : c’est une posture devant un flux. Croire qu’on rangera le torrent, c’est retomber dans l’illusion que le torrent est une réserve qui s’accumule, alors qu’il est une multitude de prélèvements en mouvement. On ne met pas en rayon ce qui coule. Il reste alors au lecteur trois voies seulement, qui ne sont plus des techniques de gestion mais des postures — et c’est l’objet du document suivant. Auparavant, il faut poser un partage que la submersion rend nécessaire, et que le titre du tome porte en lui.


Partie III — Trace ou donnée : les trois chemins du titre

Un fait à trois branches

Le titre du tome — la trace ou la donnée — énonce ce que le torrent laisse au lecteur : selon qu’un lecteur lise ou non, la matière reçue est actualisée ou délaissée, les deux bouts de l’échelle posée à La trace ou la donnée. Mais le délaissement n’a pas une cause unique. Il a trois chemins distincts, qui n’appellent pas la même réponse — et c’est ce qui fait que toutes les données non lues ne se valent pas.

Il faut les poser comme un fait à trois branches, sans chercher à tracer entre eux une frontière fine. Dans la réalité, ils se mêlent : on se désintéresse de ce qu’on ne sait pas lire, on désapprend ce qu’on a longtemps négligé, on néglige ce qui se périmait de toute façon. Leur démarcation nette serait une fausse précision. Mais leur distinction de principe est éclairante, car elle commande des réponses différentes.

Premier chemin : l’incapacité — le lecteur ne peut pas lire

Le lecteur ne peut pas lire : c’est l’incapacité. Pas le code, pas le récepteur, personne pour lire à sa place. La donnée demeure muette pour lui faute de moyen — muette pour ce lecteur-ci, peut-être vivante ailleurs. Ce chemin appelle un moyen : apprendre, ou recourir à un autre lecteur qui lit pour soi. C’est remédiable. L’incapacité est causée, au sens de La trace et le lecteur — une contrainte aveugle, qu’un chemin ouvert peut lever. Elle est le terrain propre du travail d’ouverture des chemins que Transport et propagation a périmétré — du côté du causé, non du voulu —, et de la délégation de lecture qu’on examinera plus loin.

Deuxième chemin : le désintérêt — le lecteur ne veut pas lire

Le lecteur ne veut pas lire : c’est le désintérêt. Il pourrait — il a le code, le moyen, l’accès —, mais il ne le fait pas. Le sur-débit le détourne, la donnée passe devant lui, il la voit sans la lire — délaissée, non muette : intelligible, un regard aurait suffi. Ce chemin n’appelle pas un moyen, mais un rapport : l’attention qu’on accorde ou qu’on refuse, le temps qu’on consent, le tri dont Le lecteur situé a recueilli la première probité — ne pas faire passer pour lu ce qu’on n’a fait que voir. C’est ici que se logeront les postures du document suivant : face au désintérêt que le torrent induit, le lecteur a à choisir ce qu’il lit, et ce choix l’engage.

Troisième chemin : la péremption rapide — la donnée n’a pas attendu

La donnée n’a pas attendu d’être lue : c’est la péremption rapide. Sa fraîcheur était si brève que, passé le premier instant, son utilité est quasi nulle ; elle est péremptée avant même que la question de la lire se pose. Ce chemin n’appelle aucune réponse du lecteur : c’est un fait de la donnée elle-même, non un manquement de qui ne l’a pas lue. Les deux temps de la donnée l’avait préparé en distinguant les vitesses de péremption ; Naviguer sur place l’avait prolongé avec les sources stables et leur inverse, les données dont la fraîcheur est la seule valeur. Une donnée à fraîcheur brève que nul n’a lue n’a pas échoué : elle a accompli tout ce qu’elle avait à accomplir, et son délaissement est son destin normal — péremptée, elle demeure constituée et rouvrable : expirée pour un usage, elle peut encore en servir un autre.

Ce que le titre a de plus neuf

Ce dernier chemin porte ce que le titre a de plus neuf, et il faut l’énoncer nettement : toutes les données non lues ne sont pas un échec de lecture. Certaines devaient demeurer non lues — leur fraîcheur était leur seule valeur, et leur délaissement est normal, non déploré. On s’épuiserait, et l’on aurait tort, à vouloir tout lire de ce qui se présente, comme si chaque donnée non lue était une perte. Beaucoup ne demandaient qu’à passer.

Le drame du torrent n’est donc pas que des données demeurent non lues — c’est inévitable, et parfois c’est bien : les sept issues de la file, Le torrent l’a établi, ne sont pas ontologiquement équivalentes. Le drame est celui que La trace ou la donnée annonçait : on ne sait plus distinguer ce qui méritait d’être lu de ce qui pouvait être laissé. La submersion ne brouille pas seulement la lecture ; elle brouille le tri préalable à la lecture — le discernement de ce qui mérite l’attention rare et de ce qui peut passer sans dommage. Ce que le torrent laisse au lecteur — actualisée ou délaissée — dépend ainsi de trois choses qui ne se confondent pas : le pouvoir de lire, le vouloir lire, et le temps que la donnée méritait qu’on lui accorde. La première relève d’un moyen, la deuxième d’un rapport, la troisième de la donnée elle-même. Les confondre, c’est soit se reprocher de n’avoir pas lu ce qui pouvait passer, soit laisser passer ce qu’il fallait lire.


Partie IV — Ce que ce partage prépare

Du fait aux postures

Ce document a établi un fait — la submersion — et un partage — les trois chemins. Le fait dit que le lecteur est débordé, et que ce débordement est notre résultante, non une fatalité. Le partage dit que tout n’est pas à sauver dans ce qui déborde, et que la première tâche du lecteur n’est pas de tout lire, mais de discerner ce qui vaut d’être lu.

De ce fait et de ce partage naît une question pratique, qui occupe le reste du tome : que peut faire le lecteur qui se sait débordé ? Il ne peut pas tout lire — la lecture est un goulot. Il ne doit pas tout lire — toutes les données non lues ne sont pas un échec. Que peut-il donc ? Le document suivant déploie les trois postures qui s’offrent à lui : cadrer sa fenêtre, déléguer sa lecture, ou accepter avec lucidité ce qu’il ne peut ni cadrer ni déléguer. Trois postures, dont aucune n’est un salut et dont chacune a son coût — mais dont l’ensemble dessine ce qu’un lecteur peut faire, en réponse, de ce qui le déborde.


Repères

Pour les références mobilisées dans ce document — le torrent comme flux et non comme stock, le mouvement « privilège → commun » et l’histoire des bibliothèques, les vitesses de péremption et les sources stables —, voir la Bibliographie raisonnée du Tome 3. Le statut de méthode est posé dans la préface d’édition ; la myrtille et la confiture, le scribe noyé sous les tablettes, le rangement impossible relèvent du statut des illustrations. Les concepts repris renvoient à leurs foyers : la bibliothèque, première infrastructure de stockage et de mise à disposition, et le mouvement « privilège → commun », à De l’entaille à l’algorithme ; la fusion contemporaine des trois rôles — bibliothèque, bibliothécaire, conteur —, à Creuser le canal ; les vitesses de péremption, à Les deux temps de la donnée ; les sources stables et les données dont la fraîcheur est la seule valeur, à Naviguer sur place ; le régime du torrent, les cinq débits, les sept issues de la file et la résultante « réel-marqué-par-nous », à Le torrent ; le sur-débit relatif à la fenêtre et la portion de ce qui a creusé, à Le torrent qui se sait ; l’échelle, la donnée muette et la donnée péremptée, à La trace ou la donnée ; le travail d’ouverture des chemins, à Transport et propagation ; la première probité, à Le lecteur situé. Ce document porte, pour la trilogie, le sur-plus de lecture — la submersion nommée du point de vue de qui la subit : l’excès d’une chose bonne, non la rareté ni le mauvais — ; le périmètre de « on ne range pas le torrent » — pas de classement exhaustif à coût fini ; fenêtres, résumés, priorités, archives partielles demeurent possibles, ce que cadrer et déléguer organisent — ; et les trois chemins du délaissement — l’incapacité, qui appelle un moyen ; le désintérêt, qui appelle un rapport ; la péremption rapide, qui n’appelle rien — avec leur enjeu : toutes les données non lues ne sont pas un échec de lecture, et le drame du torrent est de ne plus savoir distinguer ce qui méritait d’être lu de ce qui pouvait être laissé. Les trois chemins sont un fait à trois branches qui se mêlent dans la réalité ; leur démarcation nette serait une fausse précision. Partout ailleurs, ces acquis circulent sans être redémontrés.


Les trois postures

Cadrer, déléguer, accepter — et le coût de chacune

Tome 3 — Document 7


« Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. »

— Épictète, Manuel, I


Préambule — Trois voies, aucun salut

Le document précédent s’est achevé sur une question : que peut faire le lecteur qui se sait débordé ? La réponse ancienne à l’abondance — ranger pour pouvoir lire — ne vaut plus : pas de classement exhaustif à coût fini, Le sur-plus l’a périmétré — mais des fenêtres, des résumés, des priorités, des archives partielles demeurent possibles, et c’est ce que cadrer et déléguer organisent. Il reste donc au lecteur trois voies, qui ne sont plus des techniques de gestion mais des postures — des manières de se tenir face à ce qui le déborde : cadrer sa fenêtre, déléguer sa lecture, accepter avec lucidité ce qu’il ne peut ni cadrer ni déléguer. Ce document les déploie.

Disons-le d’emblée : aucune de ces trois postures n’est un salut, et chacune a son coût. Elles ne s’excluent pas — un même lecteur les combine selon les moments —, mais elles ne se valent pas selon les situations, et les distinguer permet de savoir ce qu’on choisit, et ce qu’on paie. La première agit sur la fenêtre du lecteur : cadrer. La deuxième confie la lecture à un autre : déléguer. La troisième consent à ce qu’on ne peut ni cadrer ni déléguer : accepter. Aucune n’abolit le sur-débit ; chacune compose avec lui à sa façon.


Partie I — Cadrer : déplacer ou restreindre sa fenêtre

Déterminer soi-même les données utiles

La première posture consiste à agir sur sa propre fenêtre — à cadrer. Puisque le lecteur ne peut pas tout lire et ne doit pas tout lire, il lui revient de déterminer les données utiles, au sens large, et de déplacer ou restreindre sa fenêtre en conséquence. Cadrer, c’est choisir où porter l’attention rare, et accepter de laisser le reste hors-champ.

Cette posture répond directement au sur-débit, car elle agit sur le terme du rapport qui est à la portée du lecteur. Le sur-débit est relatif à la fenêtre — Le torrent qui se sait l’a établi : il y a trop par rapport à ce qu’une fenêtre peut recevoir. Le lecteur ne peut pas réduire le débit — il ne commande pas, à lui seul, le torrent —, mais il peut travailler sa fenêtre : la restreindre pour approfondir, la déplacer vers ce qui importe. Cadrer, c’est faire, du côté de la réception, ce que Creuser le canal appelait, du côté de la production, situer l’optimum observationnel : ni tout prélever, ni se priver de l’essentiel, mais trouver le réglage qui sert l’usage. C’est un exercice de sagesse appliqué à sa propre lecture.

Le coût du cadrage

Mais cadrer a un coût, qu’il faut nommer pour ne pas en faire un salut. Cadrer demande un effort — celui de décider, parmi tout ce qui se présente, ce qui mérite l’attention ; et cet effort est lui-même prélevé sur l’attention rare. Cadrer comporte aussi un risque : celui du hors-champ. Toute fenêtre cadrée laisse dehors ce qu’elle ne cadre pas, et ce qu’elle laisse dehors peut être ce qui importait : c’est, au bord de la réception, la pesée du non-prélevé que Le flux et l’annotation a établie, et dont Les propriétés de la lecture a posé le pendant — la sélectivité. Et la fidélité aux critères qu’on s’est donnés n’est pas la garantie qu’on a retenu les bons critères : Creuser le canal l’a posé du flux d’observation, et il en va de même du cadrage d’une lecture — cadrer trop étroit, c’est manquer le signal ; cadrer trop large, c’est se noyer de nouveau. Le réglage juste n’est donné par aucune règle ; il est à reprendre dans chaque situation, et c’est pourquoi cadrer reste un exercice, jamais une solution acquise.


Partie II — Déléguer : hériter la situation d’un autre lecteur

Confier la lecture à un dispositif qui fusionne les trois rôles

La deuxième posture consiste à confier sa lecture à un autre — à déléguer : la délégation de lecture que Le sur-plus annonçait au chemin de l’incapacité. Sa forme contemporaine la plus visible la confie à un dispositif unique, qui cumule les trois rôles que la bibliothèque tenait séparés — le stock, le bibliothécaire qui oriente, le conteur qui restitue — et dont Creuser le canal a décrit la fusion : on lui demande, et il rend un sens déjà déchiffré.

Le concept ici n’est pas le dispositif, mais l’acte, et il faut le dégager de sa forme contemporaine pour le saisir dans sa portée. Déléguer sa lecture, c’est en hériter la situation. Cet acte est ancien : le notable qui se faisait résumer la presse par un secrétaire déléguait déjà sa lecture, et héritait du tri de son secrétaire — de ce que celui-ci jugeait digne d’être retenu, de ses angles morts, de ses préférences. Déléguer n’a jamais été lire par procuration sans reste ; cela a toujours été adopter, à la place de la sienne, la situation de qui lit pour vous. Le grand modèle de langage qui fusionne les trois rôles en est l’illustration datée, non le fond, et le tome n’a pas à le re-conceptualiser : Lecture humaine, lecture automatique a fixé son statut — une position située de reprise ou de traitement de plus, dont on hérite la situation — et annoncé qu’on le retrouverait ici, parmi les postures. Déléguer, à lui comme à quiconque, n’est pas sortir de la situation ; c’est en adopter une autre.

Un arbitrage dont le coût est connu

Cette délégation n’est ni un salut ni une faute : c’est un arbitrage, dont le coût est connu et la mesure déjà donnée — Lecture humaine, lecture automatique l’a rappelée : la valeur d’un modèle figé branché sur des flux frais dépend de la fraîcheur des canaux en amont et de l’intention de ceux qui les creusent. Transposé à tout délégué : déléguer est bon ou mauvais selon ce que vaut la situation du lecteur délégué.

On échange donc la submersion contre une dépendance, et tout est de savoir ce que vaut ce à quoi l’on se rend dépendant — ce référent, au sens que le dernier document définira : le connaisseur vers qui le non-connaisseur se tourne. Déléguer à un référent dont la situation est riche, les canaux frais, les intentions plurielles, c’est un bon arbitrage : on hérite d’une situation meilleure que la sienne sur ce point. Déléguer à un dispositif dont le corpus est figé, partial, aux angles morts ignorés, c’est un mauvais arbitrage : on hérite d’une situation pauvre en croyant s’alléger. Le coût de la délégation n’est pas qu’on cesse de lire — c’est qu’on hérite d’une situation qu’on n’a pas choisie et dont on ignore parfois les bornes. La probité de la délégation consiste à connaître la situation dont on hérite, autant qu’on le peut, plutôt que de la prendre pour une lecture sans situation. C’est l’écueil propre à cette posture : prendre la lecture déléguée pour une lecture surplombante — le rêve du lecteur universel, dont Le lecteur situé a montré la contradiction —, alors qu’elle est la lecture d’un autre, avec les limites d’un autre.


Partie III — Accepter : la lucidité responsable

Consentir à ce qu’on ne peut ni cadrer ni déléguer

La troisième posture consiste à accepter — à consentir avec lucidité à l’emportement, pour ce qu’on ne peut ni cadrer entièrement ni déléguer sans reste. Car ni le cadrage ni la délégation n’épuisent le sur-débit : il reste toujours une part qui déborde, qu’aucune fenêtre ne cadre et qu’aucun référent ne lit pour nous. Devant cette part, il y a une troisième tenue.

Mais nommons-la avec soin, car le mot « accepter » prête au contresens. Accepter n’est pas se résigner. Et c’est ici que le garde-fou transmis par-dessus le seuil fait toute la différence : le torrent est notre résultante, la vitesse, nous l’avons mise (Le torrent), et le lecteur débordé est une portion de ce qui l’a creusé (Le torrent qui se sait). Accepter ne peut donc pas vouloir dire se résigner à une fatalité, puisqu’il n’y a pas de fatalité. Cela veut dire reconnaître l’emportement comme produit de nos actes, donc comme quelque chose dont on porte la responsabilité.

La troisième posture est ainsi lucide et responsable, ni résistance vaine ni résignation. Résister vainement, ce serait nier le sur-débit, prétendre tout lire, s’épuiser à colmater un flux qu’aucune fenêtre ne contient. Se résigner, ce serait se laisser emporter en se disant victime d’une intempérie. La posture juste tient entre les deux : reconnaître qu’on ne peut pas tout recevoir — c’est la lucidité —, et reconnaître qu’on est partie de ce qui produit le débit — c’est la responsabilité. On accepte de ne pas tout lire, non comme une défaite, mais comme la condition d’un lecteur fini qui répond de ce qu’il alimente.

Pourquoi cette posture n’est pas une gestion

À la différence des deux premières, la troisième posture n’est pas une technique. Cadrer est un faire ; déléguer est un faire ; accepter est une tenue. C’est pourquoi elle ne se réduit pas à une gestion de l’abondance : elle est une manière d’habiter sa condition de lecteur débordé sans s’y aliéner. Et c’est par elle que le tome touche à ce qui le clôt — la posture finale du lecteur qui se sait. Car accepter avec lucidité, ce n’est pas seulement composer avec le torrent ; c’est se savoir une portion de ce qui le creuse, et en répondre. Cette responsabilité déborde le lecteur isolé : elle engage ce que le tome précédent a nommé la sagesse collective.


Partie IV — Les trois postures et la sagesse collective

De l’arbitrage individuel à l’arbitrage collectif

Les trois postures sont des réponses qu’un lecteur peut prendre. Mais le sur-débit, lui, n’est pas un problème individuel : il est produit par une circulation collective, et il ne se résout pas, à l’échelle où il se pose, par les seuls arbitrages de chacun. L’auto-amplification l’a établi — le torrent grossit par absence d’arbitrage sage — et la transposition vaut pour la lecture : la connaissance dit comment lire plus, trier plus, déléguer mieux ; seule la sagesse pose la question que la connaissance ne pose pas : faut-il ? Et cette question, au niveau du torrent, se pose à une échelle qui dépasse toute situation singulière.

La prise de l’individu, L’auto-amplification l’a mesurée : élémentaire, réelle, d’un effet qui ne vaut qu’agrégé — une puissance par fédération, non par décision. Transposée à la lecture, elle est celle du lecteur devant son flux : ce qu’il lit, ce qu’il laisse passer, l’attention qu’il accorde ou refuse, les dispositifs de lecture qu’il adopte ou décline — un désintérêt isolé ne tarit rien, un désintérêt partagé retire à un flux ses lecteurs et finit par peser sur ce qu’on produit. Les deux niveaux de décision que le même document a distingués se retrouvent alors ici. Au niveau individuel, l’arbitrage est celui des trois postures : cadrer, déléguer, accepter — chacun pour sa propre fenêtre. Au niveau collectif — le niveau réflexif —, la délibération porte sur la composition de ces arbitrages : que rendre lisible à tous, quels référents entretenir, quels dispositifs de lecture encourager ou décourager, ce qu’une société tient pour digne d’être lu — la collectivité y observe ce que ses propres manières de lire et de ne pas lire produisent. La sagesse collective est la capacité, à ce niveau, d’arbitrer l’intérêt présent contre l’intérêt en devenir. Elle n’arbitre pas dans le vide : elle arbitre la composition des arbitrages individuels, qui sont sa matière.

Les trois postures sont donc jugées, en partie, à l’aune de cette sagesse collective — le fil que L’auto-amplification posait en diagnostic et léguait au présent tome comme critère. Cadrer, déléguer, accepter sont des arbitrages individuels ; un lecteur qui cadre bien, délègue avec discernement et accepte avec lucidité ne désamorce pas, à lui seul, le torrent — il s’y tient mieux, et il ajoute sa voix à l’agrégat. Le torrent ne se résout pas en bas, par la seule somme des bons arbitrages individuels ; il se résout — s’il se résout — en haut, par une sagesse qui arbitre à l’échelle d’une collectivité et dans la durée ce que ces arbitrages, fédérés, composent.

L’abstention n’est pas neutre

D’où le point culminant, hérité en critère : l’abstention n’est pas neutre. L’auto-amplification en a fixé la condition de validité — l’abstention n’existe comme position distincte que là où le choix est exposé et la capacité d’y prendre part acquise ; ailleurs, ne pas peser ne se distingue pas d’être hors du jeu — et la raison : ne pas peser ne laisse pas un vide équilibré, mais la place à une sagesse orientée, celle des intérêts présents les mieux organisés. Appliqué à la lecture, cela déplace le sens des trois postures : bien cadrer, bien déléguer, bien accepter ne suffit pas si l’on s’abstient de peser, là où l’on pourrait peser, sur ce qui produit le débit. La quatrième chose à faire, qui n’est pas une posture de lecture mais une exigence civique, est de ne pas laisser l’arbitrage aux seuls intérêts qui ne s’abstiennent jamais. Le tome ne tranche pas comment — cela relève du présent de chacun, et l’essai ne le dicte pas. Il pose seulement que l’abstention, là où elle est possible, a un prix, et que ce prix est payé par tous.

Reste à conduire cette responsabilité jusqu’à son terme — la posture finale du lecteur qui se sait, où la probité du lecteur et l’éthique de la lecture trouvent leur formulation. C’est l’objet du dernier document, qui clôt le tome et, avec lui, la trilogie.


Repères

Pour les références mobilisées dans ce document — l’épigraphe d’Épictète et le partage de ce qui dépend de nous, l’optimum observationnel transposé à la lecture, la délégation ancienne et ses formes —, voir la Bibliographie raisonnée du Tome 3. Le statut de méthode est posé dans la préface d’édition ; le secrétaire qui résume la presse et le grand modèle de langage contemporain relèvent du statut des illustrations datées — le fond de la délégation est atemporel. Les concepts repris renvoient à leurs foyers : l’optimum observationnel et la fidélité relative aux critères, à Creuser le canal ; la pesée du non-prélevé, à Le flux et l’annotation ; la sélectivité de la lecture, à Les propriétés de la lecture ; le périmètre du classement impossible — pas de classement exhaustif à coût fini — et la délégation de lecture annoncée au chemin de l’incapacité, à Le sur-plus ; la fusion des trois rôles — bibliothèque, bibliothécaire, conteur —, à Creuser le canal ; le statut de la machine qui lit — sauvegarde qui diverge, instrument dans une chaîne, une position située de reprise ou de traitement de plus, dont on hérite la situation — et la mesure de la délégation par la fraîcheur des canaux et l’intention de ceux qui les creusent, à Lecture humaine, lecture automatique, qui porte les crédits du premier tome ; le rêve du lecteur universel, à Le lecteur situé ; la résultante et « la vitesse, nous l’avons mise », à Le torrent ; le sur-débit relatif à la fenêtre et la portion de ce qui a creusé, à Le torrent qui se sait ; l’auto-amplification, la sagesse collective, la prise agrégée, les deux niveaux de décision, l’abstention non neutre et sa condition de validité — choix exposé, capacité acquise —, à L’auto-amplification. Le référent, employé ici pour jauger la délégation, sera défini au dernier document.

Ce document porte, pour la trilogie, les trois postures — cadrer : déplacer ou restreindre sa fenêtre, au coût de l’effort et du hors-champ ; déléguer : hériter la situation d’un autre lecteur, au coût d’une dépendance dont la probité est de connaître les bornes ; accepter : la tenue lucide et responsable, ni résistance vaine ni résignation, que le garde-fou de la résultante préserve du fatalisme — et le versant systémique de l’éthique : le fil de la sagesse collective repris du diagnostic au critère, les deux niveaux transposés à la lecture — l’arbitrage des postures en bas, la délibération sur ce qu’une société rend lisible et entretient en haut —, et l’exigence civique de ne pas laisser l’arbitrage aux seuls intérêts qui ne s’abstiennent jamais. Partout ailleurs, ces acquis circulent sans être redémontrés.


Le lecteur qui se sait

La probité, l’éthique minimale, et la fin de la trilogie

Tome 3 — Document 8


« Le monde n’aboutit à aucun livre. Mais il a produit un être qui, lisant les traces que le monde laisse de lui-même, écrit des livres — et celui-ci en est un. »

— La trace et le lecteur, premier tome


Avertissement

Ce document clôt le troisième tome, et avec lui la trilogie tout entière. Il occupe, dans le tome de la réception, la place que « le torrent qui se sait » occupait dans le tome du mouvement : celle de la posture finale. L’écho entre les deux titres est voulu. Là-bas, c’était le torrent qui se savait — un régime ressaisi depuis la situation de qui doit en recevoir quelque chose. Ici, c’est le lecteur qui se sait — un regard fini qui se reconnaît débordé, et qui, se sachant tel, se tient autrement. Le tome précédent passait la main en disant : ce que cela change à ce qu’on pourra exiger du lecteur, c’est au tome suivant de le dire. Ce document le dit, et referme l’arche.


Préambule — Ce qu’un lecteur peut savoir de lui-même

Le document précédent a déployé les trois postures — cadrer, déléguer, accepter — et montré qu’aucune n’est un salut, que chacune a son coût, et qu’aucune ne suffit si l’on s’abstient de peser sur ce qui produit le débit. Reste à conduire cette responsabilité à son terme. Qu’est-ce qu’un lecteur peut savoir de lui-même, dans le torrent ? Et que lui revient-il, dès lors qu’il le sait ?

Ce document répond en assumant ce que les deux premiers tomes s’interdisaient : une éthique. Non parce que la matière aurait changé de nature — elle reste descriptive sur le fond —, mais parce que les trois postures supposent un critère pour en juger, et qu’un critère de ce genre est éthique. Le tome assume donc une éthique de la lecture ; mais il la borne avec soin, car une éthique mal bornée se périmerait avec les mœurs qui l’auraient inspirée. Cette éthique sera minimale, atemporelle et systémique. La poser, c’est dire ce que la trilogie a, en dernier ressort, à dire au lecteur qu’elle vise — et c’est, pour elle, la manière de finir.


Partie I — Pourquoi une éthique, et de quelle sorte

Du descriptif au propositionnel

Le premier tome tenait une discipline strictement descriptive : il disait ce qui est vrai de la donnée, jamais ce qu’il faut faire. Ce qui relèverait du prescriptif — la charte d’un métier, la probité d’un artisan — appartient à d’autres travaux, distincts de l’essai, qu’il appelle sans les contenir. Le deuxième tome a tenu la même discipline, en assumant seulement une part d’ouverture plus marquée. La question, pour le troisième, était : de quel côté penche-t-il ?

La réponse est qu’il assume une éthique, et il faut dire pourquoi sans s’en excuser. D’abord parce que sa propositionalité l’exige : dès qu’on décrit ce que le lecteur peut faire de ce qui le déborde — cadrer, déléguer, accepter —, on suppose un critère pour distinguer le bon arbitrage du mauvais, et ce critère n’est pas descriptif. Ensuite parce que les réflexions accumulées tout au long de la trilogie — la sagesse collective et l’abstention qui n’est pas neutre (L’auto-amplification), la responsabilité de la résultante (Le torrent), la première probité du lecteur (Le lecteur situé) — sont déjà des énoncés éthiques, non descriptifs. Le tome ne fait que reconnaître ce qu’il portait. Il devient propositionnel parce que la réception, à la différence de la fabrication et du mouvement, ne peut pas être pensée sans que se pose la question de ce qu’on doit en faire.

Minimale, atemporelle, systémique

Mais l’éthique que le tome assume est soigneusement bornée, et ses trois bornes sont ce qui la préserve de se périmer.

Elle est minimale. Elle se réduit à un seul devoir : ne pas faire passer pour lu ce qu’on n’a fait que voir — la première probité que Le lecteur situé a posée, élevée au rang de devoir unique. Tout le reste en découle, et rien ne s’y ajoute. Ce devoir n’exige pas de tout lire — Les propriétés de la lecture et Le sur-plus l’ont établi : la lecture est un goulot, et toutes les données non lues ne sont pas un échec. Il exige seulement de ne pas confondre la donnée vue et la donnée lue, de ne pas prendre le survol pour le déchiffrement, de ne pas tenir pour acquis ce qu’on n’a fait qu’apercevoir. C’est peu, et c’est tout.

Elle est atemporelle. Ce devoir valait pour le scribe noyé sous les tablettes comme pour le contemporain noyé sous les notifications ; il ne dépend d’aucune technique. La forme de ce qui submerge change — tablettes, registres, écrans —, mais le devoir reste le même : ne pas faire passer pour lu ce qu’on n’a fait que voir. C’est ce qui le distingue d’un jugement de forme, daté : il ne juge aucune technique, il énonce ce qu’engage l’acte de lire, sous toutes ses formes et de tout temps.

Elle est systémique — prolongeant le versant que Les trois postures a établi au fil de la sagesse collective, et c’est le point que la partie suivante a charge d’établir. Elle ne repose pas sur le seul individu sommé de tout savoir lire. Car exiger de chacun qu’il sache tout lire serait répéter, sur le terrain de la lecture, une erreur que Lire, écrire, comprendre a critiquée.


Partie II — La probité du lecteur : lire ou se faire aider à lire

Pourquoi elle ne peut pas être « savoir tout lire »

La probité du lecteur est le pendant de la probité du prélèvement que Creuser le canal réglait dans l’optimum, et de la probité de transport — la condensation avouée — que Les propriétés du mouvement nommait. Mais elle ne peut pas s’énoncer « chacun doit savoir tout lire ». Ce serait répéter, sur le terrain de la lecture, l’ornière que Lire, écrire, comprendre a critiquée à propos de la littératie — la récupération managériale, qui réduit l’enjeu à un problème de formation individuelle — doublée du rêve du lecteur universel, qui saurait tout lire de partout, dont Le lecteur situé a montré la contradiction. On forme chaque individu, et cela ne suffit pas, parce que le torrent excède toute formation individuelle. Aucun lecteur, si bien formé soit-il, ne saura lire tout ce que le torrent dépose devant lui ; et le fondement en est acquis : tout déchiffrement a une profondeur relative au corpus du lecteur — L’acte de lecture l’a établi —, et nul corpus n’est universel — Le lecteur situé l’a démontré.

La probité du lecteur s’énonce donc autrement :

Le lecteur doit lire honnêtement, ou faire honnêtement appel à un référent capable de lire pour lui. La probité inclut le discernement de savoir quand on ne sait pas lire, et à qui s’adresser. Le devoir de lire inclut le devoir de recourir.

Ce référent, la trilogie le connaît déjà — L’acte de lecture en a posé le fondement avec l’appel au déchiffrement délégué, Lecture humaine, lecture automatique l’a nommé, Les trois postures l’a employé pour jauger la délégation — et il faut maintenant le définir largement : est référent, devant une donnée, quiconque en sait plus que le lecteur qui bute sur le sujet auquel elle renvoie — le connaisseur vers qui le non-connaisseur se tourne pour que le déchiffrement soit poursuivi. Le référent n’est pas une fonction rare ni instituée : c’est une position relative, que chacun occupe pour quelqu’un et sur quelque chose. La probité n’est donc pas de tout savoir lire ; elle est de lire ce qu’on sait lire, et de savoir vers qui se tourner pour le reste — honnêtement, c’est-à-dire sans faire passer le déchiffrement d’un autre pour le sien, ni recourir par paresse là où l’on pourrait lire soi-même.

Parmi les référents, il en est un dont le tome doit nommer la place — et reconnaître qu’elle est, pour l’heure, vacante. Le référent ordinaire connaît un sujet du monde : le pharmacien connaît les champignons, le médecin le tracé. Mais qui connaît la donnée elle-même — sa fabrication, sa circulation, sa lecture, ce que la trilogie entière a tenté de penser ? Qui est référent, non sur tel objet que la donnée décrit, mais sur la donnée en tant que donnée : sur la manière de la prélever avec probité, de juger sa fraîcheur, de cadrer une fenêtre, de reconnaître une donnée que guette le délaissement ? Ce référent-là, la trilogie l’appelle l’artisan de la donnée — Transport et propagation en annonçait la voie, au bout du travail d’ouverture des chemins : non un gardien qui dépossède, mais un référent qui rend plus autonome. Mais il faut être exact sur son statut : cet artisan n’existe pas encore comme métier constitué. Il n’est pas un acquis de la trilogie ; il en est une proposition. Le tome ne le possède pas ; il en déduit la nécessité, et appelle à le créer. Ce que serait sa charte, sa formation, sa probité propre — tout cela reste à produire, dans un travail distinct de l’essai, que l’essai rend pensable sans l’accomplir.

Le rapport non-connaisseur / connaisseur

Cette probité met en jeu le rapport que Le lecteur situé a posé et légué à ce document : le non-connaisseur se tourne vers le connaisseur — une différence de profondeur de déchiffrement, non une hiérarchie de valeur, réciproque dans son principe. Ce que le référent y ajoute est ceci : sa reconnaissance institue le rapport, en désignant vers qui se tourner — le recours cesse d’être laissé au hasard des rencontres. L’artisan de la donnée, lorsqu’il existera, sera le référent ainsi reconnu pour le domaine propre de la donnée ; mais le rapport, lui, n’attend pas cet artisan pour fonctionner — il joue déjà, partout où un connaisseur reconnu peut lire ce qu’un autre ne sait pas lire. Le déchiffrement délégué n’appelle donc aucun concept séparé : il est entièrement couvert par cette probité — lire, ou faire appel à un référent. Et l’on retrouve ici, du côté de la lecture, l’empêchement involontaire que Transport et propagation partageait du côté du transport : le référent est celui qui ouvre le chemin — non en forçant les secrets, qui relèvent d’une volonté, mais en remédiant à l’incapacité de lire, là où un corpus manque.

L’enjeu est systémique

C’est par là que l’éthique de la lecture est systémique, et non individuelle. Une société data-littérée n’est pas une société où chacun sait tout lire — c’est impossible, et le vouloir serait l’ornière managériale. C’est une société qui entretient les référents vers qui les lecteurs non-spécialistes peuvent se tourner. Le devoir de lire inclut le devoir de recourir, et le recours suppose un tissu de référents que la collectivité doit entretenir.

C’est cohérent avec le versant systémique que Les trois postures a établi au fil de la sagesse collective. L’implication de chacun ne veut pas dire que chacun fasse tout, mais que chacun ou bien lise, ou bien sache vers quel référent se tourner — et que la société entretienne ces référents. Entretenir un tissu de référents n’est donc pas un supplément : c’est la condition même d’une lecture collective probe. Une société qui laisserait dépérir ses référents — qui les laisserait au hasard des rencontres, sans reconnaissance ni entretien — laisserait ses lecteurs non-spécialistes seuls devant le torrent, sommés d’une compétence universelle qu’aucun ne peut avoir. L’éthique de la lecture déplace ainsi le devoir de l’individu vers le système, sans en décharger l’individu : à chacun de lire ou de recourir ; à tous d’entretenir ce vers quoi recourir.

Et l’entretien du tissu de référents est précisément l’un des objets du niveau collectif et réflexif que Les trois postures a transposé à la lecture : « quels référents entretenir » y figurait déjà parmi ce dont une société délibère. Entretenir les référents n’est donc pas une charité envers les non-spécialistes ; c’est l’acte par lequel une société se garde la capacité collective de lire, et donc de se gouverner, au lieu de l’abandonner à ceux qui sauraient lire pour elle. On rejoint ici, par l’autre bout, le risque que Lecture humaine, lecture automatique a nommé : la capacité de lire, si elle n’est pas entretenue comme un commun, se concentre — et une société qui ne lit plus ce qui la détermine s’en remet à d’autres, ou à des machines, du soin de le faire.

C’est aussi à ce niveau que se pose la question de l’artisan de la donnée laissée ouverte plus haut. Si le référent ordinaire — celui qui connaît un sujet du monde — existe déjà et n’appelle qu’à être reconnu et entretenu, le référent du domaine propre de la donnée, lui, reste à instituer. Une société qui prend au sérieux le sur-débit et le risque qu’il fait courir à sa capacité de lecture aurait, parmi les choses à entretenir, celle-ci à créer : un artisanat de la donnée, avec sa formation et sa probité, vers qui le lecteur ordinaire pourrait se tourner quand ce qui le déborde n’est pas tel sujet particulier, mais la donnée elle-même. Le tome ne décrit pas ce métier — ce serait prescrire une forme, et la forme relève d’un autre travail. Il pose seulement que sa place est vacante, et que la laisser vacante a un coût, payé en capacité collective de lire.


Partie III — Le lecteur qui se sait

La posture finale

On peut maintenant nommer la posture finale, celle qui clôt le tome et la trilogie : le lecteur qui se sait. Se savoir, pour un lecteur, c’est savoir trois choses que les trois tomes ont établies.

C’est savoir qu’on est situé — que toute lecture se fait depuis une fenêtre bornée, qu’on ne déchiffre qu’à la profondeur de son corpus, et que la première probité est de connaître la borne de sa propre fenêtre. C’est savoir qu’on est débordé — que le torrent dépose plus qu’aucune fenêtre n’en peut recevoir, que la lecture est un goulot, et qu’il faut donc cadrer, déléguer ou accepter, sans qu’aucune de ces postures soit un salut. Et c’est savoir qu’on est responsable — que le torrent n’est pas une intempérie mais notre résultante, que l’abstention n’est pas neutre, et qu’on répond, comme portion de ce qui creuse le courant, de ce qu’on alimente et de ce qu’on laisse passer.

Le lecteur qui se sait n’est donc ni celui qui prétend tout lire — il sait que c’est impossible —, ni celui qui se laisse emporter en se disant victime — il sait que la vitesse, nous l’avons mise. C’est celui qui tient ensemble sa finitude et sa responsabilité : il lit ce qu’il peut, recourt pour ce qu’il ne peut pas, accepte de laisser passer ce qui pouvait l’être, et ne s’abstient pas de peser sur ce qui produit le débit. Ce n’est pas une consigne ; c’est une lucidité, et la responsabilité qui vient avec elle.

La boucle se referme

Un savoir manque encore à ce lecteur, et c’est le dernier : ce que sa lecture, quand elle passe dans le monde, fait au monde. L’échelle l’annonçait à son dernier degré — la donnée opérante, dont La trace ou la donnée disait que la boucle, à la clôture du tome, s’y refermerait. La voici refermée. Une lecture nourrit une inférence, une coordination ou une action ; l’action modifie le réel ; le réel modifié laisse de nouvelles traces, que de nouveaux prélèvements constitueront en données — et le dernier geste rejoint le premier. Creuser le canal posait cette boucle sans la démontrer — observer pour décider, décider pour agir, agir qui modifie l’observé — ; L’auto-amplification en a démontré le versant amont ; sa fermeture se démontre ici : le lecteur n’est pas le terme de la chaîne, il en est un maillon — le maillon où elle se retourne.

Encore faut-il mesurer ce que ce franchissement engage, car on ne passe pas de la lecture à l’action d’un seul mouvement. Trois rapports au réel s’y succèdent, et leur pont doit être tenu : l’observation, qui constate ce qui a laissé trace ; l’inférence, qui étend au non-observé ce que l’observé permet de conclure ; l’intervention, qui modifie ce que l’on n’observera plus tel quel. Chaque franchissement ajoute des hypothèses, dont quelqu’un doit répondre. Une prédiction n’est pas une donnée fraîche sur le futur : c’est une dérivée, dont la garantie vient d’un modèle, non du réel. Et le temps qui sépare le calcul de l’application peut rendre nocive une décision qui était correcte — la boucle ne pardonne pas au lecteur d’oublier qu’elle tourne pendant qu’il conclut.

Quand la boucle est fermée, répondre de sa seule lecture ne suffit plus à décrire ce qui se joue. La responsabilité court le long de la chaîne — du dispositif réglé à l’acte qui constitue, de la transformation à la lecture, de la lecture à la décision — et ne loge en aucun maillon seul : chaque maillon répond de son geste et transmet au suivant de quoi répondre. La provenance, constitutive depuis Les propriétés du mouvement, est la forme documentaire de ce « transmettre de quoi répondre ». C’est la responsabilité de la chaîne.

Et la probité de l’artisan, que la trilogie portait en dispersion, se laisse alors décomposer. Sept lieux se distinguent, où l’on peut répondre — ou faillir — séparément : la constitution — la probité du prélèvement, que Creuser le canal réglait dans l’optimum ; la conservation — ce que persister exige, que Les deux temps de la donnée a établi ; la sélection — l’honnêteté du tri, que Les propriétés de la lecture annonçait pour ce document ; la transformation — la condensation avouée de Les propriétés du mouvement ; la présentation — la règle qui fait le brut présenté, décision politique que Le torrent a nommée ; l’inférence — le pont qu’on vient de poser ; l’usage — l’imputabilité de l’arbitrage, que Lecture humaine, lecture automatique a fixée. Une chaîne peut être probe en constitution et fautive en présentation ; c’est la probité décomposée, et le régime de preuve — chaîne de garde, corroboration — en est l’horizon pratique. La probité du lecteur, établie plus haut, y trouve sa place exacte : le devoir unique en est le noyau, aux lieux de la sélection et de l’usage — un lieu parmi sept, ni plus ni moins, mais celui où ce tome aura tenu sa part.

Ce que la trilogie appelait une ontologie processuelle s’achève ainsi en ontologie de la responsabilité de la chaîne — non de la seule matérialité de ses maillons. Le lecteur qui se sait est le maillon où cette chaîne se sait.

Ce que la trilogie aura dit

La trilogie s’achève ici ; regardons, pour finir, une dernière fois ce qu’elle aura dit. Le premier tome a montré que la donnée n’est pas un objet qu’on cueille, mais le résultat individué d’une opération de constitution, que l’inscription rend persistant sans que constitution et inscription se confondent ; le prélèvement sur une trace que le réel laisse de lui-même n’en est que la voie observationnelle, l’une des trois avec l’acte qui institue et l’opération qui dérive. Dans cette voie, la donnée naît à la rencontre d’un réel lisible et d’un préleveur que le réel a produit ; la lecture, ensuite, l’actualise sans la refonder. Le deuxième tome a montré que la donnée peut circuler selon un régime fréquent et structurant, sans que cette circulation soit sa destination universelle, qu’elle navigue parce qu’elle est fixée, et que sa circulation, en s’emballant, produit un torrent qui dépose plus qu’aucune fenêtre n’en peut recevoir. Le troisième a montré que ce qui parvient ainsi n’est pas encore lu, que sans lecture rien ne s’actualise, et que le lecteur, situé et débordé, n’a d’autre voie que de lire avec probité, de recourir avec discernement, et de répondre de ce qu’il alimente.

Trois actes, un seul mouvement. L’inscription fait passer le réel au statut de donnée ; l’échange porte la donnée à portée ; la lecture en fait un sens vivant — ou ne le fait pas, et la donnée demeure délaissée, la trace ne nommant plus, au bout de cette pente, qu’un horizon. La donnée peut circuler entre ces trois actes, en régime fréquent et structurant, non par destination universelle ; le lecteur situé est ce qui les accomplit tous trois, car celui qui inscrit lit d’abord une trace, celui qui transmet a d’abord lu, et celui qui lit pourra, à son tour, inscrire et transmettre. La trilogie n’a, au fond, décrit qu’une chose : la vague que le flux du réel a dressée, et qui, se sachant faite de l’eau de l’océan, lit l’océan, le transmet, et en répond.

La dernière phrase de la trilogie

Le premier tome s’achevait sur une image : une vague qui voudrait posséder l’océan, et qui n’est pourtant que de l’eau de l’océan momentanément dressée. Le deuxième s’achevait sur un retournement : l’instrument que l’homme s’était donné pour retenir le monde menaçait, à force d’abondance, de le laisser de nouveau filer. Le troisième s’achève sur le lecteur qui se sait. Car ce qui décide, en dernier ressort, que le torrent ne laisse pas tout filer, ce n’est ni la circulation, qui a fait sa part, ni la masse, qui ne sait rien d’elle-même : c’est qu’un lecteur situé, quelque part, actualise une part de ce qui passe — et sache, de l’autre part, ce qu’il a laissé passer, et pourquoi. La vague ne possédera jamais l’océan. Mais elle peut, le temps qu’elle se dresse, en lire un fragment avec probité, le transmettre à une autre vague, et répondre de ce qu’elle aura su, ou négligé, de lire. C’est peu, à l’échelle de l’océan. C’est tout, à l’échelle d’une vague qui se sait.

« Le monde est fait pour aboutir à un livre. » Non : le monde n’aboutit à aucun livre, et nul torrent ne devient savoir de lui-même. Mais il a produit un être qui, lisant les traces que le monde laisse de lui-même, en fait des données actualisées — ou délaissées, faute d’être lues. Tout, désormais, tient à ce qu’il sache lesquelles il fait.


Repères

Pour les références mobilisées dans ce document — la critique de la littératie individualiste, le régime de preuve — chaîne de garde, corroboration — comme horizon pratique de la probité, la reprise de la chute du premier tome —, voir la Bibliographie raisonnée du Tome 3. Le statut de méthode est posé dans la préface d’édition ; le scribe et le contemporain relèvent du statut des illustrations. Les concepts repris renvoient à leurs foyers : la récupération managériale et la sagesse comme application à bon escient, à Lire, écrire, comprendre ; la probité du prélèvement et l’optimum, ainsi que la boucle posée sans démonstration, à Creuser le canal ; ce que persister exige, à Les deux temps de la donnée ; la chute de la vague, à La trace et le lecteur, et son déploiement, à La vague et l’océan ; la condensation avouée et la provenance constitutive, à Les propriétés du mouvement ; l’empêchement involontaire, l’ouverture des chemins et l’annonce d’un artisanat de la donnée, à Transport et propagation ; la décision du présenté, à Le torrent ; le retournement de l’instrument, à Le torrent qui se sait ; le versant amont de la boucle, la sagesse collective et l’abstention non neutre, à L’auto-amplification ; l’échelle et l’annonce de la fermeture au degré de l’opérante, à La trace ou la donnée ; la profondeur relative du déchiffrement et l’appel au déchiffrement délégué, à L’acte de lecture ; la première probité et le rapport du non-connaisseur au connaisseur, à Le lecteur situé ; l’imputabilité de l’arbitrage, la concentration et le renversement du référent, à Lecture humaine, lecture automatique ; le goulot et l’honnêteté du tri, à Les propriétés de la lecture ; le drame du torrent, à Le sur-plus ; les trois postures et le versant systémique, à Les trois postures. Le tracé du schéma bouclé et la formalisation vivent au volume d’architecture.

Ce document porte, pour la trilogie, la clôture de la boucle — la fermeture démontrée au maillon du lecteur, le pont des trois rapports au réel — observation, inférence, intervention : une prédiction n’est pas une donnée fraîche sur le futur —, la responsabilité de la chaîne — qui ne loge en aucun maillon seul, dont la provenance est la forme documentaire — et la probité décomposée en ses sept lieux — constitution, conservation, sélection, transformation, présentation, inférence, usage —, rapatriement crédité des probités que la trilogie portait en dispersion ; l’éthique de la lecture — minimale : le devoir unique, la première probité élevée ; atemporelle : indépendante de toute technique ; systémique : le tissu de référents qu’une collectivité entretient —, le référent défini — position relative, non fonction instituée, dont la reconnaissance institue le recours — tenant l’annonce de Lecture humaine, lecture automatique, et l’artisan de la donnée — référent du domaine propre de la donnée, proposition dont l’essai déduit la nécessité sans en décrire la forme ; enfin le lecteur qui se sait — situé, débordé, responsable —, posture finale par laquelle la trilogie s’achève, non sur une consigne, mais sur une lucidité, et la responsabilité qui vient avec elle. Partout ailleurs, ces acquis circulent sans être redémontrés.


Ainsi s’achève le troisième tome, La trace ou la donnée — Le lecteur situé à l’épreuve du flux, et avec lui la trilogie À l’épreuve du flux. La fabrication, la circulation et la réception de la donnée y ont été conduites comme les trois actes d’un seul mouvement : l’inscription qui prélève, l’échange qui transporte, la lecture qui actualise un sens — ou, à défaut, le délaissement, jusqu’à l’horizon où la trace reprendrait ses droits. Ce que le lecteur qui se sait fera, dans son présent, de ce que la trilogie aura établi pour longtemps, n’appartient plus à l’essai : cela appartient à son lecteur.


Bibliographie raisonnée du Tome 3

Appareil de références du tome 3


Cette bibliographie réunit les références propres au troisième tome de l’essai. Elle prolonge les Bibliographies raisonnées des tomes 1 et 2, auxquelles elle renvoie pour tout le socle commun (Bergson, Whitehead, Peirce, Uexküll, Ackoff, l’ontologie processuelle, l’histoire de la donnée, la littératie, le mouvement de la donnée). Elle n’en répète pas le contenu : elle ajoute les références que la réception de la donnée — l’acte de lecture, le lecteur situé, la submersion, l’éthique de la lecture — appelle en propre. Comme les précédentes, elle est organisée pour rester utile dans la durée.


Ce qui ne changera pas

Aux fondations philosophiques

Peirce, Charles Sanders — Collected Papers, sur la sémiotique de l’indice et du signe conventionnel. Déjà mobilisé au premier tome pour distinguer la trace (signe causé, lié physiquement à ce qu’il marque) du signe arbitraire, il l’est ici pour fonder la distinction du présent tome entre interpréter (le genre : comprendre qu’une marque renvoie à autre chose qu’elle-même, vrai de toute marque) et déchiffrer (l’espèce restreinte : interpréter au moyen d’un code conventionnel). Le déchiffrement du tome est l’interprétation appliquée au signe conventionnel.

Uexküll, Jakob von — Milieu animal et milieu humain (Umwelt und Innenwelt der Tiere, 1909 ; Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen, 1934). La notion d’Umwelt — le monde propre qu’un organisme se constitue à la mesure de ses sens — est le soubassement direct du lecteur situé et de sa fenêtre. Le tome en retient le principe : toute lecture est située, donc partielle, et la fenêtre n’est pas une prison mais la condition de toute vue.

Bergson, Henri — Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889 ; L’Évolution créatrice, 1907. Pour la durée comme écoulement continu, soubassement de la temporalité de la lecture : l’acte de lire prend du temps, et ce temps n’est pas passé sous aucun seuil, à la différence du transport. Voir les bibliographies des tomes précédents pour le détail.

Sur l’attention et la lecture

Note sur l’économie de l’attention — L’idée que l’attention est une ressource finie, et qu’une abondance d’information produit une rareté d’attention, est couramment associée à Herbert Simon : Designing Organizations for an Information-Rich World, in Computers, Communication, and the Public Interest, Johns Hopkins Press, 1971. L’essai en retient le principe de fond — l’attention est finie et non extensible à volonté, ce qui fait de la lecture le goulot du torrent — sans en mobiliser le formalisme économique, et, conformément à la préface d’édition, sans en faire un diagnostic daté.

Note sur la difficulté de lire et les dispositifs de captation — Les phénomènes contemporains (difficultés de lecture observées, dispositifs d’accroche, gamification, accessibilité comme nouveau régime de la disponibilité) relèvent de la forme, datée, et trouveront leur place dans l’ouvrage de mise en pratique du tome, non dans le tome lui-même. Le tome énonce ce qui est vrai de l’acte de lire pour longtemps ; il ne juge pas les formes du présent.

Éthique et politique de la lecture

Note sur la récupération managériale et le lecteur universel — La critique selon laquelle la littératie, telle que diffusée par les éditeurs commerciaux et les cabinets de conseil, dépolitise l’enjeu en le réduisant à un problème de formation individuelle, est établie à Lire, écrire, comprendre le monde par la donnée ; la critique du rêve d’un lecteur universel a, elle, son foyer au Lecteur situé. Ces deux critiques fondent, au présent tome, le refus d’une probité du lecteur entendue comme « savoir tout lire », et le caractère systémique de l’éthique de la lecture.

Ostrom, Elinor — Governing the Commons, 1990. Déjà mobilisée au deuxième tome pour la dimension politique du transport, elle éclaire ici la dimension collective de l’éthique de la lecture : l’entretien d’un tissu de référents est une affaire de gouvernance collective, irréductible à la somme des formations individuelles.


Le régime de preuve

Anderson, Terence, Schum, David A. & Twining, William — Analysis of Evidence, 2ᵉ éd., Cambridge University Press, 2005, pour la chaîne de garde et la corroboration comme exigences réglées. Langlois, Charles-Victor & Seignobos, Charles — Introduction aux études historiques, Hachette, 1898 ; Bloch, Marc — Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Armand Colin, 1949, pour la critique des sources. Deux traditions indépendantes — le droit de la preuve, la méthode historique — ont établi séparément qu’une assertion se juge sur la chaîne qui la porte. Le tome en fait l’horizon pratique de la probité décomposée, sans en importer les procédures.

Sources des épigraphes

Johnson, Samuel — formule qui lui est prêtée ; l’enquête de Quote Investigator (8 novembre 2014, en ligne) en situe la plus ancienne attribution qu’elle a relevée chez Seward, William, Biographiana, 1799, p. 260 : attribution ouverte, pour l’épigraphe du premier document, La trace ou la donnée.

La voix absente — l’épigraphe de L’acte de lecture est donnée sans auteur, « d’après une intuition que l’on prête à de nombreux lecteurs » : attribution ouverte, assumée comme telle.

Uexküll, Jakob von — pour l’épigraphe du Lecteur situé (notice ci-dessus).

Skinner, B. F. — une boutade prêtée à Skinner, en épigraphe de Lecture humaine, lecture automatique ; attribution ouverte, elle aussi.

Épictète — Manuel, I, pour l’épigraphe des Trois postures : le partage de ce qui dépend de nous et de ce qui n’en dépend pas.

L’auto-citation — l’épigraphe du Lecteur qui se sait est empruntée à La trace et le lecteur, premier tome : référence interne, non source externe.

Les trois « Formules de travail » n’ont pas de source : elles sont de l’édition.


Voisins de la thèse

Le volume d’architecture porte la carte des voisins (§7) ; deux familles touchent à l’objet propre de ce tome : leurs références sont ci-dessous ; celles des autres familles sont à la Bibliographie raisonnée du Tome 1 et à la Bibliographie raisonnée du Tome 2.

Donnée relationnelle — Leonelli, Sabina, Data-Centric Biology: A Philosophical Study, University of Chicago Press, 2016. Recoupement : la dépendance au contexte, à l’usage et à la pratique. Tension féconde : un objet peut acquérir le statut de donnée par son rôle probatoire ultérieur, ce qui conteste un statut entièrement fixé à l’inscription. L’édition y répond en distinguant constitution et actualisation, et par l’intention d’usage qui recrute.

Donnée comme processus — Jones, Matthew, What we talk about when we talk about (big) data, The Journal of Strategic Information Systems, vol. 28, n° 1, 2019, p. 3-16. Recoupement : le rejet de la donnée comme ressource objective et stable, tenue pour partielle et contingente, produite par des pratiques situées de conceptualisation, d’enregistrement et d’usage. Différence : ce travail relève de la théorie des organisations et n’établit pas l’architecture d’ensemble — mais il interdit d’affirmer qu’aucun cadre existant ne pense la donnée en régime processuel.


Renvois internes à l’essai

Le troisième tome s’appuie continûment sur les deux premiers. Les concepts suivants y sont établis et ne sont pas redéfinis ici :


Concepts introduits par le présent tome

Les définitions de référence sont au Lexique canonique pour les concepts qui y portent une entrée ou une correspondance d’intitulé ; les groupes, images, sous-concepts et articulations nommés ici pour mémoire n’y ont pas d’entrée propre et se démontrent au document indiqué après chaque élément, les précisions qu’il porte relevant du même document. Pour mémoire, les concepts propres au troisième tome sont : l’échelle de la donnée — constituée, accessible, intelligible, actualisée, opérante —, dont ce tome est le foyer pour la trilogie, à La trace ou la donnée ; l’acte de lecture (de structure percevoir → distinguer → déchiffrer, plus courte que l’inscription, et qui ne porte que sur de la donnée, jamais sur la trace brute), à L’acte de lecture ; le déchiffrer comme espèce restreinte de l’interpréter, à profondeur relative au corpus, à L’acte de lecture ; le seuil de sortie (inscrire, calculer, dire, agir, ou rien — actes consécutifs distincts de la lecture), à L’acte de lecture ; les deux héritages du lecteur (les facultés, héritées du flux ; le code, hérité de la transmission), à L’acte de lecture ; la distinction de la donnée muette (relative, réversible) et de la donnée morte (seconde mort universelle, idéal-limite), à La trace ou la donnée ; le cycle de retour du premier tome, réservé au cas-limite, à La trace ou la donnée ; les bornes de la fenêtre (perceptive, attentionnelle, interprétative), à Le lecteur situé ; la donnée re-circulante (donnée réellement produite par inscription automatisée, mais que nul humain ne lit, et qui tourne entre les machines sans franchir le seuil de la lecture) et le risque de la délégation poussée (l’éloignement de l’homme d’avec la donnée, l’atrophie de sa capacité de lire, et les deux pentes qui en découlent — la concentration de la capacité de lire chez quelques-uns, et le renversement du référent vers la machine, jusqu’au risque qu’une société ne puisse plus lire ce qui la gouverne), à Lecture humaine, lecture automatique ; les propriétés de la lecture (sélectivité, temporalité, coût et fatigue) et la lecture comme goulot du torrent, à Les propriétés de la lecture ; le sur-plus de lecture et l’impossible bibliothèque, à Le sur-plus ; les trois chemins du titre (incapacité, désintérêt, péremption rapide), dont le dernier établit que toutes les données non lues ne sont pas un échec, à Le sur-plus ; les trois postures (cadrer, déléguer, accepter) et la délégation comme héritage de la situation d’un autre lecteur, à Les trois postures ; la probité du lecteur (lire ou faire appel à un référent), à Le lecteur qui se sait, et le rapport non-connaisseur / connaisseur, à Le lecteur situé ; le référent comme catégorie générale (quiconque en sait plus, sur le sujet auquel renvoie une donnée, que le lecteur qui bute — position relative et non fonction instituée) et l’artisan de la donnée comme cas particulier proposé et non acquis (le référent du domaine propre de la donnée, métier qui n’existe pas encore et dont le tome appelle la création sans en décrire la forme), à Le lecteur qui se sait ; l’éthique de la lecture minimale, atemporelle et systémique, à Le lecteur qui se sait ; enfin, à la clôture, la responsabilité de la chaîne — qui ne loge en aucun maillon seul, et dont la provenance est la forme documentaire — et la probité décomposée en ses sept lieux : constitution, conservation, sélection, transformation, présentation, inférence, usage, à Le lecteur qui se sait.

Le tome reprend en outre du tome précédent, comme critère et non comme concept neuf, la sagesse collective et ses acquis — la prise individuelle agrégée, les deux niveaux de décision dont le niveau collectif réflexif, et l’abstention non neutre sous sa condition de validité (choix exposé et capacité acquise) —, en les appliquant aux trois postures du lecteur et à l’entretien collectif du tissu de référents. Ce qu’il y ajoute en propre n’est pas un concept mais une articulation : l’entretien des référents comme objet du niveau réflexif, noué au risque de concentration de la capacité de lire établi à Lecture humaine, lecture automatique.

Le sur-débit relatif à la fenêtre, établi comme seuil par le tome précédent, est ici repris et retourné : la face réception d’un concept dont le tome du mouvement avait posé la face production. C’est la soudure entre les deux tomes.

L’artisanat de la donnée — le métier du référent dont le domaine propre serait la donnée elle-même, auquel Transport et propagation ouvre la voie — n’existe pas encore comme métier constitué. Le présent tome ne le présente pas comme un acquis, mais comme une proposition : il en établit la nécessité à partir de la probité du lecteur et du rapport non-connaisseur / connaisseur, et en appelle la création. Son élaboration — ce que seraient sa charte, sa formation, sa probité propre — relève d’un travail distinct de l’essai, que l’essai rend pensable sans l’accomplir, et ne saurait être tenue pour acquise sur la seule foi de ces pages.

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